Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 mai 2012

Tour Neptune, années soixante

 71360277.jpg

Le parisien est extraordinaire : il fait une fête d'un rien. Fatigué de tourner en rond dans les étroits mètres carrés de son intérieur, il vient aux premiers rayons de soleil se serrer sur de plus petits mètres carrés encore, d'herbe ceux-là, avec un panier goûter ou un pique-nique aussi élaboré que frugal, et quelques amis pour se voir heureux de sa vie de parisien. L'herbe et l'espace y sont rares et chers, alors on s'y concentre en tâchant d'ignorer ceux qui s'y pressent à côté de vous. On y boit, y parle du dernier Cronenberg. La parisienne excelle dans cet art, avec ou sans enfant. Tiens d'ailleurs, ça va être l'heure, je m'échappe. C'est un tantinet surréaliste, vu de ma banlieue et de mon petit coin de jardin - promis, je le tonds aujourd'hui ! -, mais ça fait l'esprit parisien. C'est plus drôle encore que la scène du bain de soleil dans 1980, une pièce de Pina Bausch.
 
Pour une fois, je n'ai pas infligé à ma maman, avant qu'elle ne rentre chez elle, près d'Aix, hier midi, de longues soirées devant mon ordinateur, à me soucier d'avantage de mes mails, de mon blog, que du temps à lui consacrer. Du coup, je t'ai délaissé toi. Encore un peu. Tu me pardonnes ?

Depuis longtemps, elle avait en elle l'envie de retourner sur les lieux où elle avait vécu dans ses premières années parisiennes, quand elle avait débarqué, presque à l'improviste, pour tâcher d'être près de mon père qui, à sa grande stupeur, venait de se faire arrêter. D'une façon ou d'une autre, tâcher de l'aider, s'attacher à l'aimer. Et ce faisant, se mettre en souffrance. Rude éducation religieuse aidant, elle a toujours eu, chevillée au corps, l'idée qu'elle comptait moins que les autres, que sa douleur ne pouvait qu'être secondaire, ou imaginaire et coupable. Elle s'est toujours crue transparente, autre façon de se croire insignifiante, et exister pour les autres lui a toujours paru la seule façon d'exister vraiment. Elle n'avait pas quitté le catéchisme depuis bien longtemps que son amour pour mon père lui fut de secourables travaux pratiques.

Après avoir été fraîchement accueillie chez des Pères, près de la Porte de Clichy, une bonne chrétienne de la paroisse lui trouva une chambre au 51 du boulevard Beaumarchais. "Avec vue sur les platanes du Boulevard", lui avait assuré la bourgeoise. Maman en rit encore. Du vasistas de sa sous-pente, on distinguait en effet les toutes dernières feuilles du fut des arbres. Le lavabo et les toilettes étaient dans l'escalier. Pour la douche, elle se rendait à un bain public, juste en face dans son souvenir. Aujourd'hui, on y vend des Harley Davidson.

Son diplôme d'assistante sociale lui permettait d'assurer la direction d'une crèche. Encore fallait-il trouver un poste vacant et se faire embaucher. Elle travaillait dans une usine de montage de transistors, en attendant. Les premiers jours, ses collègues avaient du la rappeler à l'ordre : elle assemblait les pièces bien trop vite, les ouvrières craignaient de se voir accélérer la cadence à cause d'elle. Premier contact rude avec la réalité ouvrière, et premières solidarités de classe. Déjà l'éveil.

Elle rentrait chez elle en mobylette, et s'amusait parfois à faire quatre ou cinq fois le tour de la Bastille avant de retourner chez elle. Sa part de futilité, très nouvelle vague.

Un jour, son oncle - bourgeois et réactionnaire patenté - découvrit son taudis et s'offusqua de voir sa nièce vivre dans ces conditions. Il fit jouer un piston, et maman partit s'installer dans un studio d'une des toutes nouvelles tours de la rue Neptune, dans le nouveau quartier des planètes de Maisons-Alfort. Au 14ème étage du numéro 4, avec vue sur la Marne et confort moderne.

