Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 avril 2011

au refuge détourné de la confiance

Shadok14.jpg

Parmi les nombreux témoignages du Japon arrivés jusqu'à nous, il y a ce texte de l'écrivain Ryû Murakami, écrit dans la semaine qui a suivi le tsunami et relayé par Courrier International. Ce qu'il dit de l'attitude qui est la sienne au cœur du chaos vaut sans doute mieux que mille longs discours pour tenter d'accéder à l'incompréhensible sérénité apparente de la société japonaise.

Au moment où ton immeuble tremble, la seule chose raisonnable est de t'en remettre aux messages de sécurité délivrés par les hauts-parleurs, et de te glisser sous une table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscuits, en croyant dur comme fer que tout a été anticipé et que l'édifice résistera.

Et du même coup, quand une centrale nucléaire fuit, et avec elle toute une série d'informations contradictoires, tour à tour alarmistes et rassurantes, le mieux est encore de croire que les experts et les scientifiques sont ceux qui donnent les recommandations les plus raisonnables.

Ma foi, m'en remettre à une parole autorisée, au moment où tout est chamboulé, au milieu de la mère de toutes les crises, il me semble bien que ce serait mon attitude aussi. En tout cas c'est la seule qui serait en mesure de me rassurer. Vouloir avoir confiance pour garder de l'espoir.

La confiance est une belle valeur. On aimerait vivre en société en pleine confiance les uns envers les autres. Penser qu'une parole, un rendez-vous, un conseil, un engagement... sont a priori fiables. Je suis moi-même, je crois, considéré généralement comme fiable. Trop même, car il arrive que l'on me confie le travail d'un autre. La confiance est plus forte que la légitimité.

La vie nous apprend aussi la méfiance. Les menteurs, baratineurs et autres bonimenteurs courent les rues et il faut bien savoir s'en prémunir. La science vole alors à notre secours, car elle propose une méthode infaillible de connaissance : le postulat par la récurrence, et la vérification par l'expérience.

Nos sociétés modernes sont allées loin dans la connaissance du monde grâce aux progrès de la science - au passage, en évacuant, ou plutôt en éradiquant toute une série de connaissances locales, profanes, empiriques qui permettaient notre survie. Si dans bien des cas ceci nous a rendus vulnérables, insensibles aux signes avant-coureur des grandes catastrophes - mais c'est une autre histoire - on ne peut dénier à la science d'être vecteur de connaissance. Et donc aux scientifiques d'avoir une autorité morale, un ascendant sur le commun des mortels.

C'est ainsi que nous avons glissé vers une société d'experts : experts médicaux, experts les_experts_-_miami__02.jpgtechnologiques, experts économiques... et que l'expertise est devenue un parapluie universel. Plus une décision n'est permise sans expertise préalable : une expertise judiciaire, une expertise médicale, une expertise d'assurance... Tout notre système décisionnel est soumis désormais à cette obligation d'expertise, devenue règle de confiance aveugle. La bureaucratie galopante doit beaucoup à cette logique de l'expertise dans laquelle on a tôt fait de dissoudre sa responsabilité et de se satisfaire d'immobilisme. La haute fonction publique s'en repait.

L'expertise est ainsi devenue pouvoir. Les agences de notation, de sécurité - toutes plus indépendantes les unes que les autres  - et autres hautes autorités sont passées du statut de parapluie à celui de paravent, et désormais ce sont ceux qui devraient être contrôlés qui sont les contrôleurs, avec leurs comités d'expertise maison, et pire, avec leurs propres experts placés dans les organismes supposés les plus indépendants.

La société est invitée à dormir tranquille sous les regards bienveillants de ces paternels sourcilleux, elle ne se prive d'ailleurs pas de le faire.

Jusqu'au jour le Mediator lui pète à la gueule ! Mais qu'avaient donc dit les experts, se demande-t-on. Et plus loin : mais qui étaient-ils donc, d'ailleurs, ces fameux experts qui ont délivré ces autorisations inconsidérées ?

Où l'on découvre que l'aspartam - après avoir été interdit aux États-Unis - a finalement été autorisé à la suite d'une nomination à la Food and Drug Agency étroitement liée à des connivences politico-financières entre le laboratoire qui l'a mis sur le marché et le Président Bush...

Et que notre belle et fière Agence française du médicament est noyautée par tous les laboratoires pharmaceutiques coalisés...

Où il apparaît que l'on va confier une expertise sur la sécurité de nos centrales nucléaires à l'Autorité de sûreté nucléaire qui se trouve être au cœur du lobby atomique.

S'en remettre aux experts, c'est désormais être la proie des conflits d'intérêt, et c'est renoncer à l'alternative.

