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13 mai 2011

ma dernière queue

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Monsieur le Ministre de la Culture,
Monsieur le Directeur de l'Opéra national de Paris,

Il est 3 heures du matin, et je viens d'arriver devant le bâtiment mastodonte qui abrite l'Opéra-Bastille. Cela fait deux ans que j'ai découvert qu'avec un peu d'envie, de temps, d'organisation, avec un peu de prédisposition à la convivialité, il était possible d'acquérir des places d'opéra honorables à des tarifs acceptables. Il fallait se lever tôt, mais le jeu en valait la chandelle.

J'ai appris l'existence d'un système presque centenaire, totalement pris en charge par des mélomanes bénévoles à petit budget, qui combinait les obligations propres à une file d'attente - une présence continue sur site, un placement selon l'ordre d'arrivée - avec le visage souriant de l'organisation - un numéro d'ordre informel mais joliment mis en page, un appel toutes les heures, laissant à chacun le soin de vaquer à un entre deux de son choix, une petite marche ou un café.

Sans ce système, je n'aurais pas connu l'opéra. Je n'aurais sans doute même pas songé à lui ouvrir les portes de mon orgueil. Cet autre monde, si proche, si imposant dans le champ de vision, sur le parcours même des manifestations auxquelles j'ai si souvent participé, m'étais pourtant abscons. Il était mon image inversée : la culture de mon inculture, la bourgeoisie de mes origines modestes, le clinquant de mon effacement.

Je n'avais pas assez de pointes à mes pieds pour approcher cet univers, pour m'y confronter. Cet art était difficile, et aller à sa rencontre était aborder l'Annapurna. Pouvais-je être réceptif aux voix ? Allais-je être simplement capable d'en affronter la durée ? Son langage allait-il me laisser envisager qu'il fut compréhensible ?...

Plutôt que de m'en tourmenter, je balayais ces questions de mon imaginaire et renvoyais l'opéra en orbite autour de ma vie. Invisible et inaccessible, j'avais la paix.

Et puis au détour d'une rencontre entre blogueurs, j'ai réalisé un jour, il n'y a donc pas si longtemps, que des places à 20 euros existaient, et qu'en s'y prenant bien, c'est à dire en s'y mettant tôt, parfois au milieu de la nuit, parfois même au coucher du soleil lorsqu'il s'agissait de Wagner, ces places pouvaient être dignes. Avec vue sur les sur-titres, donc sur le fil dramaturgique de l'œuvre, et une vision plein champ (quelle belle salle, que Bastille !)... Des circonstances plus personnelles me rendaient réceptifs à l'idée. Je me suis donc laissé une fois approcher de la chose, c'était un petit matin de mai, il y a deux ans.
 
Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, vous savez quoi ? J'ai aimé l'opéra. J'ai trouvé la confluence des ces arts - vocal, théâtral, musical - totalement magique. Je ne dirai pas qu'il n'y eut pas de doute, que je ne me suis jamais demandé si m'engageant dans cette nouvelle passion, je ne sur-jouais pas un rôle trop grand pour moi. Je me suis même demandé si cet engouement survivrait à l'amour qui m'y poussait ? Et puis, force est de constater que j'ai pris goût à l'opéra, que c'en est devenu une aventure - lyrique mais pas seulement : intellectuelle et émotionnelle... Parti de rien, je me suis mis à patrimonialiser des œuvres, des voix, des mises en scène, des lieux. Ma connaissance du domaine est encore balbutiante, mais des goûts s'affirment, des noms s'imposent, et je suis désormais en quête des productions et des distributions. Plus seulement de Paris, d'ailleurs, mais aussi de Lille, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles. Je suis allé à Berlin, à Londres, à Barcelone écouter Alban Berg ou Wagner. Bref... J'ai acquis une culture - du moins ai-je commencé - et précisément là où elle me paraissait le plus sanctuarisée.
 