C'est là qu'elle vécut. Quatre ans, entre 1960 et 1965. Avec différentes colocataires, dont elle ne sait plus parler avec précision. C'est là qu'elle vivait quand naquit mon frère, conçu dans une cellule "nuptiale" de Fresnes, à l'occasion du mariage conclu en prison. C'est là qu'elle accueillit mon père à Noël 63, une nuit où elle n'avait pas été prévenue de l'imminence de sa libération. Elle en garde curieusement un souvenir désagréable. C'est là qu'ils habitaient encore à ma naissance, un an plus tard et que je vécus mes premières semaines, avant qu'un emploi ne soit proposé à mon père à Argenteuil, où nous partîmes finalement.

Maman a gardé assez peu de souvenirs de cette époque, sauf ceux qui étaient directement liés à la situation de mon père.

Nous sommes passés hier matin rue Neptune, revoir la tour. Les arbres ont grandi, assurément. Maman a assez vite repéré le marché. Elle se souvenait aussi de ses traversées du bois de Vincennes à mobylette. Mais c'est à peu près tout. De la Marne, des péniches, des ponts, des écluses, très vaguement. Ah si, à Joinville, l'écluse de Saint-Maurice et le tunnel fluvial. Mais rien de Créteil, tout près. Ni de l'Interco, alors son principal hôpital. Rien non plus de l'île du Charentonneau, de son moulin brûlé. Aucun souvenir de pique-nique sur de rafraîchissantes nappes à carreau, jupe légère dans un Paris guindé. En vrai, il n'y en avait que pour mon père, et un peu pour sa galère, parce qu'il fallait bien survivre pour l'aider, et aussi parce qu'il lui avait demandé, s'il elle le pouvait, d'envoyer un peu d'argent à sa propre mère, dont son frère et sa sœur avaient grand peine à s'occuper, pensait-il. Maman était en pénitence.

Nous avons fait des photos de la tour sous le soleil, hier. Elle avait pris auparavant quelques images sous la pluie du 51 Boulevard Beaumarchais. Elle s'en va relire l'abondante correspondance qu'elle eut avec mon père toutes ces années et tâcher de reconstituer cette histoire.

En novembre, il y aura 20 ans que papa est mort, en emportant l'autre versant de l'histoire, dont elle poursuit la quête depuis.

24 janvier 2010

Œdipe contrarié

207.jpg

Mon post d'hier ne concernait pas la guerre d'Algérie, il ne visait pas non plus à te donner mes parents à voir en héros.

Quel que soit le côté du mur où l'on se trouve à sa naissance, du droit ou du gauche, de l'argenté ou du misérable, que l'on soit du parti de la solidarité plutôt que de celui de l'exploitation, une influence "petit blanc" nous colle à la peau. Sans doute à cause de notre vision universalisante du monde. La suprématie des Lumières. Qui fait de nous tous, quelque part, de vrais humanistes. Mais qui nous empêche d'aller rencontrer l'autre jusqu'à sa représentation du monde, jusqu'à son propre rapport aux choses de l'univers, jusqu'à sa cosmogonie intime. Ce que je veux dire, c'est que l'on ait eu un père rebelle ou magistrat, des racines pied-noir, ou que l'on soit acteur de la coopération culturelle d'aujourd'hui, nous avons l'Algérie en commun, et la lecture que nous en avons est de toute façon déformée.

Mais je le répète, le post d'hier voulait préparer celui-ci, qui te ramène à moi. Car évidemment, je suis plus important que l'Algérie ! J'ai eu le plus grand mal à écrire ce billet depuis trois semaines, pardonne-moi s'il est embrouillé.

Donc. Ma mère aimait mon père, qui était en prison. Mon frère fut conçu dans un parloir "familial", mais je ne sais pas ce qu'il a pu s'imaginer avant que ce ne soit dit. Papa fut libéré trois mois après sa naissance, puis trois mois plus tard, je fus conçu à mon tour en pleine liberté, ma mère perdit son père cet été là, et six mois plus tard, je naissais.

