10 novembre 2009
histoire de murs (3) des dominos dans la tête

histoire de murs (1) un de perdu, 17 de retrouvés
histoire de murs (2) les murs de nos hontes
(une suite)
Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il y a une chose étrange : on dit que les Allemands de l'est ont gagné la liberté en entrant dans Berlin ouest. Comme s'ils avaient été enfermés, eux, dans un étroit huis clos, tandis que Berlin-ouest aurait été un espace d'horizons infinis. Or la géographie des lieux ne t'a évidemment pas échappé. C'est bien Berlin-ouest qui était cernée d'un mur. Berlin-est n'était au fond que la capitale de la RDA, ouverte sur le reste du pays, aux larges frontières perméables vers la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, ou même la Grande Union soviétique.
Pourtant, c'est pénétrer dans le sanctuaire de Berlin-ouest, c'est à dire dans un réduit de quelques kilomètres carrés, qui représentait une libération... étrange, non ? Comme pour ces Africains venus des immensités sub-sahariennes, pour qui franchir la limite des enclaves de Ceuta ou de Melilla revenait à s'ouvrir à l'Europe.
Au fond, le sentiment d'enfermement a peu à voir avec la géographie réelle. La claustrophobie est d'abord une construction mentale, ou la réaction mentale à une représentation abstraite. En entrant à Berlin-ouest, je ne gagne la liberté que parce que je m'imagine que je vais désormais, tout en restant moi, m'affranchir des interdits. Rester moi avec mes diplômes, mon travail, les lieux de loisirs que j'affectionne, les relations sociales où je me gratifie, mais en prime avec le droit de voyager vers l'ouest à ma guise, de visiter Paris et sa Tour Eiffel, d'acheter des jeans de marque et des chaussures à la mode, sans doute d'épater ainsi mes potes et élever encore mon estime de moi. Évidemment, si la liberté porte en elle la concurrence, des risques d'exclusion, la perte de considération, le stress et l'angoisse du lendemain, alors j'y réfléchis à deux fois : est-ce que l'on ne me propose pas déjà un nouvel enfermement ?
Mais bon, la liberté est rarement livrée avec le manuel d'utilisation. Ni même la migration d'ailleurs.
Moi j'ai fait le choix d'être libre quand j'ai accepté de bander en regardant des hommes, puis quand j'en ai laissés me toucher, et enfin quand j'en ai conviés chez moi. Cette liberté dépassait tout le reste - la vie m'avait pourtant réservé déjà un sacré lot de réussites et de reconnaissance. Mais cette liberté-là les surpassait toutes.
Moi aussi, après quelques semaines de vertige, j'ai alors fait tomber par pans dans ma tête un mur de silence comme un jeu de dominos : en quarante huit heures, mon coming out auprès de ma copine se répandit sur mes collègues de travail, mes camarades de combat, ma mère et tout le reste de la famille. J'envahissais le monde libre avec tout ce que mon moi comptait de traband, de drapeaux et de personnalités multicolores. Je visitais tous les lieux de drague, je tentais toutes les expériences, mille bites traversèrent mon cul ou ma bouche en quelques semaines. A tel point que je crus un temps, me fermant, au coeur de cette délivrance, à tous les autres paramètres de la vie, m'isoler dans un nouveau ghetto. Le risque était là et j'ai su l'esquiver, peut-être parce que j'avais justement assez vécu pour ne pas laisser d'autres murs se dresser dans ma tête. J'aurais pu y sombrer, pour autant je n'aurais pas permis à quiconque de m'empêcher d'accéder à cette adolescence tardive.
Je me demande souvent d'ailleurs comment des homosexuels est-allemands ont appréhendé les lieux de baise de Berlin-ouest, que l'on décrivait parmi les plus trash du monde. On a été repu de témoignages, ces derniers temps, mais quid des pédés de l'est ? Ils ont du se précipiter pourtant dans l'underground occidental : ont-ils été conquis par les golden shower, les jeux de soumission, l'usage de drogues à bander ?... ou écœurés, dégoûtés par cet univers révélé, préférant les parties de touche-pipi à la papa dans l'alcôve des clubs de sport ou des casernes ? Où se situaient donc leurs barrières mentales ?...
Il y a ainsi de grands blancs dans ces célébrations, sans doute parce que la fête doit rester nette, et qu'il ne faudrait pas confondre toutes les libertés. Ni toutes les histoires.
Nous sommes donc désormais dans un monde libre. Unilatéralement libre. Unipôlairement libre.
Et pourtant, qu'il est dur de regarder l'Africain autrement qu'avec nos yeux du colonisateur. La femme
adultère autrement qu'en salope, le chômeur de longue durée, ou l'artiste, autrement qu'en parasite. Il est surtout dur pour chacun d'eux de se considérer en dehors de ce regard pesant ou supposé. Nos représentations ont la vie dure, et les barrières intérieures, ou plutôt intériorisées, sont des murs bien plus solides dans nos têtes, bien plus fiables que les murs de béton. Ce sont nos murs du silence...
A propos, as-tu vu comme ils se ressemblent, à un demi siècle d'intervalle, les murs de Berlin et de la Palestine : mêmes lés de béton, mêmes méthodes d'assemblage, mêmes rendez-vous d'artistes. Certains Palestiniens ont même tenté d'y faire une brêche, ces jours-si. Ils se sont juste heurté à l'indifférence du monde. Pourtant, je suis sûr qu'il y a quelques Palestiniens qui aimeraient bien aller faire du lêche-zbab du côté des bars enfumés de Tel-Aviv... Ont-ils démérité pour qu'on le leur dénie ?
