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17 mars 2013

l'angelus et le glas

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Sa Sainteté François a donc donné aujourd'hui son premier angelus sur la Place Saint-Pierre de Rome. Conclusion d'une semaine d'excitante agitation médiatique, entre suspens, incrédulité et bienveillant angélisme.

Ce Pape a tous les tacts : celui d'attendre la fin de l'épisode neigeux pour ne pas reléguer les naufragés de la route dans l'actualité du lundi. Celui d'organiser sa première apparition en direct, dès le lendemain, au milieu de tous les 20 heures d'Europe. Celui d'être simple, d'avoir accompli un vœux d'authentique pauvreté, troquant l'Archevêché pour un appartement modeste, la limousine pour le bus, et pour sa croix l'or pour le bois. Celui de sortir l’Église de son européo-centrisme... Un candidat idéal pour des sociétés en crise, qui doutent de leurs systèmes austéritaires et de leurs nouvelles oligarchies capitalistes.
 
Et cerise sur le gâteau, voilà qu'il offre aux bons peuples latino-américains leur nouvel héros.

Hugo Chavez disparu, Fidel Castro dans les choux, son frère Raùl sur le départ : la voix est pile libre. Et avant que n'émerge de toutes les révolutions citoyennes sud-américaines le nouveau Bolivar, avant que ces prometteuses expérimentaions politiques, économiques et sociales ne finissent par faire tâche d'huile sur la planète, voilà donc notre bon samaritain qui vient occuper la place et l'espace. Et en quelque sorte, couper d'une sainte faux l'herbe sous les pieds des tentations rebelles.

Je sens qu'ils vont l'adorer. Qu'on n'en a pas fini d'avoir du pape normal à toutes les sauces. Qu'on Bergoglio.jpgcommence à peine à s'émouvoir des entorses au protocole. Quelque chose me dit que seront vite rangées au rang des anecdotes sournoises la guerre qu'il a mené contre le mariage homosexuel dans son pays, sa compromission - active ou silencieuse, l'histoire le dira-t-elle jamais ? - avec les dictatures argentines, dont on doit aux années de plomb la bagatelle de 30.000 morts ou disparus. Qu'en disent, du reste, les Folles de la Place de mai : les as-tu entendues ?

Pape ou président de la République, je préfère le style normal au tapage bling-bling. Mais "tout changer pour que rien ne change", c'est une recette connue des possédants depuis la nuit des temps. Je ne suis pas sûr que le Pape François soit une bonne nouvelle. A Dieu ne plaise qu'il ne sonne le glas des expérimentaions révolutionnaires : elles sont encore la meilleure chose qui soit arrivé aux pauvres, aux minorités et aux paysans ces dernières années.

En attendant, Olivier, lecteur-veilleur de ce blog, m'a transmis une analyse parue sur Mediapart et accessible uniquement aux abonnés, que je te livre en partage. Ce n'est pas pour être bégueule. Mais avant de juger par nous-même, sur pièce, ça ne fait pas de mal d'introduire un contrepoint aux unilatérales louanges dont on nous assourdit...

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RTR3EYXV.jpgLa mémoire vive de la dictature argentine pèse sur le nouveau pape


Tandis que la plupart des médias et des voix officielles saluent l’élection, le 13 mars, d’un pape sud-américain (pour la première fois), jésuite préoccupé de charité chrétienne envers les pauvres (d’ailleurs lui-même vit modestement, nous rappelle-t-on), quelques journaux ont commencé à explorer la vie et les œuvres de Jorge Mario Bergoglio durant la dictature militaire en Argentine, de 1976 à 1983 (30 000 morts et disparus, selon un bilan communément admis).

Mais que reproche-t-on exactement à Jorge Mario Bergoglio, qui était Provincial de l’ordre des jésuites (la plus haute autorité jésuite du pays) lors du coup d’État en Argentine, le 24 mars 1976, puis qui a officié comme curé et recteur d'une faculté de théologie à partir de 1980 ?