Mon psy s'est avancé à une hypothèse, en une douzaine de mots, comme il le fait d'habitude, et j'en rendrai compte ici en beaucoup plus, car je suis mauvais en économie verbale. Je lui racontais cette lettre, ma conversation avec ma mère ce matin-là, et j'évoquais une piste, un peu honteux, il est vrai. Ma mère a consacré sa vie à mon père, comme elle aurait pu la consacrer à l'Église si elle était allée au bout de son projet religieux. Elle a tout arrêté pour être autant qu'elle le pouvait à ses côté pendant les années d'incarcération. Puis son désir de vie commune s'accomplissant, elle y donnait tout. Elle avait appris un métier, dans le secteur médico-social, s'était insérée dans divers milieux, était au passage devenue communiste, abandonnant Dieu, était devenue fonctionnaire d'État, avait acquis une stabilité... Donc à sa sortie de prison, du moins je le suppose, elle mit toute son énergie à aider mon père, sans diplôme bien que savant, à prendre ses marques, à trouver du travail et à s'y épanouir. Les années soixante n'étaient pas aussi dures qu'aujourd'hui. Réussir cette intégration, c'était aussi peut-être l'écarter de la tentation de partir courir le monde dans la solidarité internationaliste, comme beaucoup de ses amis de prison l'incitaient à le faire.

Les réseaux aidant, il avait trouvé un emploi dans la banlieue nord, ils quittèrent la banlieue sud. Puis il eut un emploi à Paris, elle allait le chercher chaque soir à la gare... Beaucoup plus tard, quand elle serait, elle, en invalidité, c'est à l'atelier de peinture de mon père qu'elle se dévouerait, à ses projets d'expositions, elle deviendrait son assistante particulière.

Il était évident, y compris je pense dans nos yeux d'enfants, que l'accomplissement de cet amour était le projet de sa vie. Mon psy m'a demandé si je ne lui reprochais pas de ne pas nous avoir donné autant d'amour. Je lui dis que c'était exactement la question que je n'osais pas me poser, mais qu'en même temps, il m'était bien difficile de dire que j'avais manqué d'amour.

J'ai eu des parents immensément aimant. Présents. Disponibles. Confiants aussi, ce qui n'est pas rien. Transmetteurs - de valeurs, entre Bacon, Oedipus & Sphinx 1979.jpgautres. Protecteurs et sur-protecteurs. Maman était obnubilée par l'idée du conflit. Entre gens intelligents, les conflits se règlent par le dialogue, aucune violence ne doit poindre. Je n'ai jamais vu mes parents se disputer. Ce curieux mélange de communisme pétri de culture catholique faisait d'eux des gens bons, et les engagements qui les conduisaient certains soirs à des réunions, certains dimanche à vendre le journal dans les quartiers populaires, ne faisaient que ma fierté d'enfant, d'autant qu'ils prenaient toujours le temps de nous expliquer le sens de leurs absences, de leurs actions. Ou ils nous emmenaient avec eux, et j'adorais, monté sur les épaules de papa, mettre moi-même les tracts dans les boîtes-aux-lettres.

Ainsi, mes parents s'aimaient. Maman aimait papa, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, mais je n'avais lieu de me plaindre de rien.

Nous étions, mon frère et moi, les témoins chéris de cet amour infaillible qu'ils se portaient. Nous en étions une réalisation, l'accomplissement en quelque sorte, nous concentrions à ce titre beaucoup de soins et d'affection. J'étais moi l'incarnation de cette preuve d'amour.

Mais je n'étais pas, ne pouvais pas être, l'objet du désir, l'amour convoité, celui pour qui l'on se met en quatre de peur de le perdre...

"Est-ce que du coup, n'ayant rien à lui reprocher à elle, alors que l'amour qu'elle vous montrait n'était toutefois pas celui qu'elle portait à votre père, dont vous perceviez la place à part qu'il occupait - et que vous enviiez - vous ne vous le seriez pas reproché à vous-même ?"

Le manque d'estime de moi, ce défaut d'amour-propre dont j'ai pris violemment conscience lors d'une séance précédente (j'en parlais là) pourrait ainsi peut-être s'ancrer dans une quête frustrée, une quête d'enfant confrontée à l'échec obligé, mais qui n'ayant eu aucune cause extérieure à combattre, ni un père à tuer parce qu'il était un héros, ni une mère à blâmer parce qu'elle était une sainte, se serait retournée contre moi-même. Une sorte de complexe d'Œdipe contrarié par un excès d'amour.

