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07 mai 2010

je vais bien

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Je vais bien. Pas de signe extérieur d'alcoolisme (à part peut-être ce petit verre de vin d'orange, chez Boug, l'autre samedi soir...), ni d'excès médicamentaux (mon dernier doliprane date d'il y a bien deux mois, pour un petit rhume). J'ai le sommeil lourd, deux cachets de somnifère en tout et pour tout sur les deux années écoulées. Pas de larmes excessives, mes dernières remontent à l'épilogue de La petite fille de Monsieur Linh (un peu émotif, certes, c'est grave docteur ?). Mon acuité intellectuelle est plus à son zénith qu'à son azimut, si j'en crois la facilité de mes écrits, la pertinence de mes idées, et les retours dont on me gratifie -  professionnellement, s'entend. On me convoque ici ou là comme expert, ou comme personnalité qualifiée, je suis convié à des comités scientifiques. Mes collègues m'entourent de respect et de tendresse. Ou viennent près de moi chercher du réconfort. J'ai eu avant-hier le pot de départ de ma secrétaire où n'en finissait pas de se dire toute l'empathie qui était la mienne pour faire vivre parmi de fortes têtes de la cohésion et du lien. Je peine à la nage, j'ai trop ralenti la fréquence des longueurs, mais j'exulte du cerveau, et j'ai rarement autant été dans mon assiette. Le réveil sonne le matin sans heurt, les dimanche soir ont cessé depuis longtemps d'être un creuset à dépression. Une espèce de sérénité, de douce paix, s'est mise à m'envelopper. J'ai dans le travail de l'assurance, et mon assurance se voit. Ouf !

Pourquoi un tel auto-panégyrique ? Parce qu'au milieu de tout cela, il y a un hic. Un tout petit hic de rien du tout, ridicule, totalement insignifiant. Une petite chose qui se fabrique par inadvertance au sein de la machine administrative à cause d'un je ne sais quoi de zèle ou de dérive bureaucratique : l'échelon hiérarchique de trop, la cheffe inutile, le petit bout de gras qui cherche à tout prouver, qui se veut compétent là où il n'y peut rien, et qui s'efforce, à chaque tour de roue, d'y glisser le grain de sable.

Tout ceci n'est pas vraiment nouveau. Les grains de sable sont juste parfois plus nombreux, parfois un peu trop gros. Alors, il y a conflit. D'autant que j'ai choisi de privilégier, depuis belle-lurette, hérétique, le projet à la carrière. Et récemment, devant les assauts d'autoritarisme, de manifester du mépris - à travers une ironie froide. De répondre du tac au tac. Ou d'ignorer. De marquer mon désir d'un égal-à-égal hors de sa portée, de déconsidérer la règle de l'organigramme.

A mes yeux, elle n'existe plus comme cheffe. Donc elle n'existe plus. Ça aussi, c'est un signe de ce que je vais bien, outrageusement bien : j'assume le conflit. J'y suis sûr de moi. Fier. J'avance, irréprochable, l'erreur est dans l'autre camp. Je n'agresse pas, je n'attaque pas, mais j'affronte, je ne baisse pas la tête. Aux "Je te demande de faire ceci, je te demande de faire comme ça", je réponds juste "Voilà pourquoi je ne le ferai pas". Sur le même ton, sans égard autre que pour la justesse de mes raisons.

Deux échanges de mail, trois, en quelques semaines. Le mot "harcellement" prononcé, écrit même, pour espérer que nul ne succombe à sa tentation. Alors insidieusement, au sortir d'une réunion, le sourire aussi figé que brillant, aussi faux qu'éclatant, sans aucune dent qui manque ou ne dépasse, elle m'a glissé "Je suis inquiète pour toi, vraiment, je crois que tu ne vas pas bien."

Comme ça.

Sur le moment, entouré de mes collègues, toujours aussi attentionnés, j'y ai vu la marque de son seul dépit. Une façon de défendre sa superbe. Et puis peu à peu, cette phrase s'est mise à résonner en moi. "Je crois que tu ne vas pas bien"... Elle n'a pas instillé de doute, non. Je suis très sûr de ma santé mentale, merci pour elle. Mais d'un coup, le jalon d'une stratégie prenait forme. Cette phrase s'est mise à perdre ses proportions mesquines pour prendre celles d'une estocade calculée : la rumeur, elle allait donc me confronter à une rumeur. On ne sait jamais comment ça peut enfler, une rumeur. Ça ne connaît pas de frontière, les rumeurs, ça passe sous toutes les portes, ça atteint tous les étages, les solidarités entre cadres d'une même maison peuvent leur faire le lit.

Le propre des cabales, c'est de ne reposer sur rien. Alors oui, je vais bien. Mais combien de temps encore le sauront-ils ?