23:00 Publié dans mon coming out | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : gay, homosexualité, mur de berlin
07 octobre 2009
ne confondons pas islam et homophobie

Une bien triste histoire d'homophobie dans le foot est en train d'alimenter une bien triste campagne d'islamophobie. Suivez mon regard...
A l'origine, la pitoyable décision d'un club de foot de Créteil, inscrit à la coupe de France du foot-loisir de refuser de disputer un match contre le Paris Foot Gay, prétextant des "convictions" de "musulmans pratiquants". Et hop ! Voilà qu'on nous refait le coup de la burqa...
L'homophobie dans le sport, dans le football en particulier, n'est hélas pas l'apanage du Créteil Bébel. Le Paris Foot Gay lui même anime et soutient, par son objet même, la lutte contre les discriminations fondées sur l'orientation sexuelle dans les milieux du football. Et il y a du travail.
Il a noté, par exemple, que la Fédération française de foot n'a toujours pas inscrit l'homophobie dans la liste des discriminations à proscrire dans les stades, qu'un seul acte homophobe, à ce jour, a été condamné dans un stade. Il révèle que pour un joueur, vivre librement son homosexualité sans avoir besoin de se cacher est une gageure, au point que jusqu’à présent, personne ne s’y est aventuré... et pire, que certains équipementiers demanderaient aux professionnels concernés de ne surtout pas dévoiler leur « secret ». Il rappelle en outre que chez les 15/25 ans pourtant, la découverte de leur homosexualité et la crainte de l’homophobie constituent un des principaux facteurs de risque de suicide.
Ce combat est donc légitime, vital, et mérite d'être soutenu sans réserve pour continuer à faire évoluer les mentalités et abattre les archaïsmes : rien n'est jamais acquis, dans ce domaine comme dans les autres.
Mais la tournure qu'a prise cette affaire, et le buzz médiatique qui l'entoure, a quelque chose de dérangeant parce que, de rebonds en ricochets, de blogs en articles de presse, c'est encore une fois le procès de l'islam, et donc des musulmans, dans un joyeux amalgame à faire bander les conservateurs catholiques et autres racistes de tout poil, qui s'est peu à peu substitué au débat sur l'homophobie dans le sport.
En ce qui me concerne, je me souviens que c'est à Alep, en Syrie, dans mes tendres années, que j'ai pour la première fois ressenti le regard d'un homme sur moi, que c'est sur des chansons d'Oum Kalthoum qu'il m'arrive de baiser, sans retenue, dans le sauna gay du Ryad. Et je voudrais bien que celui qui, dans le hammam de la grande Mosquée de Paris, ne s'est jamais livré à de discrets attouchements me jette la première pierre !
Thomas Pitrel a pondu hier un excellent article sur ce sujet, qui constitue une salutaire mise en garde, et un rappel de ce que les jeunes musulmans ou d'origine musulmane, sont eux-même régulièrement stigmatisés pour ce qu'ils sont et n'ont nul besoin de l'être d'avantage sauf à se voir définitivement enfermés dans l'univers de la cité, où l'homophobie n'est hélas pas le seul travers...
J'ai hâte, d'ailleurs, de lire ce livre de Brahim Naït-Balk, paru cette semaine, Être homo dans la cité, où il témoigne de comment, musulman, il a enduré un double martyre parce qu'il n'était pas, dans sa banlieue, la figure type du mâle fouteux...
Autrement, puisque l'on parle foot et parce qu'il est urgent qu'on inverse les regards, je te propose de revoir ce petit bijou :
00:05 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : football, homophobi, islamophobie, créteil bébel, paris foot gay, homosexualité, gay
07 août 2009
Lajos Batthyány, ou la débandade hongroise
Il avait 42 ans quand ils l'ont assassiné. Premier Président du Conseil d'une Hongrie qui s'essayait républicaine et indépendante. Entre 1848 et 1849. Ce n'était pas rien, pour cette nation, de s'affranchir d'un même mouvement du joug féodal et du joug impérial. Ni pour ce jeune homme issu d'une famille noble de prendre le parti des républicains. Il y avait alors de puissants courants de pensée qui donnaient corps à ces rêves, des artistes s'engageaient, des poètes regardaient l'Europe et lui vouaient un avenir.
C'était le Printemps des peuples, dont le vent avait pris naissance en France. Partout, des révolutions libérales, à qui il manquait de reconnaître leur place aux ouvriers, ce qui inspira à Marx et à Engels le Manifeste du Parti communiste, qu'ils publièrent, anachroniques visionnaires, à cette même époque.
De quelle utopie ils étaient capables nos Victor Hugo, Sándor Petőfi et toutes cette intelligentsia qui ne se résolvait pas à l'enterrement des Lumières ! L'armée des Habsbourg fit appel aux armées du Tsar pour écraser la République hongroise naissante, mais l'Empire austro-hongrois ne serait plus jamais le même, la Hongrie avait conquis sa maturité, et la nouvelle position qu'elle occupait dans l'Empire lui permettrait de jouer les premiers rôles dans le développement bourgeois de la fin du XIXè siècle. Le millénaire de la Hongrie serait célébré avec un faste incroyable en 1896, avec une Exposition Universelle, la première ligne de métro d'Europe continentale, de grandes artères et un raffinement qui font encore le cachet du Pest d'aujourd'hui...
Au fond, si l'Empire n'avait pas été du mauvais côté du manche pendant la Première guerre mondiale, et si - cruelle humiliation infligée aux perdants - la Hongrie n'avait pas été dépecée des deux tiers de son territoire, qui sait quel rôle elle occuperait aujourd'hui en Europe ?
Mais c'est ainsi. L'indépendance fut écrasée en 1849, Batthyány fut exécuté le 6 octobre, et la Hongrie perdit la guerre. Par dessus le marché, une guerre plus tard, elle fut mise au régime Traband et komsomols.
