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03 novembre 2008

rien moins que rien pourtant la vie (3) mon père

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Né avec les saints (1) / Mort avec les morts (2)

A doucement perdre le temps
Suivre un bras nu dans la lumière
Entrer sortir dormir aimer
Aller devant soi sous les arbres

Mille choses douces sans nom
Qu'on fait plus qu'on ne les remarque
Mille nuances d'êtres humaines
A demi-songe à demi-joie

Rien moins que rien pourtant la vie

Aragon

J'étais à Damas depuis trois semaines seulement, mais j'y étais déjà chez moi. L'automne se déroulait dans la douceur. Nous avions pris l'habitude de vivre en décalé, sans télé, sans téléphone, Libé et Le Monde nous arrivaient avec trois ou quatre jours de retard, le courrier selon les aléas de la valise diplomatique.

Papa était mort depuis un jour et demi quand je reçus ce télégramme : "billets réservés. A retirer directement comptoir Air-France. Allons bien. Maman". Devant mon trouble, le Directeur de l'Institut français m'autorisa gentilment à utiliser la seule ligne téléphonique directe et performante, qui était en principe réservée à son usage exclusif. Je n'arrivai pas à joindre ma mère, son numéro était continuellement occupé. J'appelai une amie, une ex-collègue, Sylvie, qui me dit la chose avec un tact improvisé : ç'avait été un arrêt du coeur, un télégramme à mon attention avait été aussitôt adressé à l'Ambassade de France, qui s'était peut-être perdu. Elle savait que ma mère était très préoccupée de ne pas parvenir à entrer en contact avec moi, elle la rassurerait.

Le reste est obscur. Un des responsables de l'Institut m'accompagna aux bureaux d'Air-France en fin d'après-midi, je partirais le lendemain matin tôt, il m'accompagnerait en voiture à l'aéroport si je voulais, il fallait que je rentre chez moi préparer mon bagage. Mon seul vrai souvenir des heures qui suivirent est celui-ci. Je marchais. Il faisait nuit, la ville restait animée, sans frénésie, comme à l'accoutumée. Elle était éclairée. Sur les murs, des portraits parfois géants de Hafez Al-Asssad te rappelaient que la communauté avait un guide, fiable, conquérant ou attentionné selon les postures. Un père, quoi.

Et je marchais. Et cette ville n'avait plus du tout le même aspect. Une brise agressait mon visage, une brise violente et ennivrante, et dans cette ivresse les lumières se démultipliaient, les  files de voiture accéléraient, les klaxons se mettaient à couiner sans vergogne. Je me souviens de ce tourbillon, de ce concert assourdissant qui s'organisait autour de ma tête. Je marchais, sonné, tout devenait irréel. Un coin de mon cerveau cherchait à se représenter ce que ça voulait dire, mon père mort, qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire. Je crois que mes pensées me ramenaient surtout à ma mère et à son impossible solitude.

Je marchais dans cette jungle de lumières et des pensées tourbillonnaient dans ma tête. La séquence du bagage, je l'ai zappée, les marques d'attention de mes nouveaux amis de l'Institut sont confuses, je me souviens à peine que nous nous étions retrouvés le soir sous le néon coloré de la baraque à falafels, qu'ils avaient tous été là, que se soudait alors quelque chose entre nous. Mais plus que tout, le souvenir qui me reste, c'est cette marche improbable, la traversée des artères d'une ville différente, qui me redevenait inconnue, qui était en train de me rejeter.

Maman était belle à mon arrivée. Comme d'habitude, elle s'oubliait pour nous protéger. Papa était encore dans le grand lit de leur chambre. Elle avait insisté pour qu'il n'en fût pas autrement tant que je n'aurais pas été là. On aurait dit qu'il dormait. Si ma mémoire est bonne, le drap était remonté à hauteur de poitrine, mais ses bras avaient été laissés au dehors. Sa barbe était bien arrangée, il portait un pull avec un joli col en V, celui qui lui allait le mieux. C'est le contact avec sa main froide qui me frappa le plus violemment : voilà donc ce que ça voulait dire, mon père mort. Il était devenu une illusion.

Enfants, mes parents nous avaient toujours tenus à l'écart de la mort. Je crois que nous n'eûmes jamais l'occasion d'assister même à des obsèques familiales. Mon cousin, ma grand-mère, nous devions aller à l'école, ce n'était pas nécessaire d'y aller, et de toute façon, ce n'était pas drôle. Je n'avais donc jamais vu aucun cadavre avant celui de mon père. Je ne sus pas quoi faire près de lui, intimidé, incommodé, je n'ai même pas pensé à l'embrasser.

Il fut ensuite mis en cercueil. Le lendemain, la ville de Gardanne pour laquelle il finissait de mettre la dernière main à une exposition consacrée à la jeune peinture russe, lui rendit un hommage grandiose. Là encore, les souvenirs sont embrumés, il y avait du monde, beaucoup de monde. Des personnalités, dont certaines venues de Paris. Et même d'Algérie. Il y avait surtout ce "peuple de Gardanne" et les larmes du Mairautomne.jpge. Il y avait aussi plein de mes connaissances estudiantines, perdues de vues pour certaines depuis plusieurs années mais qui étaient venues pour moi. Et puis ma mère. D'une incroyable dignité. Elle était belle, droite, souriante. On aurait dit qu'elle portait tout à elle toute seule. Elle avait beaucoup d'assurance et je me raccrochais à elle.

Je ne saurais pas parler de mon frère, je crois que je n'accédais pas à son chagrin. Je fus seulement embarrassé par quelques coupures de presse où j'étais mentionné comme fils de, certaines même où mon père apparaissait comme père de, et ce déni de mon frère, pour ce qui était de la petite sphère publique, me mit mal à l'aise. C'est lui qui aida ma mère à choisir une oeuvre de papa pour faire-part, avec cette épitaphe tirée d'Aragon : "Rien moins que rien pourtant la vie"

Après cette cérémonie, nous partîmes avec la famille et les amis les plus proches à Puybrun, dans le Lot, pour les funérailles. Là encore, les souvenirs sont épars, sur le parcours, le soleil et les couleurs d'automne apportaient du sublime à ce dernier voyage, comme l'hommage de la nature à son tour. Bien que la messe fût dite par un prêtre ouvrier, compagnon d'engagement et de combat de mon père, ma mère ne put se résoudre à suivre la cérémonie religieuse. Je crois qu'elle ne voulait pas entendre toute cette symbolique inculquée dans l'enfance et qui avait nourri tant de ses traumatismes, associée à la dernière heure de l'amour de sa vie.

On railla ce caprice. Mais elle eut ce courage de braver les qu'en-dira-t-on, dans son propre village de famille, sans se départir d'un sourire fier. C'est de ce jour, de ces jours, que je vois en elle ma Mère courage.

23:04 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : gardanne, peinture, puybrun