Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22 mai 2009

les hommes à l'histoire niée

313468_23063_f1a6d5d543_p.jpg

C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?

C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.

Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...

Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.

Tout juste un an après.

Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?

Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.

Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.

Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à  anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.

Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.

brutos828WEB.jpgEt puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.

Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.

Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.

Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.

Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.

Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous,  la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.

Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.

Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.

Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.

Et m'affranchira.

28 mars 2009

la rue de la Cité

19032647.jpg

Il y a à Paris de belles choses, et au centre de paris les plus belles de toutes. Les étrangers affluent pour s'y faire photographier. Et au centre du centre, sur l'Île où Paris a commencé, le joyau : la Cathédrale. Concentration de beauté, concentration de symboles, concentration de touristes.

L'Île a une autre face. A cinquante mètres à peine de Notre-Dame. Juste de l'autre côté de la rue de la Cité. Une autre concentration d'étrangers. Eux ont en main une convocation. L'espace de la file d'attente est protégé contre la pluie, c'est déjà ça. Ils franchissent un portique de sécurité, par grappes de dix. Ils viennent de plein de pays, comme ceux d'à côté, ceux du parvis. Mais ceux-là n'ont pas d'appareil photo, ils ont un sac avec des documents. Plein de documents. A peu près tout ce qu'ils ont amassé en un an, en cinq ans, en dix ans. Ils les ont tous pris, de toute façon, il leur en manquera un. Eux ont en commun aussi cette boule, là. Certains l'ont dans le gosier, d'autres au fond de l'estomac, et elle leur rend la tête lourde. Ils ont été convoqués en préfecture à 13h 30, sont arrivés une ou deux heures plus tôt, seront appelés deux ou trois heures plus tard. Et ils repartiront, certains avec un titre, d'autres avec une nouvelle convocation, ou une nouvelle liste de pièces à fournir.

Nous étions dans la salle Asie-Océanie. Je n'ose même pas imaginer à quoi ressemble la salle Afrique. Pour tuer le temps, nous regardions ses photos d'identité. Sous l'œil gauche, on distinguait une légère cerne, c'est lui qui l'avait noté. Avec un petit cache blanc, nous dissimulions alternativement la moitié droite du visage, la moitié gauche, puis nous recommencions. La photo était sérieuse, inexpressive, conforme à la loi. Une moitié était juste claire, l'autre était juste grave, en l'une scintillait de l'espoir, en l'autre cheminait de l'angoisse, l'une était le parvis, l'autre était le portique. Deux humanités côte à côte. Juste. Je lui ai dit, là, c'est la partie de toi qui voudrait m'aimer, là celle qui ne le peut pas. Il n'a rien répondu, il m'a compris. C'est son autre fardeau et il l'accepte. Il est reparti avec la liste des courses. Dans trois mois, ça recommence.

19032657.jpgJ'ai vu Welcome il y a dix jours. C'était après la manif.

Ce film m'a mis à fleur de peau et je n'ai pas pu en parler jusque-là. Il est d'une intensité rare. Je lui ai offert mes larmes sans retenue. Vincent Lindon y est bouleversant d'humanité, il n'en fait jamais trop. Contrairement à ce qu'Eric Besson a laissé penser en ouvrant la polémique, le propos du film n'est ni didactique ni politique. Il y est surtout  question des fissures de l'humain - pour reprendre les termes de Vincent Lesage dont j'ai lu la critique ici - par lesquelles on se reconnait tous.

J'ai reconnu dans la tentative désespérée de Simon pour reconquérir sa femme, la quête où je n'en finis pas de me perdre, dans ses mains posées sur elle mes caresses avortées. Dans Bilal et la fougue amoureuse qui lui fait concevoir les projets les plus fous, je revoyais Ali - même regard, même jeunesse pure, effacée mais impériale - quand il me montrait, sortie de son portefeuille, la photo de la fille qu'il aimait. Dans cette relation de Simon à Bilal, la dette que je 19032643.jpgrègle à perpétuité. Dans ce crawl hasardeux où se débat Bilal, mes premiers mouvements dans les bassins de Budapest, même si moi je n'y courais alors qu'après mon propre corps.

Dans cette bague de valeur, où confluent deux histoires d'amour, mais qui ne peut en accueillir qu'une, je l'ai vu lui, le centre du centre, mon joyau, le visage traversé du crâne au menton par une rue de la Cité. Alors oui j'ai pleuré.

"(...)j’aimerais bien qu’on puisse pisser aussi, nous, sur leur mur, comme leurs chiens, et montrer nos canines, et boire le vin qu’il y avait dans les bouteilles avant qu’elles ne tessonnent, je voudrais bien qu’on récupère les grilles pour faire un barbecue, les maîtres en uniforme pour qu’on les déshabille et qu’on s’en fasse des copains, puis qu’on se tape un peu dessus, comme ça, avec des mots, que le ton monte, qu’on se manifeste, qu’on s’engueule, qu’on défile, qu’on montre les poings, les banderoles, qu’on s’enchaîne, qu’on se disperse puis qu’on se regroupe, j’aimerais bien, moi, qu’on revienne en force, qu’on ne laisse pas tomber, qu’on tienne bon, qu’on fasse le pied de grue, qu’on soit tous au pied du mur, j’aimerais bien, oui
que ce ne soient que de mots
que derrière le mot barbelé il n’y ait pas vraiment des types qui ont traversé la moitié de l’Europe en camion que derrière le mot Europe il n’y ait pas le mot frontière ni le mot forteresse
ni tous les autres mots qui sentent le renfermé
sécurité, papiers, contrôle, permis, ordre public
j’aimerais bien moi(...)
"

C'est mon ami Manu - parce qu'il s'y connaît dans la fleur de peau - qui publie un texte magnifique de Nicolas Ancion d'où sont tirées ces lignes. Tu ne seras pas déçu d'y aller.