Nous sommes loin de la grande histoire du monde, mais ce sentier, il me plaît de le défricher, et de commencer à désacraliser ma toute petite histoire. Pardonne-moi aussi de m'y plaindre d'avoir été trop aimé, c'est sans doute indécent, mais ce chemin n'est que très personnel.

23 janvier 2010

une lettre de mon père

17octob3.gif

Maman a retrouvé une lettre de mon père. Elle m'en a parlé à Noël. Une des choses que j'apprécie lors des grandes rencontres familiales, c'est le petit matin. Le petit déjeuner est dressé sur une grande table, confitures, beurre, tartines prêtes à griller, tout le monde ou presque dort encore et, autour d'une première tasse de café, l'on devise entre primo-réveillés, sans aucune impatience. Les tâches domestiques ne sont pas encore sur le feu. Moment rare.

Son beau-frère, mon oncle donc, a retrouvé cette lettre d'une époque où il disait à sa mère souffrir à Toulouse de grande solitude.

Ma mère l'avait éconduit, alors qu'après avoir longtemps tourné autour du pot, il venait enfin de lui demander sa main. Animateurs de la même paroisse, ma mère avait eu longtemps un béguin inavoué pour lui, mais ne voyant rien venir, lassée, elle s'était laissée aller à l'idée d'une vocation religieuse. La demande de mon père, trop tardive, venait contrarier ce nouveau projet. Elle s'en mordait les doigts, et mon père se morfondait.

Puis papa fut appelé, c'était l'heure du service. En Algérie, les "événements" devenaient la guerre et il fut rapidement réquisitionné. Avant d'embarquer, il déserta, et maman perdit sa trace. Mais elle s'était alors convaincue qu'elle avait eu tort. Elle se mit en quête auprès de certains de ses amis, apprit qu'il s'était réfugié en Suisse, récupéra des coordonnées où le rejoindre, et partit une journée à Genève lui proclamer qu'elle désirait ce mariage. Les choses étaient désormais dites, c'est-à-dire leur amour.

Elle retourna chez ses parents, quelques semaines plus tard, avec l'intention de le leur annoncer. Mais ce jour-là, elle comprit à la radio, sous pseudonyme puisqu'elle le lui connaissait à présent, qu'il venait d'être arrêté à Paris. Elle trouva dans son cœur, bouillonnant de ces nouvelles, le courage de dire à son père et à sa mère, les yeux dans les yeux, qu'elle aimait un homme et avait l'intention de l'épouser. Que cet homme était un déserteur. Qu'il avait rejoint des réseaux de solidarité avec le FLN (alors assimilés à de sombres terroristes). Qu'il venait d'être arrêté. Et qu'elle montait, toute affaire cessante à Paris, s'y installer pour se consacrer à lui. Ouf ! Il était alors à la Santé.

La suite, je crois que je la connais à peu près. Maman a entrepris, quinze ans après la mort de papa, de rassembler, pour mon frère et moi, et quelques proches, certaines des lettres qu'il s'échangèrent durant ces quatre années d'incarcération. Un témoignage intime et politique. Où leur amour ne souffre d'aucune médiocrité.

Des intellectuels se mobilisèrent pour défendre ces "Porteurs de valise", comme on les appelait. Ils eurent de jeunes et talentueux avocats, dont Roland Dumas, Papa en prit pour dix ans. Après deux ans de droit commun, à Fresnes, on leur reconnut le statut de prisonnier politique, et curiel-henri.jpgune vie sociale, culturelle, intellectuelle d'une exceptionnelle richesse s'organisait entre ces Français, ces Algériens, et même le Juif égyptien Henry Curiel (photo à gauche), auprès de qui mon père devint communiste. Ils se marièrent en prison. Mon frère est né des premiers parloirs intimes. Deux ans après la fin de la guerre, au bénéfice d'une loi d'amnistie, Papa fut libre. Il avait fait quatre ans. Mon frère avait trois mois. J'en naîtrai douze plus tard.

Il y a des choses que ma mère n'évoque qu'avec pudeur, ou dans une grande retenue, un peu à mots couverts et c'est normal, sans qu'il soit toujours facile de décrypter toute la violence émotionnelle que cela recouvrait. Papa libre retrouvait le monde et le mouvement, en était gourmand, assoiffé, je présume. Le corps ligoté, son cerveau s'était tourné vers la grande immensité du monde et de l'humanité. Maman retrouvait enfin mon père, les instants qu'elle avait patiemment attendus, autour desquels elle avait construit tout son projet de vie. Elle n'avait qu'un désir : s'accrocher à lui, enfin. Ou se l'accrocher à elle.

