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11 mars 2012

Fukushima : où on en est vraiment

Une blogueuse que je ne connais pas, Kathy Garcia, a publié récemment un billet très documenté, richement linké, un peu technique mais pas que.

Un an jour pour jour après Fukushima, j'en reproduis de larges extraits, en t'invitant à aller en lire l'intégralité ici, avant d'aller voir, sur encyclo.fr, ce soir à 18h40, le reportage inédit Fukushima : retour en zone rouge de la réalisatrice Marie Linton.

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A presque un an de la catastrophe, alors que Tepco affirmait sans sourire que les réacteurs étaient « en état d’arrêt à froid  », voila que brusquement le réacteur n°2, celui qui contient du mox, donc du plutonium, refait parler de lui, dans l’indifférence irresponsable des grands médias.

Affirmant tout d’abord qu’il y avait seulement un « défaut de thermomètre », mais démontrant son propre mensonge en augmentant le débit d’injection d’eau dans la cuve du réacteur n°2, Tepco accepte du bout des lèvres de dire qu’il y aurait quelques problèmes à Fukushima. 

On se souvient qu’en novembre 2011, une première réaction de fission s’était produite sur ce même réacteur, évènement qui n’a pas soulevé beaucoup d’émotion. 

Depuis mars 2011, selon l’IRSN, les réacteurs accidentés de Fukushima Daiichi sont refroidis par des injections d’eau de l’ordre de 10 mètres cubes à l’heure, et Tepco avait annoncé en décembre dernier que la température des cuves était sous contrôle.

Affirmation à prendre avec quelques précautions. (...)

Le premier ministre japonais Yoshiko Noda avait donc fait l’annonce optimiste de « l’état d’arrêt à froid », affirmant sans rire : « les réacteurs sont stables et la seconde phase du plan est achevée  », et que du coup une reprise de la réaction de fission était écartée. 

La-centrale-nucl-aire-de-Fukushima-.jpgL’ASN (autorité de sureté nucléaire) définit ainsi l’arrêt à froid : « la situation d’un réacteur nucléaire à l’arrêt dans lequel l’état du fluide de refroidissement se rapproche de celui qui correspond aux conditions ambiantes de pression et de température ».

Or contre toute attente, ça chauffe grave à Fukushima, obligeant l’exploitant à augmenter l’injection d’eau, en la portant à 13 mètres cubes.

Plus grave, du Xénon a été retrouvé dans l’enceinte de confinement du réacteur n°2, ce qui signifie qu’une réaction en chaîne incontrôlable a eu lieu, et qu’elle est peut-être encore en cours en ce moment

Il faut savoir que les xénons 133 et 135 se créent lorsqu’il y a fission nucléaire de l'uranium

Malgré tous les efforts de l’exploitant, la température continue de monter, et voisinerait les 300°C, ce qui fait craindre aux travailleurs sur place la possibilité d'une explosion

Cela expliquerait l'augmentation constatée de la radioactivité sur le site, passant de 4,45 Mbq/km2 à 98,2 Mbq/km2 pour le césium 134, le césium 137 passant de 6,46 Mbq/km2 à 139 Mbq/km2

Alors qu’à Tchernobyl, suite aux différentes interventions, la situation reste relativement stable, grâce au sacrifice de quelques dizaines de milliers de travailleurs sur l’autel du sacro-saint nucléaire, à Fukushima, rien n’est réglé.

Bien au contraire.

Les alertes se multiplient, et selon la NSC (commission de sécurité nucléaire japonaise), on assiste actuellement à une distribution massive de pastille d’iode, afin de contrer une nouvelle pollution radioactive.

Ces pilules, en saturant la thyroïde, empêchent provisoirement la radioactivité de se fixer dans l’organisme des japonais en danger.

Et puis le danger ne se limite pas au réacteur n°2, elle s’étend au n°3, car celui-ci vient de montrer des signes inquiétants d’activité.

Le 7 février 2012, un panache de fumée s’est élevé au dessus du réacteur détruit. Voir là et là. (...)

Sur ce lien, la caméra qui filme en continu les réacteurs endommagés de Fukushima. (...)Fukushima-007.jpg

Récemment quelques élus français ont pu se rendre au Japon pour constater la gravité de la situation, regrettant qu’ils n’aient pas été très nombreux à répondre à l’appel, tant ce voyage était instructif. 

