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16 juillet 2012

la perfection à fleur de peau

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J'étais très impatient de voir Written on skin au festival d'art lyrique d'Aix. D'abord pour le contre-ténor Bejun Mehta, souvent entendu sur Radio-classique mais jamais encore vu sur scène. Et pour la soprano Barbara Hannigan, dont mon ami d'amour m'avait dit le plus grand bien à l'occasion de sa programmation prochaine à La Monnaie, dans une nouvelle version de Lulu que nous avons prévu d'aller voir...

La nuit même de la générale, le directeur du festival s'était fendu d'un courrier impatient à tout son fichier pour partager l'immense émotion qu'il venait de ressentir à la vue de ce spectacle, et presser chacun de surtout ne pas passer à côté. Qui n'avait perçu que sa démarche allait au-delà du commercial ?
 
Et puis ce n'est pas si souvent qu'on a le privilège d'assister à une œuvre en création mondiale...

Je n'ai pas trouvé le mot pour exprimer l'état où m'a mis ce spectacle. Peut-être n'existe-t-il pas. Quelque chose entre fascination et enchantement, proche sans doute de l'exaltation, mais retenue alors, ou soutenue par une tension ténue, dans un équilibre fragile. Un mot qui dirait une forme captivée de concentration, ou l'atteinte d'un absolu. Mais pas vraiment un orgasme, parce qu'on ne serait pas dans le monde de la satisfaction, plutôt dans celui de la suspension. Haletant et apaisé. A la fin de la représentation, je n'avais plus de souffle.
 
Que dire ? Le livret d'abord : d'une poésie sublime. Des personnages en distance avec eux-même, par written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provencela magie de la mythologie et d'une langue maniée à la troisième personne. Un propriétaire infatué veut écrire l'histoire de ses succès dans un livre. Il confie son projet à un apprenti enlumineur, qui commettra avec la maîtresse de maison une faute de chair, l'écrira à la demande de la pécheresse, et en mourra.
 
Tout est dit, rien n'est dit. L'action se situe dans un moyen-âge où l'histoire se dessine plus qu'elle ne s'écrit, et où l'art de lire n'est donné qu'aux hommes. Des anges prédicateurs insufflent toutefois aux personnages des fantasmes futuristes, où se réverbèrent les travers de notre société moderne, par touches habiles d'un anachronisme sans ostentation qui te ramène au réel.
 
Salomé te saute aux yeux. Le protecteur n'est pas Tétrarque, mais le garçon est un prophète, il est passeur. Le paradis dans les doigts, le pouvoir de se jouer de l'avenir, d'extraire la femme de sa condition de possédée, il est libre jusque dans son sacrifice. Le seul être libre, parce que créateur.
 
La musique de George Benjamin est brillante et délicate, une musique d'aujourd'hui sans autre prétention que la clarté, d'une incroyable lisibilité, contrastée, jamais grandiloquente. Dirigée par son compositeur, elle sert le texte à merveille et porte les voix à leur sommet. Des voix au diapason, sans une fausse note, de délicats monocordes où percent le respect et les craintes, mais dont la légèreté domine l'autorité.

written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provenceA force de voir et d'entendre du théâtre ou de l'opéra, j'ai appris une chose : la mise en scène réussie, c'est celle qui s'interdit la redondance. Robert Wilson, de son côté, atteint des sommets de sobriété dans cet art, s'attachant à concentrer sur un trait une séquence complexe, un art scénique de soustraction, une convergence de laser.
 
Mais ici, il est question du travail de Katie Mitchell.

Les anges sont des techniciens de laboratoire, maniant les personnages comme des accessoires fragiles, ne quittant jamais leurs gants de protection pour les manipuler, comme pour ne pas les contaminer : preuves tangibles du réel, la mise en scène rappelle que kes héros sont sortis de l'ombre par une archéologie froide, qu'ils sont devenus les supports mentaux de nos représentations historiques. Les laborantins restent à la commande pour les contraindre dans leur rôle.
 
Ainsi dialoguent l'histoire et ce qu'on écrit d'elle, ce qu'elle est et ce qu'on en conserve, ce qui en est caché et ce qui en est flatté : belle parabole de l'art des enluminures, en vérité, de l'historiographie en général. C'est une mise en scène d'extension, qui s'autorise à retourner les principes du désir et de la jalousie. Le garçon pourrait être David, attirant tous les regards, toutes les convoitises, jusqu'à celle du protecteur, et périssant non de l'amour qu'il a donné, mais de celui qu'il a refusé.

A l'arrivée, une standing ovation enthousiaste, méritée. Qui dit qu'il n'y a plus de place pour l'écriture ou la création dans le domaine des arts lyriques ? Avant-hier soir, c'était la dernière à Aix.

Written on skin va maintenant partir pour le Nederlandse Opera d'Amsterdam, le Royal Opera House du Covent Garden de Londres, le Théâtre du Capitole de Toulouse, et le Teatro del Maggio Musicale de Florence.

Franchement, je serais du côté de Toulouse, à ta place, je me précipiterai pour réserver mes places dès que ça sera programmé (*).

Et bravo le festival d'Aix !
 
Je pars ce matin pour Foix, rendre visite à la famille de mon frère. Pourvu qu'il n'y ait plus de punaises sur la route...
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14 juillet 2012

trois oranges et deux garçons

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L'été existe et je sais où il se trouve : je l'ai rencontré à Aix. Un été alangui, fait de ciel bleu, de terrasses ombragées, de tomates-mozarella, de siestes devant le tour de France, de séances tardives à la piscine, et de nuits fraîches sous le ciel étoilé du théâtre de l’Archevêché.