Il se peut que j'ai découvert derrière cette sourde contradiction quelque chose d'important, lors d'une de mes séances récentes. Je vais t'en parler (c'est ici).

D'ici-là, et si ça t'intéresse, je te renvoie à trois billets que j'ai publiés il y a un peu plus d'un an sur mon père, sa mort, et sur ma mère.

01 novembre 2008

né avec les saints (1) mon père

IMG_6219a.jpg

Il était né le jour des saints. Quatre ans plus tard, le monde était en guerre.

Il avait sept ans quand, au camp du Récébédou à Toulouse, après des mois d'attente dépourvue de sens et une fausse couche de sa mère sur une paillasse entre ses trois enfants, il fut extrait in extremis d'un convoi en partance pour Auschwitz par des religieux qui intervinrent en sa faveur.

Il avait dix ans quand le monde retrouvait la paix. Quinze quand il perdit son père, immigré juif roumain, dont je ne sais s'il avait fui la misère ou les pogroms. Il avait vingt-deux ans quand il fut appelé pour l'Algérie, vingt-quatre quand il fut arrêté pour désertion et participation à un réseau de porteurs de valises.

Il était né le jour des saints et vingt-huit ans plus tard, quand il sortait de prison, il était un homme libre depuis bien longtemps déjà.

La vie lui avait appris l'injustice, la misère et la révolte. La prison lui enseigna la justice, la pensée, le sens du monde, la lutte des classes, la littérature, le yoga, la peinture... l'universalité de la culture humaine.

Il avait vingt-neuf ans quand je l'ai connu. Il partit à cinquante-sept ans, après m'avoir transmis beaucoup de ses valeurs, mais sans que je ne me sois jamais intéressé vraiment à ce qu'avait été sa vie d'homme. Il était mon père : qui lui demandait d'avoir été un homme ?

Mon père. Il aurait eu soixante-treize ans aujourd'hui. Il peignait. C'était un saint.

(une suite)

08 avril 2008

sur un chemin d'étoiles et de fleurs

192029891.jpg

Depuis toujours
depuis mille ans
de très loin
je les ai vus mes enfants
dans la lumière
dans le soleil
ils sont arrivés sur un chemin
d’étoiles et de fleurs
beaux comme des dieux
riant et chantant
portant dans leurs mains
les mots en vrac
pour écrire l’histoire
A.

Maman repart ce matin. Elle vient de passer dix jours à la maison. Comme toujours, nous ne nous sommes pas assez vus, pas assez parlé. Mais nous nous sommes pris plusieurs fois dans les bras pour nous dire notre amour de l'un pour l'autre.

C'est avant d'aller se coucher hier soir qu'elle m'a remis un petit recueil, dans lequel ce poème était inscrit de sa main avec une dédicace :

... à O., notre fils tant aimé.
je te dédis ce morceau de vie,
une histoire de quatre ans
au sein de laquelle
tu existais déjà...

Derrière, habilement montées, avec un soin d'artisan, alternant manuscrits scnannés et pages dactylographiées, s'ensuivent les lettres que papa lui envoyait de prison, et par pudeur, quelques extraits, rares, retravaillés en dentelière, des siennes. Elle me dit que j'étais déjà dans cette histoire. Sans doute. Mais cette histoire est de toute éternité en moi.

Maman, je t'aime.

 

16 janvier 2008

caché parmi les gens simples

e9f8fe88cdf6e969310aa95a6b890ddd.jpg

Cela fait aujourd'hui deux mois que je tiens ce blog. Je m'y absorbe et m'y noie parfois, je crains aussi d'écluser peu à peu mes souvenirs et mes états d'âme, de frôler l'assèchement. Chaque fois pourtant, tu me tends la main et je repars.