Il reste de ces époques des vestiges.
La place Batthyány, à Budapest, est de fait l'une des plus intéressantes. Située sur le bord du Danube, ouverte sur lui, elle fait face au Parlement sur la rive opposée, et c'est de là que l'on peut en apprécier le mieux son architecture victorienne dans toute ses dimensions. Une petite église pittoresque côtoie une halle de marché en brique, et la statue de Janos Batthyány se dresse comme à la proue d'un navire.
C'est près d'elle que m'a rejoint Attila, mardi soir, et que nous avons bu un verre sur la terrasse du café Angelina. C'est drôle, notre moyenne d'âge était justement de 42 ans : l'âge des martyres !
Attila, je l'avais rencontré aux bains Szechény l'avant veille, avais approché mon transat du sien après avoir constaté son attirance, et avait pris plaisir à lui caresser les jambes et le torse. J'avais compris qu'il n'était pas adepte des petits coups consommés sur place. Nous n'avions pas parlé, sauf lorsque je dus partir pour un dîner chez belle-maman ! Le hasard avait voulu que nous nous rencontrions le lendemain sur une autre terrasse, à Palatinus. Cette fois, je lui avais offert de nous retrouver le lendemain pour passer une soirée ensemble, il avait accepté et nous y étions.
Il avait en lui beaucoup de douceur, qui parfois confinait au flegme et qui n'était pas toujours simple à interpréter. Nous avons parlé moitié en hongrois, moitié en anglais. Il venait de passer une dizaine de jours en Croatie. Tiens, à Trogir, justement, où j'avais été moi-même en vacances l'année de la canicule, en 2003. Nous avons aussi confronté nos expériences d'appendicites. J'en avais moi une marque laide et boursouflée, à cause d'une péritonite évitée de justesse en 88. Lui avait été opéré durant des vacances en Égypte, il y a trois ans. Mais une infection subite lui avait valu de retourner sur le billard une semaine plus tard, il en portait une cicatrice discrète mais spectaculaire, verticale, au milieu du ventre.
Je te parle d'Attila parce qu'il s'est produit une chose troublante, que je redoutais un peu. Alors que nous étions chez lui en pleine étreinte, je me suis mis à penser au billet que j'allais en faire pour ce blog. A sa structure, à la petite page d'histoire avec laquelle j'avais envisagé de l'introduire, dès la lecture au pied de sa statue des dates de naissance et de mort de Batthyány, à nos deux rencontres précédentes dans un contexte naturiste, à certains détails de son anatomie : ses cicatrices, la tâche de vin brune qu'il lui dévorait le flanc, ses testicules qui lui pendaient à mi-cuisse.
Ces pensées me faisaient débander, et cet épisode-même vint aussitôt trouver place dans mon projet de billet, me piégeant dans un dérisoire cercle vicieux. Cela m'était déjà arrivé une fois dans un sauna parisien. Et je n'aime pas du tout ce sentiment d'être ainsi dominé par mon sujet, l'impression de ne plus vivre les choses pour ce qu'elles sont mais pour pour ce que je pourrais en dire.
Curieusement, lui-même s'excusait de ne pas avoir d'érection plus vaillante, et mettait sa défaillance sur le compte de la fatigue. Il se mit à me parler de son petit copain, Zoltan, avec qui il était dans une relation "ouverte" qui ne l'épanouissait pas. Une relation d'un an, qui n'a jamais connu de phase fusionnelle. Je lui ai parlé de ma relation avec Igor, vieille de maintenant presque douze ans, et qui en était à sa phase... comment la qualifier, tiens, ma phase avec Igor ? ce sera peut-être l'objet d'un prochain billet...
Il m'a aussi appris à dire "caresser" en hongrois : simogatni. En parlant ainsi, en l'écoutant, en caressant ses mains solides et ses larges épaules, en laissant mes lèvres trainer sur ses bras et sur son cou, j'ai enfin recommencé à bander, et il a souhaité que je jouisse avant de le quitter.
Nous avons prévu de nous revoir ce soir.
10:09 Publié dans été 2009, rhapsodie hongroise | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : attila, batthyany, hongrie, budapest, révolution, 1848, 1849, blog, gay, homosexualité
04 août 2009
Federico et Roberto
Federico, le napolitain. 46 ans radieux. Le corps et le visage secs, comme je les aime. Une barbe de deux jours, rèche, quelques rides riantes au coin de l'œil, et un sourire lumineux. Nous sommes donc aux bains Király de Budapest. C'était mardi dernier, il y a juste une semaine...
Il ne nous a pas fallu longtemps pour nous enfermer dans une cabine de douche, c'était son choix. Il avait un corps svelte quoique peu athlétique, peut-être à cause de ses origines croates, la peau assez blanche, les jambes glabres, la queue longue et épaisse, lourde. Il m'embrassait en m'aspirant la langue avec énergie et a joui quand je lui léchais les couilles. Nous sommes ressortis de la cabine et il m'a présenté son compagnon, Roberto, très brun, petit, rigolard et rondouillard, poilu... pas du tout mon style, mais entreprenant malgré son incapacité à communiquer en anglais.
Federico nous a laissés un moment, un peu comme s'il m'avait déposé en gage, ou s'il avait voulu offrir des fleurs à son ami avec qui il comptabilise vingt ans de vie commune. Je me suis laissé faire, au vrai, comme si j'y voyais le moyen de retrouver Federico plus tard. Et puis ils étaient chaleureux. Nous sommes allés dans le bassin d'eau fraîche, où il fit bon s'immerger tant la chaleur montait. Je me livrait à lui, yeux fermés et lui tournant le dos, éprouvant à peine d'une main la vigueur de son érection. Je bandais sous l'effet de ses caresses. Il jouit en simulant une pénétration. Dans l'eau, chose que je me suis toujours interdite. Puis poursuivit jusqu'à ma propre éjaculation dans une cabine de douche.