A Paris, j'ai quitté la saison lyrique sur l'Amour des trois oranges, de Prokofieff. Musicalement heurté, mais féérique dans son propos et sa mise en scène.

Je retrouve l'univers de la musique et des voix ici, en Provence, avec l'amour de deux garçons. A deux amour-3-oranges.jpgpas du lycée qui m'a vu préparer mon bac il y a trente ans, à une encablure de la maison de maman. Je découvre pour la première fois le festival d'Aix.

J'avais toujours considéré cette manifestation comme guindée, ou inaccessible, ou dépourvue d'intérêt. L'art lyrique me passait au dessus de la tête : long et sophistiqué, requérant trop d'érudition. Et un peu de snobisme.

Il a fallu les Prosélytes lyriques, les queues devant l'Opéra Bastille pour des billets à 20 euros, de premières émotions visuelles et musicales, l'éclosion de ce goût nouveau pour cet art, et voilà que je regarde Aix et son festival différemment. Et la présence de maman à proximité comme une opportunité.

Du coup, ou plutôt d'une pierre deux coups, maman m'a près d'elle pour une huitaine, et je découvre qu'Aix accueille non seulement des opéras, mais de vraies créations, des signatures sublimes, des univers étonnants et de qualité. Bon, Les Noces de Figaro, je les aurai suivies depuis un écran, grâce à un direct d'Arte avant-hier soir : un des plus beaux Figaro jamais vus, d'ailleurs, grâce au séduisant ténor Kyle Ketelsen, un Chérubin de cristal (Kate Lindsey), une mise en scène contemporaine et limpide de Richard Brunel, qui donnait tout son relief à l'humour de Mozart. Je crois que j'ai enfin, dans ce modernisme, tout compris de la farce, des combines et des manipulations inextricables, et d'un féminisme brûlant car le droit de cuissage y est moqué avec malice, et les femmes y sont libres et espiègles. Patricia Petitbon y montre encore une fois ses excellents talents de comédienne.

Je vibrais à l'idée que le lendemain, dans ce même théâtre de plein air, j'y serai moi, in vivo, pour une autre contemplation.

Ainsi hier, à l’Archevêché, c'est du baroque qui m'a arraché une larme. L'amour impossible de deux garçons séparés par les guerres. Le jeune berger David tout auréolé de victoires remportées sur des tribus david-et-jonathas,M89790.jpghostiles, est recueilli par le roi Saül, et se lie d'une amitié fusionnelle avec Jonathas, son fils. Se sentant menacé par le prestige de David et cet amour qui lui échappe, le roi jette David dans les mains de ses rivaux et meurt, avec Jonathas, dans des combats fratricides. David devient Roi d'Israël en perdant tout ce qu'il aime.

Est-on vraiment dans un opéra ? Les chants, difficiles, ornementés, ne disent rien de l'histoire, concentrés sur les sentiments qui animent les héros : la jalousie, la peur, la colère, la convoitise. L'amour. Le récit est suggéré par des saynètes muettes. Les chœurs prennent souvent le relais des cœurs. C'est un monde biblique, un récitatif. D'un baroque envoûtant. William Christie, défricheur de ces musiques anciennes, restaurateur de ce patrimoine enfoui, dirigeait la toute première représentation d'une version scénique de cette œuvre, après 300 ans d'oubli. Composée par Marc-Antoine Charpentier, sur une commande des Jésuites, elle était destinée à être jouée par les collégiens du Lycée Louis Le Grand, afin d'aguerrir leur art de l'élocution, du chant et d'élever leur valeur spirituelle.

Évidemment, au regard de ce contexte jésuitique, et de la destinée de ces enfants, promis à l'un des ordres - militaire, noble ou clérical - cet amour doit être vu au-delà de son caractère homosexuel. Ou plutôt, il rappelle que l'amitié masculine a pu autrefois être admise, élevée même pour ses valeurs d'honneur et de fidélité, jusque dans ses parts de sensualité et de désir. Les tabous étaient ailleurs. Dans l'art de l'opéra lui-même, sur le fil duquel se tient Charpentier : à la lisière des codes.

A la fin de la pièce, le chœur sourd chante la gloire de David, tandis que le nouveau roi poursuit éperdu l'ombre de son amant évanoui, cherchant en vain à l'empêcher de rejoindre ces deux figures d'enfance apparues au loin, figées dans la lumière de la porte ouverte, qui rappellent à eux l'amoureux sacrifié. Andreas Homoki met en scène, entre rêve et désir, une insondable intensité dramatique. Superposée à la sensualité lyrique, elle m'arrache une larme. Le ciel est sombre, ma voisine ricane et chuchote sa lassitude à l'oreille de son mari. Le chœur élève son chant glorieux, s'ouvre comme une mer pour Archevéché.jpgreconnaître en David son nouveau Prophète, mais au centre de l'agora, David n'est pas là. Sur cette absence, sur cette insolente éloquence scénique, tombe le rideau. Ovation. Je suis encore tout retourné. Admire le cadre où nous sommes. Rêve déjà d'y revenir.
 
Me dis que j'ai été bien inspiré de préférer Aix à la Neuvième de Beethoven par Barenboïm à Versailles, annulée par la pluie hier soir, comme les Francofollies et le concert de Johnny au Mans...

Ce soir, c'est une autre création mondiale que je vais admirer : Written on skin, de George Benjamen. Sous la direction du compositeur. On en parle comme d'une audace qui fera date dans l'histoire du festival d'Aix. Je suis impatient. Cette fois, ce sera au Grand Théâtre de Provence. Et si tu veux y être avec moi, c'est retransmis en direct sur la chaîne WEB d'Arte, à 17h...