Si tant est qu'il me fallait une raison pour m'y consacrer encore, elle m'est arrivée hier d'Algérie, déposée par un certain Mustapha. Il est tombé sur la note où je rendais hommage à l'abbé Robert Davezies. Je reproduis des extraits de son commentaire, qui m'a profondément touché, d'abord par ce qu'il complète le portrait de l'homme engagé par ses dimensions spirituelles et intellectuelles, mais surtout parce qu'à lui seul, il m'a dit la magie de la chose :

1ac3a9d688263a1fdc7afafb2b1b5d40.jpg"C’est aujourd’hui que je découvre ce que triste veut dire en apprenant ta mort Ô Robert. Moi dans mon exil et toi en Paix loin de ce tumulte incessant et de tant de traitrise. J’ai vu la presse et le peu qu’elle t’a consacré. Cela t’aurait plu aussi, travailleur du silence. On aurait dit que c’est bien toi là aussi, Ô ami, partir sans vouloir déranger. Toujours discret, simple, au sourire permanent, pauvre parmi les pauvres.

Je ne savais pas que tu avais rendez-vous et je n’ai cessé de t’appeler. Ça sonnait et personne ne répondrait, plus personne dans ton studio, caché parmi les gens simples, épris de liberté et de dignité. Je me rappelle de nos dîners avenue du Maine, tu mangeais peu, mais tu roulais cigarette sur cigarette, ton képi couleur de firmament sur le coin de table.

Je ne savais pas que tu étais déjà partis, et je t’appelais encore et toujours pour te dire bonne année santé et longue vie pour les gens qui t’aiment et t’apprécient, mais voilà, tu es parti sans dire au revoir, sans vouloir déranger. Roi de cœur pour les oubliés, abeille au service de la liberté, je n’ai jamais cessé de penser à toi, et je t’aime comme un frère, plus qu’un ami, comme un fils ou un père, et aujourd’hui je sais ce que tristesse veut dire.

l'orbite existentielle

(...) Je me rappelle qu’autrefois, jeune et osant inventer ou copier des concepts en les adaptant, en discutant avec Robert, je parlais de l’orbite existentielle et sa relation étroite à la mort. Je disais que nous mourrons tous un peu plus chaque jour à la mort d’un être aimé, car c’est un peu de nous même, de notre orbite existentielle qui s’en va un peu plus chaque jour, il y a un peu de nous même qui disparaît avec le départ de l’être aimé.

Je voyais dans la mort des êtres aimés une autre preuve de l’égoïsme de l’homme car il ne pleure que soi-même, ses désirs et besoins qu’il satisfaisait consciemment ou inconsciemment à travers la présence d’autrui. Pleurer l’être aimé c’est se pleurer. Les vraies larmes qu’on doit à l’être aimé se doivent d’être de son vivant par diverses actions d’aide et de réconfort…

Un soir assis autour d’un couscous, je discutais avec Robert de tout cela en lui expliquant mon point de vue sur la mort
9257689b502a006907fc886e621b980c.jpg

de l’être aimé. En fait il était venu me réconforter suite au décès de ma sœur, morte d’un cancer. Respectueux, il ne tarissait pas d’éloge sur le concept, il accepta l’idée d’Orbite existentielle mais rectifia que ce n’est pas tant l’être en soi qui doit être au centre de cette orbite mais l’idée ou le concept, ce que l’être en question matérialise et incarne pour nous.

Nous méditions ensemble sur cela en roulant cigarette sur l’autre, devant le couscous qui refroidissait doucement. Il est vrai que Robert ne mangeait point assez et se contentait par moment d’une tomate au déjeuner. Comme il se lève toujours tôt, et avait toujours quelque chose à faire le lendemain, il devait s’endormir assez tôt et prend congé très vite.

Nous nous sommes séparés, me semble t-il, comme d’habitude, malgré les temps difficiles, avec le sourire. Je me rappelle encore de lui vêtu de son manteau bleu et de sa casquette basque bleue nuit, sa serviette sous le bras. Il m’avait offert et dédicacé son dernier ouvrage que j’avais parcouru en sa présence et nous avions discuté quelques-uns de ses textes rapidement car, modeste et discret, il voulait surtout voir les miens et ne tarissait pas d’éloges en me recommandant de les relire et de les envoyer aux éditeurs.