L’adjoint au maire de ChinonYves Dauge, était du voyage et a déclaré : «  tout ce qui nous a été dit me perturbe beaucoup. A l’avenir, qui va vouloir s »’installer ici ? Quelle entreprise va vouloir investir ?  »

En attendant, au Japon, les pertes financières s’accumulent, et récemment, malgré le soutien massif de l’Etat, lequel a avancé 90% du montant, sans la moindre garantie d’un éventuel remboursement, Tepco a admis une perte de plus de 6 milliards d’euros pour les 3 derniers trimestres de son exercice.

Cette somme, pour importante qu’elle paraisse, n’est qu’une maigre partie des sommes qu’il faudra débourser.

Aujourd’hui encore, au-delà des 100 000 habitants évacués dans le périmètre, largement insuffisant des 20 km autour du site, Tepco évalue à 1,5 million le nombre de japonais qui devront être indemnisés.

Un panel d’expert à évalué à 44 milliards la facture totale nécessaire au dédommagement suite à la catastrophe nucléaire. 

Tepco envisage de dépenser 10 milliards d’euros pour démanteler un jour les réacteurs hors service, mais l’expérience française, avec le démantèlement de « super » phénix, prouve que ce chiffre sera largement sous évalué.

C’est d’ailleurs une lapalissade, outre les dommages subis, les pertes de territoire, les maladies et les morts imputables au nucléaire, la facture du démantèlement est totalement à revoir.

En 2005, la cour des comptes avait estimé le démantèlement de la centrale de Brennilis à 480 millions d’euros. Aujourd’hui on parle en milliards.

Prudemment EDF aurait provisionné 2 milliards d'euros pour la déconstruction des 58 réacteurs français.

Or le site de « super » phénix estimé pour son démantèlement à 900 millions d’euros, en coutera 10 ou 11 milliards, soit plus de 10 fois plus que prévu, et du coup, les 2 milliards prévus pour le démantèlement de tout le parc français paraissent un peu étriqués.

22.04.Tchernobyl.nucleaire.radioactivite.930.620_scalewidth_630.jpgRécemment, la députée européenne Michelle Rivasi, avait estimé le coût de la catastrophe japonaise entre 100 et 500 milliards d’euros et Tchernobyl, en fin de compte, en coutera autant.

Aujourd’hui, entre le prix du kilowatt éolien et celui du nucléaire, il n’y a pas photo : celui du nucléaire étant largement sous évalué, ils sont aujourd’hui tous les deux au même niveau, sauf que, comme le fait remarquer Michelle Rivasi : « à 80 € le MWh, l’électricité produite par l’EPR coûterait le même prix que l’éolien aujourd’hui, mais à choisir, je préfère qu’un avion s’écrase sur une éolienne que sur une centrale nucléaire ».

Et si on ajoute à l’équation le prix du démantèlement et celui, hypothétique, du traitement des déchets, le choix est facile, d’autant que nous sommes dépendants de l’uranium, alors que le vent n’a pas besoin d’être importé. 

Mais le président actuel du navire « France », droit dans ses petites bottes, continue d’affirmer son soutien au nucléaire français.

Fessenheim, il s'est félicité des 700 contrôles annuels de l’ASN, assurant que ceux-ci étaient en toute impartialité et transparence, sauf qu’il a refusé que des experts indépendants puissent faire ces visites, et qu’à tout prendre, 700 contrôles c’est finalement peu, puisque ça ne fait jamais qu’un contrôle mensuel par réacteur.

Avec un peu de recul, on peut aussi s’interroger sur les 750 incidents annuels que nous avons annuellement.

La longue liste des divers accidents ou incidents survenus en France est à lire là.

Récemment, la centrale nucléaire de Civaux à connu quelques déboires avec sa tyauterie et le 1er février 2012, l’ASN a produit un rapport accablant sur cette installation suite à une fuite de tritium constatée dans la nappe phréatique située sous la centrale. 

On peut aussi se rappeler qu’en 40 ans notre planète a connu 5 accidents majeurs : Three Miles Island, Tchernobyl, et les 3 réacteurs de Fukushima, soit un accident pour 3600 « années réacteurs » comme l’explique le Docteur Bruno Bourgeon, alors qu’on tablait sur 1 pour 100 000

Aujourd'hui, à partir de 13h30 les opposants aux nucléaire venus des 4 coins du pays, et d’ailleurs, vont organiser la plus grande chaine humaine jamais organisée en France. Elle ira d’Avignon à Lyon et pour y participer c’est sur ce lien. (...)