Ils repartaient le lendemain matin par le premier vol de 7h 30, mais me proposèrent de les rejoindre pour un dernier verre dans la soirée. Ils me parlèrent de leur vie, de la folle flambée de l'immobilier à Naples, de leur séjour en Hongrie, dont ils me montrèrent quelques photos sur le petit écran de leur appareil photo. Roberto ramassa - pour sa collection - des sachets de sel et de sucre du café New-York où nous prîmes un Unicum avec glace. Federico faisait office de traducteur, patient et amusé. Roberto était ingénieur pour le métro de Naples, et Federico
technicien prestataire indépendant.
Ils m'invitèrent à partager un ultime moment dans leur chambre de l'hôtel Ibis, place Luiza Blaha, et à me rendre à Naples les visiter pour quelques jours de vacance.
C'est jusqu'à aujourd'hui mon meilleur souvenir de ce séjour à Budapest, hors mis tout ce qui relève de soyeuses réminiscences, et qui n'a pas de prix.
10:50 Publié dans été 2009, rhapsodie hongroise | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : bains király, gay, homosexualité, échangisme, thermalisme, budapest, hongrie
03 août 2009
ils n'auront pas les bains Király
Les bains Király méritent un billet à eux tout seul. Pour le mythe, et pour la vérité. Ils ne sont pas des bains comme les autres, et ne le seront jamais. Ni dans mon cœur, ni dans la vie. Ils ont tout tenté pour nous les voler : ils les ont fermés presque une année, pour des travaux d'assainissement - on sait que le Rácz n'a ainsi jamais rouvert. Il ont essayer d'imposer le port du maillot de bain pour en dissoudre l'atmosphère sensuelle et envoûtante. Ils n'ont pas encore proposé le port du bonnet, Dieu merci ! Mais cette clientèle homosexuelle ostentatoire, qui ne se cache pas comme on le lui a appris, les gêne, les a toujours géné, empêchent des projets touristiques de convenance, de luxe ou de standing, alors ils essaieront encore...
Mais les bains Király résistent.
Avant de s'y rendre, toutefois, il vaut mieux être un tant soi peu averti.
Voilà ce qu'en dit le Petit Futé :
"La construction des Király a débuté en 1565, sous l’autorité d’Arslan Pacha, gouverneur de Buda. L’édifice fut ensuite rénové et agrandi au XVIIIe siècle. L’approvisionnement en eaux thermales se fait par l’aqueduc des bains Lukács. A l’intérieur, la coupole centrale, percée par endroits, laisse passer des rayons de soleil à travers la nappe de vapeur... Cette lumière qui perce atténuée, les personnes autour absorbées dans leurs rituels de bien-être ou leurs pensées, l’ensemble fait de ces bains un lieu absolument envoûtant. (...) Les jours réservés aux hommes attiraient la communauté gay touristique et locale, ça n’est guère plus le cas…"
J'en suis perplexe. Bon, sur les aspects historiques et esthétiques, rien à dire, et puis comme ça, c'est fait. Mais la petite anecdote de la fin, qui m'a donné quelques sueurs froides, est heureusement une énorme erreur, ou un piège, car bien heureusement, c'est encore le cas.
En fait, ces bains sont recommandés, à juste titre, pour leurs caractéristiques patrimoniales par à peu près tous les guides de voyage. Mais c'est à croire que ceux qui y écrivent ont peur de l'eau, se contentent de repiquer l'information aux copains. Ou alors que ce sont des femmes, ignorantes de ce qui s'y passe le jour des hommes.
Le site cityzeum.com est à peu près le seul qui incite à la prudence, à mots couverts : "Ces bains turcs de Budapest plairont seulement aux moins pudiques. Naturistes et non-mixtes,(...) impossibles d'accès pour les familles, ces bains sont plus appropriés aux personnes désireuses de sensations relaxantes et de soins du corps."
Donc avant de t'y rendre, voilà ce qu'il faut absolument savoir à propos des bains Király.
D'abord qu'il faut prononcer [Ki-rail], et non [ki-ra-li], et que ça signifie roi.
Ensuite, que c'est là que j'ai rencontré Péter, il y a treize ans. Il fut ma première liaison et mon premier chagrin. C'est à cause de lui, je crois, que bander vers le bas est pour moi, et pour toujours, "bander à la hongroise". Mais c'est un peu hâtif, j'en conviens... La rencontre s'était déroulée sur l'estrade en bois du hammam. Nous nous étions repérés, et assis l'un à côté de l'autre, nos mais s'étaient rapprochées de nos cuisses, puis de nos entre-cuisses, nous nous étions caressés sans aller au bout. Nous nous étions retrouvés plus tard dans un bar puis étions allés chez moi.
C'est là aussi que j'ai rencontré Shinji, l'hiver dernier, qui me fit un temps, et notamment lors du réveillon du nouvel an, oublier Saiichi, ou croire l'oublier, puisque je ne courais alors qu'à sa poursuite. La rencontre s'était passée sur la même estrade, sur le banc le plus haut, comme avec Péter, mais de l'autre côté. Ce jour-là, d'une main aussi experte que Saiichi, Shinji me fit jouir sur place.
Entre les deux, derrière ses mûrs muets, j'y ai rencontré beaucoup d'autres hommes, sucé, massé, palpé, malaxé, effeuillé... beaucoup d'autres bites.