Parce que l'on pouvait aller à l'opéra pour 20 euros. Parce que la queue d'un petit matin était devenue un effort presque dérisoire au regard des émotions recueillies. Et partagées. A combien de personnes de mon entourage, fascinées par ma passion démonstrative, ai-je fait découvrir l'opéra, grâce à ce système, depuis deux ans ? Quinze, vingt ? A moi tout seul. A la seule force de mes queues.
 
Il est 3 heures du matin. Je viens de prendre place dans cette nouvelle file d'attente pour acheter du Verdi : Otello. Encore une découverte à venir. Qui y emmènerai-je ? Je ne le sais pas encore.
 
Ce que je sais, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, c'est que celle-ci est ma dernière queue. Avec plusieurs dizaines de personnes, déjà arrivées, ou qui sont sur le point de nous rejoindre, c'est notre dernier rendez-vous mélomane et populaire. Vous avez décidé de tuer ce système. Vous n'en aviez pas le droit car il ne vous appartenait pas.
 
Oh!, je sais bien que dans notre monde, tout est concurrentiel, alors pourquoi pas l'opéra, n'est-ce pas ? Il faut rivaliser avec Covent Garden, avec La Scalla, avec le Met'... Ah! le Met' ! Il faut donc faire du chiffre - d'affaire, s'entend - se payer des têtes d'affiche, accueillir les plus grandes productions, qui sont de plus en plus chères, c'est la concurrence. Alors les ambitions démocratiques...

Si j'ai bien compris, l'an prochain, notre place préférée passe de 20 euros à plus de 70. Vous abaissez le banc des sur-titres pour les rendre visibles des places d'où aujourd'hui ils ne le sont pas (que n'y avez-vous pensé plus tôt, à l'époque où s'y rassemblait la piétaille !). La catégorie à 20 euros passe à 35, encore se vendront-elles désormais au téléphone, à un tarif surtaxé, deux heures et demi avant de se vendre au guichet, histoire d'être bien sûr qu'il ne servira plus à rien ni à personne d'y tenter sa chance. Et des soixante places "debout" à 10 euros, que vous vendiez au dernier moment pour les plus infortunés, ou les plus étourdis, qui bien souvent trouvions un fauteuil vide, en définitive, vous ne nous en mettrez plus que trente.

phantom1.jpgMonsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, en ce qui me concerne, j'ai mordu, et vous ne vous débarrasserez pas de moi ainsi. Peut-être même avez-vous gagné : j'ai demandé un abonnement pour la prochaine saison. On ne quitte pas des amours si prometteuses. Mais je pense à tous ceux qui n'ont pas fait mon chemin encore, qui auraient pu le faire, qui s'apprêtaient à le faire à la faveur d'un accident amoureux ou d'une curiosité soudaine, et à qui vous avez décidé de fermer la porte. A qui vous dîtes : c'est assez, maintenant ! L'Opéra ne doit plus s'élargir davantage ! Laissez-nous, enfin, laissez-nous dans cet entre-nous qui nous va si bien !

Mélomane et populaire, sans doute cela sonnait-il trop faux à vos oreilles d'esthètes. Mais ce faisant, vous asséchez le vivier, Messieurs de la Culture. Et je ne suis pas sûr que l'Opéra y gagne longtemps, sans ses rameaux populaires.

Car il est bien là le problème : je verrai moi, sans doute, un peu moins de spectacles, car ils me coûteront plus cher. Et au fond, ce n'est pas bien grave, il en faut bien pour tout le monde ! Mais ceux qui n'y ont pas goûté et qui en ont encore peur : c'est à eux que vous ôtez le marche-pied. Vous leur retirez leur seconde chance. Morts avant même d'y avoir mis le doigt. Fantômes de l'Opéra. Vos fantômes !

Qu'ils vous hantent longtemps !

24 avril 2010

les deux nuits

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"Personne ne veut de moi. Mais quand je suis là, on ne veut pas me perdre. Qui suis-je ?"