21 avril 2011

difficile retour

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Oh la la, j'ai tellement de choses à te dire... Forcément, après tout ce temps !

Tiens, je n'ai pas de manque, pourtant. Ai-je changé ?

Forcément, l'opéra m'a changé, c'est une évidence. Il a changé mon rapport à la voix, mon rapport à l'art vivant, il a créé en moi d'autres tensions, toujours impatientes, par nécessité curieuses, instillé d'autres addictions, où je projette une autre vision de moi, une sorte de respect ou de réconciliation, peut-être aussi un regard irrespectueux sur les histoires, une libération presque, une distance en tout cas avec les manifestations dissimulées de la médiocrité. L'opéra a enchanté des parties de moi oubliées, alors oui, j'ai changé et ce blog, bon, ma foi.

Fukushima m'a changé. Profondément transformé, peut-être parce que les fuites ont lieu près de mon cœur. Fukushima a accéléré en moi une mue en cours, une symbiose nouvelle avec la nature, ou plutôt, comment dire ? avec la chose naturelle, a aiguisé un sixième sens que je pourrais nommer perception intime des limites ultimes de la planète, a scotché derrière ma rétine, juste là au niveau du nerf optique, une prémonition apocalyptique, qui se renforce avec le déni qui nous entoure - ce négationnisme moderne, l'ignorance orchestrée d'un holocauste à venir qui ne pourrait se dire parce qu'il n'aurait encore eu lieu et qui, à simplement se concevoir, ne serait rien moins qu'un blasphème - mais dont les ingrédients se rassemblent sous nos yeux, à nos portes, sous la conduite d'oligarques - énarques ou capitaines d'industrie, les deux souvent - passés de majors multinationales à des cabinets ministériels, ou l'inverse, communiquant, communiquant et communiquant sans cesse pour désamorcer la déraison et laisser la voie libre à la seule inconscience, nourrie par toute la filière coalisée de l'arme du crime : extracteurs de minerais responsables d'un esclavagisme suffisamment arrangé pour être tu, patrons négriers de sociétés sous-traitantes, médias peu enclins à suivre un dossier dans sa durée et sa profondeur, préférant sauter d'un marronnier à l'autre, vulnérables comme jamais, sans distance, à toutes les manipulations, élus de la majorité ou de l'opposition se faisant rédiger leurs communiqués de presse "pour occuper le terrain" par les habiles lobbyistes d'AREVA, d'EDF ou de Veolia à qui ils ont remis leur papier à en-tête. J'ai si peur que l'on n'en sorte pas malgré les évidences. Alors bon, mon blog, ma foi...

Mon chagrin m'a changé. Il y a longtemps déjà. Il a changé mon rapport au sexe, mon goût pour le face-à-face, il a annihilé une assurance virile que je trimballais sans vergogne, m'a enfermé dans des obsessions pénitentiaires tantôt tranquilles, tantôt agitées. D'ailleurs, avec le recul, faut-il parler de chagrin ou de soubresauts, d'échec ou de repositionnement ? Ce qui est sûr, c'est que je me trimballais une relation vide, que je la compensais par une débauche peu regardante, te prenant à témoin, et qu'aujourd'hui, je cumule une liaison officielle, qui me pèse mais s'accroche, une amitié amoureuse qui accepte sans le dire son volet amoureux, ou qui l'accepte parce qu'il ne le dit pas, par défaut plus que par pudeur, et une liaison secrète, occasionnelle, évanescente, qui m'est chère même si elle connaît plus souvent les parking en sous-sol que les chambres d'hôtels et qui m'a fait récemment retourner au sauna. Au milieu de tout berlin,opéra,vol de valise,fukushima,productivisme,libéralisme,politiquecela, le sexe se perd et se refuse à d'autres fantaisies. Je ne suis finalement pas allé me perdre, moi, dans un labyrinthe gay à Berlin. L'opéra a pris toute la place, et quand ce n'était pas lui, c'était la politique et les magouilles des lobbys industriels, nos sujets du moment avec Maryse, et la ville, marcheuse mais adaptée aux fauteuils roulants, qui nous est apparue ouverte autant que sympathique et nous a laissé une forte envie d'y revenir. Alors au milieu de tout ça, le blog, hein...

Lien ténu avec toi ? Petit pois sous le matelas d'une princesse, oui ! La dérive du monde est insondable, on a envie de renoncer, je te jure !