Il faut aussi savoir que les bains Király sont ouverts aux hommes les mardi, jeudi et samedi, et aux femmes les lundi, mercredi et vendredi. De 6h le matin à 19h le soir. Je ne peux rien dire de ce qui s'y passe le jour des femmes. Je crois qu'on y croise un public paisible, et plutôt âgé, sans qu'il y ait d'enjeux de drague. Le jour des hommes, en dehors de quelques étrangers égarés par l'incurie des guides touristiques, on y trouve une foule essentiellement gay, à la recherche de sensations qui vont au delà de la simple relaxation - c'est un euphémisme.
Ils ont aussi leurs petits vieux. On les appelles les crocodiles, à cause de leur propension à circuler en silence dans le grand bassin central au dessous de la coupole, l'œil à hauteur d'eau, à s'approcher et à laisser trainer des mains fouineuses. Dans quelques recoins, notamment dans les bains secondaires, ont peut les voir se palucher. Ou ils se rapprochent pour observer de plus jeunes dans leurs caresses. Beaucoup en ressentent du dégoût. Pas moi. Je ne les regarde pas, je les oublie, ils font partie du décor. Je les ai toujours connus, à une époque où l'homosexualité était pour moi quelque chose de nouveau, et où j'étais terriblement excité par cette tension capitonnée. M'y plonger aujourd'hui, c'est revivre des phases initiatiques de ma vie, et j'en accepte l'environnement dans sa totalité. Et puis mon expérience m'a appris qu'une petite assistance repoussante n'est parfois pas inutile pour sembler, soi-même, attirant.
Et de fait, sans eux, je n'aurais peut-être pas croisé le regard de Federico, la semaine dernière. Ici, je te raconte.
08:13 Publié dans été 2009, rhapsodie hongroise | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : budapest, hongrie, thermalisme, gay, homosexualité, lieux de rencontre gay, bains thermaux
25 juillet 2009
Budapest et ma libido, toute une histoire
Je ne vais pas te la faire façon carte postale. Ou alors de ces cartes hyper-kitch, où des hommes - gros plan sur leur maillot de bain bien renflé - se la pètent grave, bronzés de la tête aux pieds, reluquant de la meuf en string. Parce que tu vas voir, je ne commence pas mon récit de vacances par de la poésie.
Donc, premières observations de Budapest. En fait, essentiellement cinq.
1/ Il fait sensiblement plus chaud qu'à Paris. On y fleurte avec les 31-32 degrés, mais cette chaleur est sèche et n'assomme pas. La canicule s'est échappée avant mon arrivée, il faisait mercredi et jeudi plus de 38 degrés.
2/ On drague toujours à Palatinus. Malgré une affluence familiale nombreuse et expansive, des jeux aquatiques dans tous les sens, il se trouve, sur une terrasse naturiste réservée aux hommes, et dans l'obscurité du bloc de douche du premier étage, à gauche de la coursive, juste face aux escaliers qui montent à cette terrasse, des traditions de repérage et de premiers contacts, de masturbations discrètes. Il faut y être vigilant car un innocent peut toujours y débarquer par hasard, mais chacun y met du sien et il y a rarement d'incident. Des choses intéressantes s'y passent toujours, donc. Ça n'a pas changé.
3/ Mon sex appeal fonctionne encore. Dès mon entrée dans ce mâtodrôme, il s'est trouvé plusieurs individus pour se laisser magnétiser, s'approcher de moi et m'offrir leurs vertus - légères, leurs vertus. Ca me rassure. Qu'est ce que ce sera après trois semaine de nage intensive, de repos et de bronzage !...
4/ Ma libido donne des signes évident de reprise : impatience à aller retrouver ces lieux, belles érections sous ces regards avides. Mais difficulté à me laisser aller dans un rapport prolongé. Était-ce la glauquitude de cette cabine de toilette, l'incongruité du bonhomme, qui m'avoua être transformiste en boîtes de nuit, ou les pensées qui, encore, me ramenaient à lui ? Toujours est-il que j'ai perdu mes moyens, et à mi-parcours, c'est pas cool. J'ai du travail pendant mon stage pour retrouver tout mon relâchement...
5/ Démis Roussos est mort, mais il chante encore. Tu imaginais, toi, qu'il donnait encore des concerts ? Eh bien il en donne. A Budapest, en
tout cas. Il s'affiche partout. C'est donc à l'Est que la vie continue, j'ai bien fait d'y venir.
6/ Ah ! et puis une dernière observation : figure-toi qu'il y a une connexion WIFI depuis notre appartement. Gratuite. Sur un réseau non identifié. Un piège ? Ça a été ma première réaction. Mais au fond, non. J'avais pris plaisir, durant l'été 2007, stimulé par l'échange qui était en train de se construire avec Wajdi, à écrire et à écrire encore, à raconter. Des bribes de vie, des rencontres, des sensations sexuelles, ou sensuelles, des souvenirs. Je n'avais alors qu'un Internet café à ma disposition, mais cette expérience m'avait stimulé au plus haut point, et ce qui en est né a enrichi ma vie. Internet à la maison, c'est la même chose avec le confort en plus. Et puis maintenant, j'ai un blog pour balancer tout ça, sans usurper l'espace d'un autre. Et pour ce que devient le blog de WajDi !... Alors oui, les vacances, ce ne sera peut-être pas l'arrêt du blog, mais au contraire le temps du blog. Écrire, en profitant d'avoir du temps pour le faire. Au lieu d'écrire en courant, entre deux obligations, ou sorties, haletant, en y laissant une partie de mes nuits. Le confort, je te dis ! Et puis qui sait si je ne te raconterais pas un jour ma nuit avec Demis Roussos.
Allez, sois fidèle au rendez-vous pour pas manquer ça...! Bons baisers de Hongrie.