Il devait être vingt deux heures environ lorsqu’il prit congé et m’a salué d’un large geste de la main, je ne savais pas que c’était pour la dernière fois, et qu’en fait ce dîner des plus ordinaire était un adieu à cet homme de cœur.

Je l’ai accompagné en bas de l’immeuble, dans l’avenue du Maine où il a prit un taxi.

Depuis, j’ai quitté Paris et la France, je l’ai eu quelques fois au téléphone, toujours pareil à lui-même, positif, souriant même au téléphone, fatigué de tant d’injustice mais ne désespérant jamais. Il me semble l’entendre me dire "Cela ne s’arrêtera pas et nous aussi". Maintenant que je sais ne plus jamais le revoir, à jamais, il me semble que la vie est loin d‘être un ensemble d’orbites existentielles pour l’individu, que la vie est comme le pensait Robert un monde qui a besoin d’être toujours refait, un monde en lutte permanente pour ceux qui souffrent, les désarmés. Je regrette de ne pas avoir fait mon maximum en lui rendant visite aussi souvent que possible malgré la distance et le manque de moyens (...)"

04 janvier 2008

Un abbé qui croyait à l'Histoire des Hommes

2b99de1e44a299f89f4d59b43966d719.jpg
L'Humanité d'hier faisait sa une avec ce titre : "l'année des barbelés" pour qualifer les mesures répressives qui visent les étrangers en France et en Europe. J'y reviendrai bientôt, notamment pour t'inviter à signer et à faire connaître une pétition contre la "directive de la honte" qui sera bientôt discutée par les parlementaires européens.
Mais c'est une autre nouvelle qui m'a affectée, en pages intérieures. L'annonce du décès et des obsèques de l'abbé Robert Davezies.
Robert Davezies avait fondé, avec Francis Jeanson, des réseaux de soutien aux combattants du FLN pendant la guerre d'Algérie. Il faisait partie de ceux que jean-Paul sartre avait joliement appelé les "porteurs de valises". Après la vague d'arrestation de plusieurs militants du réseau Jeanson en 1960, il avait continué son combat sous la houlette de Henri Curiel, Juif égyptien et militant communiste auquel Gilles Perrault a consacré un magnifique ouvrage (Un homme à part), jusqu'à son arrestation en 1961.
Il représentait cette fraction du clergé catholique, tombée en disgrâce, qui s'engagea dans les combats anticolonialistes.ca5a85ed6035d69ee126f575ad3a7070.gif
Mon père, arrêté dans la première vague, l'avait connu à Fresnes durant leurs dernières années de détention. A sa mort, ma mère avait renoué des relations avec Robert Davezies. Chaque fois qu'elle montait nous voir en région parisienne, elle s'organisait pour passer une journée avec cet homme simple et attachant. Dernièrement, elle avait été frappée par sa condition misérable. Il vivait dans une simple chambre du 19è arrondissement. Il avait beaucoup perdu de sa mobilité. Lors de sa dernière visite, fin septembre, elle était allée lui faire quelques courses au Monoprix du Boulevard Jean Jaures. Sa perte progressive d'autonomie avait rendu obligatoire qu'il rentre en maison de retraite, et il était profondément affecté par cette perspective. Il s'était refusé à rejoindre un établissement pour anciens curés car il n'était pas près à affronter le regard de ses pairs sur lui et son parcours. C'est sans doute cette dernière étape qui lui aura été fatale. Peu de journaux ont annoncé sa disparition : un journal algérien d'Oran, un web-journal chrétien (où tu pourras d'ailleurs en lire plus sur l'oeuvre humaniste de ce curé engagé), et l'Humanité. On n'y trouve pas de détail sur les circonstances de sa mort.
Au moment de son procès, Louis Aragon avait tenu à lui témoigner son soutien avec ces mots : "Veuillez, je vous prie, transmettre à M. l'Abbé Davezies, que je n'ai pas l'honneur de connaître, l'expression de ma reconnaissance pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il est, et qui s'inscrit à l'actif de notre patrie, et risque un jour de faire oublier qu'il y eut des tortionnaires qui se dirent français."
Après que les accords d'Evian furent signés, signifiant la fin de la guerre et l'indépendance de l'Algérie, Robert Davezies dira : "ce jour-là, j'ai compris que les hommes avaient le pouvoir de faire leur histoire."