Dans la valise qui m'a été volée au retour de Berlin lundi, à mon nez et à ma barbe, depuis le coffre de ma voiture sans doute mal fermé, il y avait un livre. Il me restait trois pages à en lire. L'Amant russe. Une plongée dans la Russie soviétique. Ou plutôt dans un groupe de visiteurs complaisants par idéologie où je me reconnaissais, au milieu des années quatre-vingt, le tout dans le regard d'un jeune garçon de 16 ans grinçant, différent, en quête d'amour et d'authenticité, qui décelait l'oppression et l'usurpation là où nul ne pouvait la soupçonner.

Avant Berlin, les deux derniers opéras que j'avais vus à Paris parlaient de deux femmes russes, justement. Enfin, au nom slave. Je n'ai pas bien compris, du reste, si ce télescopage Akhmatova - Kabanova avait relevé d'un choix artistique ou s'il s'était avéré fortuit. Je les avais vus à la suite l'un de l'autre, et l'Amant russe m'y a refait penser.

Mais si j'en parle - j'aimerais réussir à écrire conjointement sur ces deux œuvres, à les faire dialoguer - ce sera une autre fois. J'ai des factures à rechercher. Un vol de valise, pfff ! Ne me manquait plus que ça pour me garder encore loin de toi, tiens ! Comme si mes doutes n'y suffisaient pas...

11 avril 2011

au refuge détourné de la confiance

Shadok14.jpg

Parmi les nombreux témoignages du Japon arrivés jusqu'à nous, il y a ce texte de l'écrivain Ryû Murakami, écrit dans la semaine qui a suivi le tsunami et relayé par Courrier International. Ce qu'il dit de l'attitude qui est la sienne au cœur du chaos vaut sans doute mieux que mille longs discours pour tenter d'accéder à l'incompréhensible sérénité apparente de la société japonaise.

Au moment où ton immeuble tremble, la seule chose raisonnable est de t'en remettre aux messages de sécurité délivrés par les hauts-parleurs, et de te glisser sous une table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscuits, en croyant dur comme fer que tout a été anticipé et que l'édifice résistera.

Et du même coup, quand une centrale nucléaire fuit, et avec elle toute une série d'informations contradictoires, tour à tour alarmistes et rassurantes, le mieux est encore de croire que les experts et les scientifiques sont ceux qui donnent les recommandations les plus raisonnables.

Ma foi, m'en remettre à une parole autorisée, au moment où tout est chamboulé, au milieu de la mère de toutes les crises, il me semble bien que ce serait mon attitude aussi. En tout cas c'est la seule qui serait en mesure de me rassurer. Vouloir avoir confiance pour garder de l'espoir.

La confiance est une belle valeur. On aimerait vivre en société en pleine confiance les uns envers les autres. Penser qu'une parole, un rendez-vous, un conseil, un engagement... sont a priori fiables. Je suis moi-même, je crois, considéré généralement comme fiable. Trop même, car il arrive que l'on me confie le travail d'un autre. La confiance est plus forte que la légitimité.

La vie nous apprend aussi la méfiance. Les menteurs, baratineurs et autres bonimenteurs courent les rues et il faut bien savoir s'en prémunir. La science vole alors à notre secours, car elle propose une méthode infaillible de connaissance : le postulat par la récurrence, et la vérification par l'expérience.

Nos sociétés modernes sont allées loin dans la connaissance du monde grâce aux progrès de la science - au passage, en évacuant, ou plutôt en éradiquant toute une série de connaissances locales, profanes, empiriques qui permettaient notre survie. Si dans bien des cas ceci nous a rendus vulnérables, insensibles aux signes avant-coureur des grandes catastrophes - mais c'est une autre histoire - on ne peut dénier à la science d'être vecteur de connaissance. Et donc aux scientifiques d'avoir une autorité morale, un ascendant sur le commun des mortels.

C'est ainsi que nous avons glissé vers une société d'experts : experts médicaux, experts les_experts_-_miami__02.jpgtechnologiques, experts économiques... et que l'expertise est devenue un parapluie universel. Plus une décision n'est permise sans expertise préalable : une expertise judiciaire, une expertise médicale, une expertise d'assurance... Tout notre système décisionnel est soumis désormais à cette obligation d'expertise, devenue règle de confiance aveugle. La bureaucratie galopante doit beaucoup à cette logique de l'expertise dans laquelle on a tôt fait de dissoudre sa responsabilité et de se satisfaire d'immobilisme. La haute fonction publique s'en repait.