10:38 Publié dans été 2009, rhapsodie hongroise | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : budapest, gay, palatinus, hongrie, naturisme, homosexualité
19 juillet 2009
le premier homme qui me marcha sur la lune
C'était à la fin du printemps 1996. Je vivais à Budapest depuis plus de six mois. Je voyais chaque matin sous les douches de la piscine Alfred Hàjos de jeunes hommes nus, insouciants de leur jeunesse et de leur beauté. Mais tout autant que je prenais conscience de l'irrévocabilité de mon homosexualité, j'avais l'impression que chaque regard me trahissait, ou que ces jeunes n'étaient que des fabriques à fantasmes, inaccessibles et irréels. J'enviais simplement leur jovialité et le naturel avec lequel ils portaient leur nudité. Une ou deux fois par semaine,
souvent le week-end, je commençais à explorer les bains thermaux, et je voyais alors d'autres nudités, plus équivoques. Les volutes de vapeur me faisaient disparaitre et j'y craignais moins d'exister au milieu d'elles.
Et puis une fois, c'était dans le bain de l'hôtel Gellert, il était arrivé qu'un homme s'approchât de moi, m'y caressât la jambe du dos de la main et tout en me parlant m'y empoignât le sexe. Il me dit en français - il était professeur d'université - qu'il avait bien de la chance qu'un jeune homme aussi beau que moi se laissât ainsi approcher. J'avais alors tenté à mon tour de lui toucher le sexe, mais ne rencontrant qu'une pièce molle cernée de poils longs, j'en avais ressenti du dégoût et le mis aussitôt à distance.
Il était néanmoins évident que le moment approchait où j'allais passer à la casserole, et j'en recherchais l'augure. Je découvrais aussi que les printemps à Budapest étaient inondés de soleil, que les gens aimaient alors à se dévêtir. L'Est s'avérait être autre chose que ce que je m'en était représenté depuis tout petit : il y régnait une douceur de vivre, des couleurs et des rythmes des plus agréables. A la fin du travail, je commençais à m'aventurer à la grande piscine familiale Palatinus. Je ne sais plus d'où je le tenais, d'un guide ou d'une observation plus personnelle, peut-être de ce malheureux professeur d'université, mais je savais qu'il y avait des terrasses naturistes non mixtes, et qu'on y faisait parfois des rencontres. Qu'était une rencontre, d'ailleurs, et si elle avait lieu, comment le savoir ? Et qu'en faire ? J'allais peut-être là-bas avoir des occasions de répondre à ces questions.
Je ne sais plus bien dire si c'est à mon premier passage que la rencontre eut lieu. Ou s'il m'avait fallu y revenir plusieurs fois, car j'ai la faculté d'occulter les tentatives infructueuses. J'y étais allé plusieurs fois à de simples fins exploratoires, me semble-t-il, sans m'attarder, me sentant intrus ou me croyant observé. Toujours est-il que ce jour-là, de mai ou de juin 96, un samedi, autant que je m'en souvienne, sur la terrasse d'abord, puis sous la douche de façon plus explicite, un garçon m'observa et me fit comprendre que je lui plaisais. Lui n'était pas vraiment beau. Mais il était jeune. Il était un peu édenté, très brun, et je me souviens que je me demandais s'il n'était pas Gitan. Je l'ai même supposé être un prostitué, et durant tout ce qui allait suivre, jusqu'à son départ, ne connaissant ni les codes de la drague ni ceux du tapin, je m'imaginais qu'à la fin il allait me demander de le rétribuer de quelque chose.
Il s'appelait Csaba. Il était en vélo alors que j'étais venu en bus, il avait donc du suivre le bus pour me rejoindre chez moi, et cette insistance m'avait intrigué. Il avait l'air content de me suivre, et me fit comprendre que les Français étaient des amants de choix.
Autant que je m'en souvienne, je ne m'embarrassais pas de savoir si je serais à la hauteur ou non. J'avais juste besoin de vivre cette expérience. Et qu'importait qui il était au fond, et ce qui le motivait. Qu'importait son sourire un peu benêt. Pour la première fois, j'allais embrasser un homme avec frénésie, un homme frotterait son sexe contre le mien, m'arracherait les vêtements, je connaitrais mes premières pipes. Mon cœur battait fort, mais je ne donnais visiblement pas l'impression d'être novice. En entrant dans mon immeuble, j'eus l'impression que les voisins étaient tous à l'affut, et qu'ils préparaient déjà un rapport circonstancié à l'attention de l'organisation qui m'employait. Une fois chez moi, je les imaginais dans le couloir écoutant à ma porte chaque bruit que nous pourrions émettre. Mais finalement, dans l'action, j'évacuais ces sensations parasites, et me laissais aller à prodiguer des caresses et à en recevoir.
Je revois peu de choses de ces premiers pas sur ma lune. Un canapé vert bouteille, une lumière déclinante, un sexe tendu... Dans mon
souvenir, je nous revois surtout debouts. Il n'y eut aucune pénétration, donc aucune capote, et je suis incapable de dire si ces instants durèrent un quart d'heure ou trois heures.
Cela reste en tout cas le premier sexe d'homme que j'eus jamais touché à part le mien et celui si inconsistant du professeur d'université. De ce jour-là, je sortis du scaphandre de mon innocence sexuelle, et commençai une aventure foisonnante sur le chemin des hommes.
Dès vendredi, je repars en pèlerinage à Budapest, en mode sex and sun, et ce n'est pas au Palatinus que j'escompte la moindre de mes rencontres, comme pour laisser à mon soleil du Levant le loisir de se faire couchant.