Marquées par des dictatures militaires qui continuent d'essaimer en Amérique du Sud aussi vite que s’expriment des mouvements contestataires de gauche et d’extrême gauche, les années 1970 agitent aussi les esprits de nombreux catholiques. L’Église en tant qu'institution ne porte que rarement la contradiction aux pouvoirs militaires. Mais pour la base, c’est une autre histoire : la « théologie de la libération » est en plein essor et se radicalise en Argentine à travers le Mouvement des prêtres pour le tiers-monde, de 1967 à 1976.

Ce sont des prêtres engagés socialement dans les quartiers pauvres, dans les bidonvilles, dont les idées marquées à gauche dérangent leur propre hiérarchie. Car, à l’époque, nationalisme et catholicisme se confondent au point qu’il « était presque naturel pour le clergé argentin de prendre la défense du régime », explique un professeur d’histoire au New York Times. Et, comme le rappelle Paulo A. Paranagua dans son blog du Monde, « l’Église d’Argentine est une des plus contestées d’Amérique latine pour sa passivité, voire sa complicité, à l’égard de la dictature ».

À son arrivée au pouvoir en 2003, Néstor Kirchner décide de revenir sur les lois d’amnistie et d’impunité décidées par le président Carlos Menem. Depuis, les enquêtes ont pu être rouvertes et les procès se succèdent. Deux anciens chefs de la junte, Jorge Videla et Reynaldo Bignone, ont déjà été condamnés plusieurs fois à perpétuité.

Sur ce chemin de la justice, l’Église n’a pas été épargnée : en 2007, un prêtre a été poursuivi et condamné pour complicité avec la dictature. Une première. Rappelons aussi que parmi les vingt victimes françaises figurent trois religieux : les sœurs Alice Domon et Léonie Duquet, et le père Gabriel Longueville. Alfredo Astiz, surnommé l’ange blond de la mort, a été condamné à perpétuité et par contumace en France en 1990, puis en Argentine en 2011 pour la disparition des religieuses.

Quant au procès des assassins du prêtre, il vient de se terminer. Le général Luciano Menéndez et deux autres tortionnaires ont été condamnés en décembre 2012 à la peine maximale par un tribunal de La Rioja pour le meurtre de Gabriel Longueville et de son vicaire Carlos de Dios Murias en 1976. Au cours du procès, le prêtre défroqué Délfor Brizuela, devenu député kirchneriste, a accusé la hiérarchie catholique de complicité et dénoncé les persécutions de prêtres sous la dictature (voir le quotidien Los Andes).

Les juges ont eux aussi employé ce terme de « complicité », soulignant la « persistance » de cette « attitude réticente des autorités ecclésiastiques et même de membres du clergé pour nous éclairer sur les crimes que nous sommes en train de juger », comme l'a noté le quotidien Página12 dans un article relevé par La Croix. À ce moment-là, fin 2012, la plus haute autorité catholique argentine s’appelle Jorge Bergoglio.

Dès après le conclave de 2005, lors duquel Bergoglio avait fait figure d'outsider face au futur Benoît XVI, le cardinal Bergoglio avait publié son autobiographie intitulée El Jesuita (Le Jésuite), dans laquelle il défendait son rôle de Provincial des jésuites sous la dictature. C'était une réponse aux accusations des prêtres jésuites Orlando Yorio et Francisco Jalics, qui l’accusaient ni plus ni moins que de les avoir dénoncés comme « dangereux » aux militaires : ils furent arrêtés et torturés pendant cinq mois en 1976. Ils étaient jugés dangereux car impliqués auprès des pauvres dans les bidonvilles.