Car c'est comme ça, les experts se sont placés, moyennant quelques avantages confortables, au service du système oligarchique actuel. Ils sont en grande partie responsables des impasses de notre démocratie, bien que les politiques en soient plus responsables encore, qui s'en sont remis à eux du moment qu'on leur laissait un espace de communication suffisant pour exister.

gaz de schiste.jpgJe participais vendredi soir à un débat public sur l'eau, en présence d'industriels - fabricants et distributeurs d'eau potable - et ingénieurs de l'assainissement. Quelqu'un dans la salle a posé une question sur la prospection en cours de gaz de schiste en Région parisienne, dans des sites de Seine-et-Marne. Il exprimait une inquiétude à voir se déployer dans son voisinage une technologie encore peu éprouvée, qui consiste à projeter dans une roche située à trois kilomètres sous nos pieds, une grande quantité d'eau à haute pression mélée à du sable et à des produits chimiques. Déjà cause de catastrophes environnementales dans les États de Pennsylvanie et du Rexas, aux USA, elle menacerait très concrètement l'une des principales nappes phréatiques d'Île-de-France, la nappe de Champigny, sans qu'aucun débat préalable n'ait eu lieu pour demander à la population ce qu'elle en pensait.

Les industriels de l'eau, peu au fait de ce dossier en réalité, qui appartient plutôt au domaine de la prospection pétrolière, n'avaient aucune autre réponse à proposer que celle-ci : ne vous inquiétez-pas, les rejets d'eau dans le milieu naturel font l'objet en France d'une règlementation extrêmement rigoureuse. Les professionnels s'occupent de tout, en somme, ne vous souciez donc de rien !

Un peu comme si tout se valait. Tous les choix industriels, tous les choix énergétiques, toutes les technologies. Du moment qu'ils font l'objet d'une certification. Comme si le progrès ne pouvait avoir qu'un sens : celui de consommer toujours plus de ressources, dans des conditions toujours plus impactantes, avec ainsi la certitude d'ouvrir des marchés à de nouvelles technologies destinées à réparer les impacts, quitte à en générer de nouveaux qu'une autre technologie viendra à son tour réparer. Et ainsi irait la quadrature du cercle infernal de la croissance : confiance, expertise, impact et technologie. Et à chaque étape, des victimes expiatroires, et de fabuleux profits !

Jeudi, avant mon débat sur l'eau, je participais à un séminaire de cadres sur le management. Le formateur nous a ainsi parlé de la confiance et de l'espoir, dans la perspective des relations à établir avec nos collaborateurs : "pourquoi pensez-vous que malgré toutes leurs déceptions, les gens continuent à aller voter ? Parce qu'ils ont toujours besoin de croire. Quand on croit, on a de l'espoir. Même si vous avez déçu vos collègues, conservez des convictions, c'est comme cela que vous regagnerez leur confiance". Un homme politique de droite le disait autrement il n'y a pas longtemps : on peut toujours mentir sur un plateau télé, le tout est de le faire avec aplomb.

La confiance, non plus comme une valeur noble à cultiver, à construire, à soigner, non plus comme un trésor dans les relations humaines, mais comme un outil de pouvoir.

A Fukushima, tout était prévu. Si si, tu peux lire des dizaines de rapports où la question de la sécurité était abordée, et les experts étaient formels. Comme à Onagawa. Comme à Fessenheim. Comme partout.

Il y avait eu des experts formels sur l'amiante, car il y avait des normes anti-incendie à satisfaire à moindre coût. Il y avait eu des experts formels sur les pesticides, car il y avait ce formidable défi alimentaire mondial à relever dans un contexte de guerre économique...shaddok2.JPG

On peut penser ce qu'on veut des José Bové et autres écolos, mais au moins nous invitent-ils à débattre, et desserrent-ils l'étau des techno-scientifiques qui ont conquis le landernau politique productiviste dans sa quasi totalité.

Moi, je veux bien passer sous la table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscottes au moment où la terre tremble. Mais à condition de ne me soumettre à aucune confiance aveugle avant, ni après. Et que l'on considère que tous les modes de développement ne se valent pas, et que l'on me donne le pouvoir de m'exprimer avant que des choix ne soient faits.

L'énergie est chère, soit. Le nucléaire en réduit le coût ? En est-on si sûr, si l'on y inclue le prix de la réparation des Tchernobyl, Fukushima et Onagawa à venir ?

11 mars, 11 avril, un mois ce matin, mais on ne parle plus du Japon, tiens. Rien, absolument rien ce matin sur les grandes chaînes nationales. On parle de voile et de visage caché. Encore une histoire de confiance et de dissimulation ?