[Je racontais là, à l'ouverture de mon blog, tout ce qui bouillait en moi à l'époque de ce coming out]
20:48 Publié dans mon coming out | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : budapest, hongrie, coming out, gay, homosexualité, rencontre, drague, palatinus
12 juin 2009
l'homosexualité ? Ce sont les hétéros qui en parlent le mieux
Franck Garot tient un blog littéraire. Il y a donc peu de chance que je réussisse à le fréquenter longtemps... (ça, c'est à cause de mon rapport difficile à la littérature). Mais il vient de publier une chronique sur le recueil de nouvelles de Manu Causse, dont je t'avais déjà parlé ici, et mon attention a été attirée par ce passage, à propos de l'un des textes du recueil : Atlas. Je ne crois pas partager son avis sur la visibilité (*), mais du moins sur l'universalité.
Il te donnera peut-être plus envie que moi de faire l'acquisition de ce livre au plus vite, et de l'emmener avec toi en vacances.
"Parlons d'un sujet que je ne maîtrise pas. Atlas, c'est l'antithèse de la gay pride, c'est parler d'une relation homosexuelle avec finesse, sans cliché, sans provocation. La gay pride, c'est "je suis pédé et je t'emmerde", certainement une réaction à l'homophobie, pas le meilleur moyen de la combattre. Manu, quant à lui, se place dans la normalité, voire l'universalité, analyse la douleur de la perte, fût-elle celle d'un homme pour un autre homme. Et je suis flatté que cette douleur-là s'appelle Franck, prénom somme toute commun mais peu utilisé en littérature. Je suis persuadé que les homosexuels n'aspirent qu'à l'indifférence, je veux dire qu'on ne considère plus leur sexualité comme un critère (pour un poste, une adoption, un logement, etc.), et je pense que des textes comme Atlas peuvent y contribuer, lentement. Finalement, Atlas ne parle pas de relation homosexuelle, il parle du deuil, de ce monde qui s'écroule face à la perte de l'être aimé, et seul Atlas peut soulever ce monde."
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(*) Parce que je crois que la provocation, par la visibilité et l'outrance, ont constitué le meilleur moyen de lutter contre l'homophobie, de manière concrète, c'est à dire par la conquête de droits. Le film Harvey Milk illustre cela parfaitement, même s'il y faut également une culture politique du rassemblement pour permettre à la portée universelle de ces conquêtes d'être perçue. Parce que chacun a droit a l'extravagance sans être stigmatisé, ni même jugé, ou à d'autres formes d'affirmation de son identité : ça fait partie du droit à la différence. Et pour autant, il est essentiel que l'homosexualité soit présente, de façon banalisée, dans la littérature, dans le cinéma, dans la bande dessinée, dans les jeux vidéo, dans les livres scolaires, dans la publicité... même quand, surtout quand elle n'est pas l'objet du propos, juste comme un élément de vie, un bout de paysage - aujourd'hui presque toujours gommé. Et c'est ce qui est bien, avec Atlas.
14:44 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : homosexualité, littérature, visitez le purgatoire
27 mai 2009
voir l'amour et mourir (tryptique - 3)
Le Musée d'Orsay propose ces jours-ci une exposition intitulée "Voir l'Italie et mourir" (*). On y découvre comment l'Italie a fasciné les artistes européens, aux 19e et 20e siècles, d'abord par le tempérament de ses hommes et de ses paysages, puis avec l'apparition de la photographie, par la puissance de la résurgente Antiquité patrimoniale.
On y redécouvre que Goethe fut le premier à dire "voir Palerme et mourir", qui se décline depuis sur le mode de Florence, de Venise ou de Rome. On y apprend que Michelet voyait en Rome "un jardin abandonné" où il aimait se perdre. Et au détour des salles où prennent vie les différentes phases d'une imagerie italienne fantasmée, consciente ou inconsciente, de beaux hommes nus témoignent avec nonchalance d'une homosexualité sous-jacente.
L'Italie donc. Si belle qu'après l'avoir rencontrée, on peut s'éteindre. Si belle qu'autour, qu'après, qu'ailleurs, tout est forcément laid à mourir. Si belle qu'à l'avoir simplement aperçue on en est accompli, et que plus rien ne vaut.
J'ai une Italie dans le cœur qui me torture, lancinante : peut on survivre à l'amour ? Est-ce que ça vaut seulement la peine de poursuivre sa route et de laisser le plus beau à jamais derrière
soi ?
Le plus beau derrière soi...
A jamais.
Rien que d'écrire ces lignes, j'en frissonne et des larmes me viennent. Car cela a-t-il seulement un sens ? Un sens pour soi, un sens pour la société, que de vouloir avancer encore quand on a touché le graal ?
Je n'ai jamais eu peur de mourir. J'ai même souhaité la mort éperdument pour m'être laissé piéger dans le mensonge et l'usurpation sexuelle, jusqu'à ce que je découvre une sortie plus heureuse. Cette mort-là que je rêvais les yeux ouverts était simplement un salut. Mais ce n'est qu'au crépuscule de l'amour que la mort a de telles évidences. Pas tellement la mort, du reste, elle est toujours hideuse, mais la fin. Qui préserve le passé dans l'écrin des histoires.
Je ne sais pas vraiment où va m'emmener ce billet. Il fait suite à celui-ci, de la dissociation du sexe et de l'amour, et à celui là, de l'impossible réciprocité de l'amour. Parce que je me l'étais promis, et que je le porte en moi.