Ce livre était une belle opération de communication de Bergoglio pour laver son image, a estimé Horacio Verbitsky en 2010 dans Página12. Le journaliste a longuement expliqué le rôle de l’Église dans le livre El Silencio (Le Silence), du nom d’une île proche de Buenos Aires, lieu de villégiature de l’archevêque avant de devenir l’un des centres de détention secrets de la dictature…

Concernant le rôle de Bergoglio dans l’arrestation des deux prêtres, Verbitsky assure qu’il leur a retiré, à eux et à d’autres, la protection de l’ordre des jésuites. Il a reproduit des documents prouvant que Bergoglio a informé la junte que l’un des prêtres avait des contacts avec la guérilla, comme le rappelle le quotidien mexicain La Jornada. Dans cette affaire, Bergoglio s’est défendu en assurant avoir fait le nécessaire auprès des ex-dictateurs Jorge Videla et Emilio Massera pour obtenir leur libération.

Francisco Jalics a donné sa version de l’histoire dans le livre Ejercicios de meditación (1995), dans lequel il expliquait que travailler dans les bidonvilles était à l’époque interprété comme un soutien à la guérilla. « L’homme m’a promis qu’il ferait savoir aux militaires que nous n’étions pas des terroristes. Par les déclarations ultérieures d’un officier et 30 documents que j’ai pu consulter plus tard, nous avons pu vérifier sans aucun doute possible que non seulement cet homme n’avait pas rempli sa promesse mais que, au contraire, il avait présenté une dénonciation fausse aux militaires », rapporte le quotidien espagnol El País. Cet « homme », c’est Jorge Bergoglio.

En octobre 2007, un prêtre est pour la première fois condamné, dans la ville de La Plata, à la prison à perpétuité. L’aumônier Cristian von Wernich assistait non seulement aux interrogatoires sous la torture et avait libre accès aux centres de détention, mais il a aussi extorqué des aveux sous le sceau de la confession, qu’il a ensuite transmis aux bourreaux.

Au moment de ce procès, Bergoglio était déjà cardinal, archevêque de Buenos Aires et primat d’Argentine. C’est lui qui a été chargé de dégager l’Église de toute responsabilité dans cette affaire. Le père Capitanio, un autre prêtre appelé à la barre des témoins, a, lui, osé dire que « l’Église n’a pas tué » en tant qu’institution, mais que ses positions ont été « scandaleusement proches de la dictature, à un degré de complicité coupable».

Bergoglio a refusé deux fois, en raison de ses hautes fonctions ecclésiastiques, d’aller témoigner au tribunal lors du deuxième procès sur les crimes de l’École de mécanique de la marine (ESMA), le tristement célèbre centre de torture de Buenos Aires, dont peu de personnes sont sorties vivantes, aujourd'hui transformé en Espace de la mémoire. Le tribunal s’est donc déplacé à l’archevêché, en 2010, pour entendre ses explications sur la disparition des deux jésuites.

En 2011, un avocat argentin et l’association des Grands-Mères de la Place de Mai ont Lieux_dictature.JPGdemandé que le cardinal-archevêque soit entendu comme témoin dans le procès pour vol de bébés, comme l’a écrit La Croix. Pendant la dictature, les jeunes femmes enceintes étaient gardées en vie jusqu'à l'accouchement, et leur enfant ensuite volé pour être confié à une famille inconnue. Les “grands-mères” recherchent ces enfants, dont le nombre est estimé à 500.

Jorge Bergoglio a juré n’avoir eu connaissance de ces enlèvements de bébés qu’après le retour de la démocratie. Et pourtant, a rappelé Página12, Estela de la Cuadra, sœur et tante de deux victimes, a assuré que Bergoglio avait reçu en 1979 son père, qui recherchait sa fille enceinte disparue en 1977. Jorge Bergoglio lui avait remis une lettre qui l’aiderait à retrouver la trace de l’enfant né en détention et « offert » à une autre famille.

Adolfo Pérez Esquivel, militant des droits de l’homme, victime de la dictature et prix Nobel de la paix, a, lui, pris la défense du pape François : « Il y a eu des évêques complices mais pas Bergoglio », a-t-il déclaré à BBC Mundo. Les procès ne sont pas terminés en Argentine, certains s'étalent sur des années. Le pape François sera-t-il appelé à témoigner ?