L'expertise est ainsi devenue pouvoir. Les agences de notation, de sécurité - toutes plus indépendantes les unes que les autres  - et autres hautes autorités sont passées du statut de parapluie à celui de paravent, et désormais ce sont ceux qui devraient être contrôlés qui sont les contrôleurs, avec leurs comités d'expertise maison, et pire, avec leurs propres experts placés dans les organismes supposés les plus indépendants.

La société est invitée à dormir tranquille sous les regards bienveillants de ces paternels sourcilleux, elle ne se prive d'ailleurs pas de le faire.

Jusqu'au jour le Mediator lui pète à la gueule ! Mais qu'avaient donc dit les experts, se demande-t-on. Et plus loin : mais qui étaient-ils donc, d'ailleurs, ces fameux experts qui ont délivré ces autorisations inconsidérées ?

Où l'on découvre que l'aspartam - après avoir été interdit aux États-Unis - a finalement été autorisé à la suite d'une nomination à la Food and Drug Agency étroitement liée à des connivences politico-financières entre le laboratoire qui l'a mis sur le marché et le Président Bush...

Et que notre belle et fière Agence française du médicament est noyautée par tous les laboratoires pharmaceutiques coalisés...

Où il apparaît que l'on va confier une expertise sur la sécurité de nos centrales nucléaires à l'Autorité de sûreté nucléaire qui se trouve être au cœur du lobby atomique.

S'en remettre aux experts, c'est désormais être la proie des conflits d'intérêt, et c'est renoncer à l'alternative.

Car c'est comme ça, les experts se sont placés, moyennant quelques avantages confortables, au service du système oligarchique actuel. Ils sont en grande partie responsables des impasses de notre démocratie, bien que les politiques en soient plus responsables encore, qui s'en sont remis à eux du moment qu'on leur laissait un espace de communication suffisant pour exister.

gaz de schiste.jpgJe participais vendredi soir à un débat public sur l'eau, en présence d'industriels - fabricants et distributeurs d'eau potable - et ingénieurs de l'assainissement. Quelqu'un dans la salle a posé une question sur la prospection en cours de gaz de schiste en Région parisienne, dans des sites de Seine-et-Marne. Il exprimait une inquiétude à voir se déployer dans son voisinage une technologie encore peu éprouvée, qui consiste à projeter dans une roche située à trois kilomètres sous nos pieds, une grande quantité d'eau à haute pression mélée à du sable et à des produits chimiques. Déjà cause de catastrophes environnementales dans les États de Pennsylvanie et du Rexas, aux USA, elle menacerait très concrètement l'une des principales nappes phréatiques d'Île-de-France, la nappe de Champigny, sans qu'aucun débat préalable n'ait eu lieu pour demander à la population ce qu'elle en pensait.

Les industriels de l'eau, peu au fait de ce dossier en réalité, qui appartient plutôt au domaine de la prospection pétrolière, n'avaient aucune autre réponse à proposer que celle-ci : ne vous inquiétez-pas, les rejets d'eau dans le milieu naturel font l'objet en France d'une règlementation extrêmement rigoureuse. Les professionnels s'occupent de tout, en somme, ne vous souciez donc de rien !

Un peu comme si tout se valait. Tous les choix industriels, tous les choix énergétiques, toutes les technologies. Du moment qu'ils font l'objet d'une certification. Comme si le progrès ne pouvait avoir qu'un sens : celui de consommer toujours plus de ressources, dans des conditions toujours plus impactantes, avec ainsi la certitude d'ouvrir des marchés à de nouvelles technologies destinées à réparer les impacts, quitte à en générer de nouveaux qu'une autre technologie viendra à son tour réparer. Et ainsi irait la quadrature du cercle infernal de la croissance : confiance, expertise, impact et technologie. Et à chaque étape, des victimes expiatroires, et de fabuleux profits !

Jeudi, avant mon débat sur l'eau, je participais à un séminaire de cadres sur le management. Le formateur nous a ainsi parlé de la confiance et de l'espoir, dans la perspective des relations à établir avec nos collaborateurs : "pourquoi pensez-vous que malgré toutes leurs déceptions, les gens continuent à aller voter ? Parce qu'ils ont toujours besoin de croire. Quand on croit, on a de l'espoir. Même si vous avez déçu vos collègues, conservez des convictions, c'est comme cela que vous regagnerez leur confiance". Un homme politique de droite le disait autrement il n'y a pas longtemps : on peut toujours mentir sur un plateau télé, le tout est de le faire avec aplomb.