Voilà où réside l'épine douloureuse : mon cœur a embrassé Rome, Palerme, Florence, Venise dans la même étreinte. Il avançait sur une voie
impériale, gravissant à son insu l'Aventin. Et lorsque parvenu à un sommet il put constater l'étendu de ses conquêtes - un regard aimant, des attentions inattendues, de la reconnaissance, de la fierté, de l'engagement, de la lucidité, de la complicité, de la disponibilité parfois fabriquée à la force du poignet, des gestes tendres, de la confiance reconstruite, des victoires contre la bureaucratie, et contre les fragilités de l'âme, aussi - lorsque contemplant tout cela il commençait à former sur sa membrane profonde le mot "bonheur" et à battre d'évidence, alors mon cœur vit le Vésuve éructer, cracher ses coulées de lave et ravager en quelques heures le territoire de l'amour.
N'avais-je pas été heureux, comme jamais heureux, c'est à dire accueillant en mon sein à la fois la flamme et la sérénité, la tension et la certitude ?
Mais à mes pieds, il restait Pompei, et aucun cœur, aucun, ne survit à Pompei. La lave le carbonise d'abord. Et puis le fige. Et c'est le silence.
Je ne sais plus si je cherche aujourd'hui à retrouver le silence ou la ville monumentale que je m'étais construite. Je ne sais plus si cette ville était réelle ou si je l'avais simplement rêvée. La ville pourtant existait, il me semble bien. Il m'a vraiment aimé, je l'ai vraiment aimé. Il lui est même arrivé de me le dire il s'en souvient, ce qui venant de lui n'avait rien d'évident. Il a vraiment voulu que je l'aime et s'est battu comme un chien pour ça, avec habileté et patience. Vraiment.
Vraiment.
Peut-être simplement n'était-elle pas aussi belle que je me la représente, cette ville. Le Colysée n'était qu'un vulgaire chapiteau de cirque, qui sait, et j'ai peut-être fait d'un robinet de fonte la fontaine de Trevise. C'est par reconstruction mentale que cette histoire s'est à ce point fantasmée pour devenir indépassable.
Va savoir s'il ne s'agissait pas de sauver Pompei en image, à défaut d'en préserver les âmes et les murs !
"Veux-tu donc que je m'empoisonne ou que je saute d'ans l'Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre et qu'en frappant sur ce squelette il n'en sorte aucun son ? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois ? Crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil parce que je n'ai plus de honte ?"
Je suis Musset à Florence, Goethe à Palerme et Michelet à Rome. Je suis cet intellectuel européen du 19e ou du 20e siècle tourné vers l'inacarnation idéalisée du romantisme. Mon jardin est immense mais totalement abandonné. Michelet ajoutait : "le désert commence dans Rome". Alors oui je peux à présent mourir. (**)
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(*) jusqu'au 19 juillet, de 9h à 18h sauf lundi, nocturne jeudi jusqu'à 22h, 9,50 €
(**) Hé ! C'est une image - je préfère éviter les interprétations : je n'ai pas de tendance suicidaire. C'est d'ailleurs pour ça que je poursuis cette amitié amoureuse, si pleine de frustration et révélatrice d'une douloureuse vacuité, que rompre, qui serait le vrai suicide.
16:48 Publié dans la trilogie de l'impossible | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : voir l'italie et mourir, musée d'orsay, amour, chagrin d'amour, homosexualité, passion amoureuse
26 mai 2009
égalité hommes-femmes
Un curieux point d'équilibre a sauté à ma figure dimanche après-midi, en roulant seul sur l'autoroute A5, livré à la déambulation de mes pensées : aujourd'hui, enfin, ces jours-ci, ma vie sexuelle, ou plutôt mon vécu sexuel, se partage entre deux moitiés égales : une moitié hétérosexuelle - les 13 premières années de ma vie d'adulte, non assumées, où je connus comme par défaut de premiers attouchements avec des femmes et deux longues expériences de vie commune avec elles - et une moitié homosexuelle - 13 ans de relations amoureuses débridées, heureuses ou piteuses, mais vécues dans l'immense soulagement de la sincérité.
Ça me fait un peu bizarre de réaliser ça : deux fois treize ans. D'un côté, quatre femmes : celle d'une nuit, qui me dépucela de sa bouche gourmande ; ma première copine libanaise, qui essuya à peu près toutes mes immaturités six ans durant ; une amie en détresse, qui m'attira à son lit un soir d'égarement ; et ma bretonne, une histoire de huit ans, qui traversa finalement avec moi le séisme du coming out.
De l'autre, des histoires qui se succèdent, se ressemblent, ne mènent nulle part, mais dans l'éclate. De la tendresse à revendre, mais aussi beaucoup de lâcheté et d'inconséquence. Quelques centaines de queues goulûment avalées, d'autres simplement masturbées dans quelque recoin sombre - une porte cochère à La Havane, un jardin public à Budapest, un hôtel de luxe à Tel-Aviv, les toilettes en sous-sol d'un restaurant de La Bastille, des douches publiques d'ici et d'ailleurs - ou en pleine lumière dans des saunas, des clubs naturistes, ou des soirées privées très "open". Assez peu de pénétrations, en fin de compte, ni dans un sens ni dans l'autre. Quelques beaux élans amoureux, de plusieurs semaines ou de plusieurs mois, une vie commune de plus de onze ans qui perdure - ce qui devrait me rendre fier, sauf que je ne lui trouve plus de sens. Et enfin une vraie histoire d'amour, construite dans le partage et le combat, mais en fait sur du sable, qui n'a que faire de mes digues et ne débouche nulle-part.
Cela me fait donc 26 ans de vie sexuelle ! Wouah ! Non, attend, laisse moi recompter... C'est bien ce que je me disais : 25 ans, seulement, 25 ans de vie sexuelle, puisque je me compromis durant toute une année dans une double vie avant de parvenir à sortir du trou.
Cela nous fait donc un quart de siècle, pour une égalité presque imparfaite.
00:05 Publié dans mon coming out | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : gay, homosexualité, coming out, bisexualité, amour, sexe