Je ne suis pas un homme de la nuit. Je suis plutôt quelqu'un de l'aube. La nuit que je côtoie, c'est celle du petit matin, au bord de l'extinction. Celle qui naît dans la torpeur et puis s'estompe, la bulle qui éclate dans l'aurore. Il m'arrive de rencontrer l'autre nuit, celle venue du soir, nourrie de crépuscules, celle qui s'étire à tout rompre, qui s'ensommeille autour d'un dernier verre, mais c'est rare. Il y faut ce goût nouveau pour l'opéra.

Je suis parti prendre place à 4h20 dans la queue de Bastille, ce vendredi matin. Rue Sedaine, toutes les bennes à ordure avaient été renversées à même l'asphalte. Pleines. Une autre façon de marquer sa nuit, sans doute, dans le dépit ou dans l'éclate. Expression d'un terrible chagrin qui n'avait plus où se noyer. Ultime démonstration de force d'un chef de bande au milieu des siens. Ou bras d'honneur d'un éboueur après avoir gagné au loto. La police était à pied d'œuvre, sans trop savoir s'il lui incombait de redresser les objets du délit, et de ramasser les sacs éventrés pour rétablir la circulation au plus vite, ou si elle devait faire appel à un service d'intervention d'urgence de la ville de Paris et garder les mains propres.

"Je ne sais pas, l'amour, non, une fille ?"

J'ai pris place au Falstaff, pour la tranche 5h - 6h. Habituellement, c'est le calme qui y règne à cette heure-ci. Les noctambules se comptent sur les doigts d'une main, derrière leur dernier cocktail. Ce vendredi, toutes les tables sont presque encore occupées. A cause des vacances, sans doute. Le garçon porte ici une colonne de bière, là une pizza fumante. C'est bon, de ce grand café de Bastille, j'ai une connexion WIFI, je vais pouvoir te raconter ma nuit. Des jeunes attendent l'heure du premier métro. D'autres envisagent de sauter dans un taxi.

"Je t'ai dit : personne ne veut de moi, comment peux-tu me dire l'amour ?"

J'ai récupéré le numéro 61. Je n'étais jamais arrivé si tôt, mais je n'avais jamais eu un si mauvais numéro. Seul Wagner fait ça, paraît-il. Le numéro 7 s'était présenté à 21h 30, je ne jouerai jamais dans cette cours-là.

"C'est matériel ? C'est un sentiment ?"

Un jeune black, jovial, apparemment seul, survête à capuche, sac à dos, s'est approché d'une table où la soirée s'effilochait, un gars et cinq filles, et a lancé sa charade. Que veut-il, au juste ?

"D'une certaine façon, c'est matériel, oui. Mais c'est aussi un état d'esprit."

A l'appel de six heures, nous sommes déjà 120 dans la queue. La nuit commence à s'évanouir. Le numéro 16 est absent. Comme d'habitude, pour la tranche 6h - 7h, j'opte pour le Flag café, de l'autre côté de la place. Le garçon se montre désagréable. "Débranchez votre ordinateur, ordre de la patronne, pas de ça chez nous !". Quand je referme la porte laissée ouverte par les livreurs de fûts, il la rouvre et me laisse livré aux courants d'air. "Jusqu'à la fin de la livraison, j'ai dit !" Par dessus le marché, il me facturera mon café 4 €, sous prétexte qu'il m'a porté un peu de lait avec. Lui, c'était la dernière fois.

"Allez, dis-nous !", "C'est Dieu ?" Le grand gaillard de la bande participe, mais on sent bien qu'il se demande ce que le blackos à la capuche et au sourire jovial vient chercher sur son terrain. "Je ne suis pas Dieu, non... mais j'ai un Dieu, parfois, c'est vrai."

A l'appel de 7h, les 200 sont dépassés, le 16 ne montre toujours pas le bout de son nez. Son compte est bon. On devine qu'il fera beau aujourd'hui.