La confiance, non plus comme une valeur noble à cultiver, à construire, à soigner, non plus comme un trésor dans les relations humaines, mais comme un outil de pouvoir.

A Fukushima, tout était prévu. Si si, tu peux lire des dizaines de rapports où la question de la sécurité était abordée, et les experts étaient formels. Comme à Onagawa. Comme à Fessenheim. Comme partout.

Il y avait eu des experts formels sur l'amiante, car il y avait des normes anti-incendie à satisfaire à moindre coût. Il y avait eu des experts formels sur les pesticides, car il y avait ce formidable défi alimentaire mondial à relever dans un contexte de guerre économique...shaddok2.JPG

On peut penser ce qu'on veut des José Bové et autres écolos, mais au moins nous invitent-ils à débattre, et desserrent-ils l'étau des techno-scientifiques qui ont conquis le landernau politique productiviste dans sa quasi totalité.

Moi, je veux bien passer sous la table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscottes au moment où la terre tremble. Mais à condition de ne me soumettre à aucune confiance aveugle avant, ni après. Et que l'on considère que tous les modes de développement ne se valent pas, et que l'on me donne le pouvoir de m'exprimer avant que des choix ne soient faits.

L'énergie est chère, soit. Le nucléaire en réduit le coût ? En est-on si sûr, si l'on y inclue le prix de la réparation des Tchernobyl, Fukushima et Onagawa à venir ?

11 mars, 11 avril, un mois ce matin, mais on ne parle plus du Japon, tiens. Rien, absolument rien ce matin sur les grandes chaînes nationales. On parle de voile et de visage caché. Encore une histoire de confiance et de dissimulation ?

24 mars 2011

quelque chose en nous de Fukushima

fukushima nuage.jpg

Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine ! Laisse entrer en toi l'air de la zénitude, détend-toi, tout va bien...

Nous avons tous désormais en nous quelque chose du Japon : des particules infinitésimales, dont les analyses en cours par la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) nous dirons demain, ou après-demain, à quelle famille elles appartiennent. Indétectables à ce jour, de toutes façons.

En plus de croiser les jambes dans la position du lotus, je crois que tu ferais bien aussi de croiser les doigts : la demi-vie du Césium 137 n'est que de trente ans, celle des isotopes 238 et 241 du plutonium de 24.000 ans, et celle de l'uranium 235 de 700 millions d'années. La demi-vie est le temps mis par une substance pour perdre la moitié de son activité radioactive.

Nous ne savons donc pas encore ce que nous commençons à recevoir, à respirer, ni comment cela va évoluer, ni même combien de temps cela va durer. Ce qui est sûr, c'est que les robinets sont encore ouverts, que le beau temps préserve nos sols pour l'instant, et que la fréquentation des restaurants japonais à Paris commence à décliner. Mais comme 90 % d'entre eux sont tenus par des Chinois, ils auront tôt fait de devenir des restaurant sénégalais ou créoles, car le business est toujours le plus fort. Dans l'hémisphère-sud, tout ira bien : les cloisons éoliennes sont étanches aux dernières nouvelles.

Moi, cela fait trois ans et des poussières que je trimbale en moi quelque chose du Japon, une onde irradiante et lumineuse, sur le mode de la clé de fa, demi-vie de durée indéterminée, dont je ne sais si elle se mesure en sievert ou en becquerel. Je suis la preuve vivante que l'on n'en meurt pas. Pas tout de suite.

Tiens, quelques données pour relativiser ce qui nous arrive grâce à des comparaisons rassurantes : 180 tonnes de combustibles radioactifs, prêtes à se réveiller à tout contact de l'eau notamment, c'est ce qui dort actuellement sous un sarcophage en train de rouiller et de se fissurer à Tchernobyl depuis 20 ans. L'eau potable est redevenue potable à Tokyo ce matin. Trois ouvriers viennent d'être hospitalisés pour exposition excessive aux radiations. Les légumes et le lait en provenance de quatre régions du Japon sont interdits à l'importation en Russie depuis ce matin.

Comme aurait dit ma grand-mère (à peu de choses près) : qu'il est bon de se sentir en sécurité, quand tout va mal autour de soi !

C'était Fukushima, J+14.

Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine !

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.