03 septembre 2009

l'imposture écologique

article_2706-PAR03-AIRPARIF3.jpg

J'adhère à l'idée que la fiscalité est un levier de l'action publique, et qu'à ce titre elle doit contribuer à orienter l'économie et les modes de vie vers des comportement plus écologiques. De même qu'elle devrait servir à réduire les inégalités, à promouvoir les solidarités, à accompagner l'aménagement du territoire, à lutter contre la désertification des campagnes, etc. La fiscalité a de tout temps façonné les paysages urbains et les environnements humains.

J'ai pourtant du mal avec la taxe carbonne, qui renifle la supercherie à plein nez. Surtout depuis que j'ai découvert que les grandes industries polluantes seraient exonérées, Arcelor-Mittal, par exemple, qui dispose pourtant déjà d'un droit à polluer de 8 millions de tonnes de CO2 par an. Tout comme les traders qui se revendent des "droits à polluer" sur les marchés des changes à hauteur de 14 € la tonne (alors que la taxe envisagée pourrait bien monter, à terme, jusqu'à 32 € la tonne pour les particuliers).

Ce que je vois, c'est surtout que me chauffer va me coûter plus cher, tout comme me rendre à mon travail en voiture, alors que personne ne m'offre d'alternative dans aucun de ces domaines.

C'est qu'en général le banlieusard paiera plus cher, avec sa caisse achetée à crédit, tandis que le Parisien grand teint et son vélib flambant neuf seront épargnés. As-tu entendu parler des futurs péages urbains envisagés pour financer les infrastructures du Grand Paris ? C'est dans la même logique.

Tant que des solutions viables de transport ne seront pas mises en place, cette taxe n'aura rien d'écologique, ce sera juste un prélévement de plus dans le porte-monnaie de ceux qui ont déjà le moins.

La fiscalité écologique, elle devrait inciter, par des gains de pouvoir d'achat, sur l'isolation d'une maison, par exemple, sur la récupération des eaux pluviales, mais pas sanctionner par des ponctions nouvelles. Les sanctions, elles devraient être réservées à la grande distribution, qui fait venir des fruits et des légumes du bout du monde - y compris des pommes de Chine ! - au lieu de favoriser une prodution maraichère de proximité, elle devrait porter sur les délocalisations industrielles...

Elle m'énerve, cette gauche qui, pour des raisons électoralistes biaisées, pour ne pas avoir l'air d'être à la traîne derrière Cohn Bendit, en rajoute et fait du suivisme de la politique gouvernementale.

Et puis qui dit que, dans un contexte de ras-le-bol général, ce ne sont pas les arguments écologiques dans leur ensemble qui finiront par être décrédibilisés, pris pour de simples dragées inconsistantes enrobant à chaque fois une amende bien amère. Est-ce qu'ils ne sont pas en train de tuer toute l'éducation à l'environnement, purement et simplement  par effet boomerang, avec leurs conneries ?

_________________________

Lire ici une contribution éclairante d'Aurélien Bernier, du Mouvement politique d'Education populaire, et , un texte de Charles Hoareau paru hier dans l'Humanité.

25 juin 2008

l'hypnose

eoliennes.jpg

Là où je suis, je traverse ces jours-ci des paysages étranges : étrangement verts, d'abord, alors qu'ils devraient en ce début d'été être déjà brûlés à vif. Étrangement tachetés de rouge ensuite, peuplés de coquelicots étonnamment résistants, ou plutôt revenus pour un deuxième printemps. Et surtout traversés d'une population étrange, de grandes tours métalliques blanches et étroites, surmontées chacune de trois longues pales de fer. Si Don-Quichotte de la Mancha voyait ça...! Tous ces ces moulins modernes, organisés en vastes forêts trans-paysages. Il y aurait de quoi lui faire tourner la tête quelques milliers de fois.

D'autant que, et c'est cela qui est étrange, moi je trouve ces paysages - pour le moins pourtant dénaturés - tout simplement beaux. Comme une vigne sur un vallon, comme la clairière à la lisière d'un bois... L'intervention humaine n'enlaidit pas toujours l'environnement, elle peut aussi parfois le sublimer. Et ces champs d'éoliennes sont incontestablement beaux. Ils sont, je vais te dire, carrément hypnotiques. Je me suis surpris, passager d'un véhicule qui traversait leur étendue, à ne pas pouvoir les quitter des yeux. Elles tournaient toutes en même temps, toutes au même rythme lent et entêtant. Simplement belles, envoûtantes.

En France aussi, il faudra bien que l'on s'y mette, que l'on choisisse des sites, qu'en accepte de les transformer, il va bien falloir qu'on paye le prix de politiques alternatives qui préserveront l'essentiel. Ici ou là, ça nous fera des horizons transformés, forcément. Mais je t'assure, ce ne sera pas laid.