Pour la tranche 7h - 8h, juste en face de l'Opéra, le café les Associés ouvre enfin, avec son patron matamore à la gueule plus grande que lui, tout droit sorti d'un film d'Ettore Scola, jamais avare en grande remise ou en petits cadeaux. Un bonheur toujours renouvelé que la halte chez celui-là.

"Bon, allez, lâche-la, ta valda !" "Je suis sûr que c'est un plan du genre : la semaine prochaine, même jour même heure, pour la réponse..." En dehors du grand gaillard, les filles dorment à moitié. "Alors ?"

La charade a déjà trouvé sa solution depuis longtemps au Falstaff. Le jeune homme jovial est reparti, pas peu fier de son effet. Il ne voulait rien d'autre qu'entrer en communication. Peut-être pour donner un sens à sa soirée. Les filles ont sauté dans un taxi. Le grand gaillard est rentré à pied à Daumesnil : "6 minutes en courant". Quel charlot, celui-là !

"Je suis la guerre."

je-meurs-comme-un-pays.jpgLa Walkyrie prend corps. A 8h, les trois cents sont dépassés. On ne fera pas de nouvelle tranche au café. Trop de monde, plus de ticket. La file se met en place, on ne bougera plus jusqu'à 9h30, chacun à sa place, selon son numéro d'ordre. L'armée des fous est en marche.

"Ben oui, la guerre. On ne veut pas l'avoir. Mais quand on l'a, on ne veut pas la perdre. Pas mal, non ?"

Le 16, banni, ne refera pas d'apparition. Là, dans l'attente statique, le froid me prend, d'abord par les mains, puis par les pieds, et l'encolure. Je lis Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh. Une suggestion de Saint-Loup. Je tiens le livre de la main droite, puis de la gauche, puis de la droite. J'abandonne, je range le livre et plonge mes deux mains dans les poches.

"Et puis le dieu de la guerre, tu vois bien !..." Il a rigolé et c'est là-dessus qu'il est parti.

Les conversations battent leur plein. Les sujets fusent. J'entends parler mise en scène, direction artistique, disques vinyl, ah!, écouter de l'opéra sur ses anciens vinyls !... Gamacé évoque ses baby-sitting du lundi, Gilda une Petite renarde rusée qui séduirait des novices. Je n'entends parler ni de niqab, ni de polygamie, ni d'excision, d'aucun de ces sujets à la mode politicienne qui disent que nous sommes la civilisation puisqu'ils sont la barbarie, que nous sommes la lumière puisqu'ils sont la nuit. Arrogante médiocrité. Y passe par contre les tarifs de l'opéra, "Il y a dix ans, la place du premier rang au deuxième balcon, vous voyez où je veux dire ? On pouvait l'avoir pour 100 francs. Maintenant regardez : 110 euros, c'est à dire 700 francs... vous vous rendez-compte ?" Je réalise que les places que je m'apprête à acheter vont me couter 200 francs l'une. La moitié de ma nuit à faire la queue pour des places bon-marché à 200 francs ! Je suis bien de cette armée... On ne s'en est pas vraiment rendu compte, mais en passant des francs à l'euro, nous ne changions pas de monnaie, nous ne changions pas de symbole, nous quittions un monde et commencions à accepter le décrochage et la misère, le deuxième monde.

"la guerre..."

A 9h30, les portes de l'Opéra ouvrent, je récupère mon numéro d'ordre officiel de la main d'une hôtesse, un peu stressée de tout ce monde, "quatre places par personnes, pas plus", je file chez mon ami malade partager un pain au chocolat, reviens pour 10h30, à l'ouverture des guichets. A 11h30, j'ai mes places, et celle de Traou, privée de vacances par le volcan islandais.

La Walkyrie est en marche. 5 heures de spectacle, 2 entractes. Pour nous, ce sera le 26 juin.

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La photo d'illustration est de Gilles Paveau, librement chapardée sur le café-photo. Merci à lui.