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22 février 2008

les mégalos du désert

 

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La ville de Saragosse, en Espagne (où je me trouvais ces jours-ci), et la province autonôme de l'Aragon, s'apprêtent à accueillir, de juin à septembre prochain, l'Exposition internationale sur le thème de l'eau et du développement durable. On comprend que dans cette Espagne si exangue, assoiffée, au point d'en avoir souvent épuisé ses cours d'eau, et de s'être constuit une culture de l'eau longtemps déraisonnable ("ne laissons pas se perdre une seule goutte d'eau dans l'océan"), cette thématique soit au coeur de leurs préoccupations.

Pour les promotteurs de l'EXPO, on peut penser qu'il s'agit de revenir à une approche plus rationnelle et plus durable du problème, restaurer l'image des fleuves et des rivières comme des écosystèmes qui font partie de l'équilibre de la vie, et non seulement comme des réservoirs à eau. Il s'agit aussi d'interroger les modes de développement, de remettre en cause les stratégies économiques fondées sur le tout-tourisme, ou sur la production agricole intensive.

Zaragoza 2008 fera ainsi écho à des luttes récentes qui ont conduit à l'abandon, par le gouvernement Zapatero, des projets démesurés de grands barrages sur l'Ebre, qui auraient conduit à submerger des villages entiers et tout un patrimoine culturel, ou de transferts massifs des eaux de l'Ebre vers Valence au profit d'une agriculture dévastatrice.

Vers un Las Vegas européen ?

Mais curieusement, je ne sais pas me l'expliquer, si ce n'est par des histoires de gros sous, la politique en Espagne 81f6b3b6d7a344892c219ef627c82cd5.jpgcomme ailleurs porte en elle une schyzophrénie chronique totalement déroutante. Ainsi, le même président socialiste de l'Aragon, qui inaugurera le 14 juin l'Exposition internationale sur l'eau devant les médias du monde entier, vient de signer avec un consortium de promotteurs privés un projet complètement démoniaque, dénommé Gran Scala, le Las vegas européen, au coeur du désert aragonais : 17 milliards d'euros d'investissement, 35 casinos, 70 hôtels, 200 restaurants, 500 commerces, un hippodrome et un terrain de golf, tout cela en plus des 4 parcs à thème...

On connait les délires mégalomaniaques des princes de la péninsule arabique et leurs projets pharaoniques à Dubaï et Abou-Dhabi, qui préparent à leur façon, et en sur-exploitant une main d'oeuvre asiatique dépourvue de tout droit et de toute protection (écouter ici les émissions de Gérard Mermet dans Là-bas si j'y suis), une reconversion touristique et économique pour un après-pétrole inéluctable. Soit.

Mais là, à nos portes, sur un continent plutôt plus conscient que les autres des enjeux environnementaux, au coeur d'une région qui s'est battue pour préserver ses ressources... comment le concevoir ? España, por favor, no los dejas hacerlo ! (merci de ton aide, Tisbea)

Qu'il y ait derrière de puissants groupes, à moitié maffieux (j'écris à moitié pour ne pas me retrouver avec un procès au cul, on ne connaît jamais la longueur exacte des bras de ces gens-là), complètement mégalos, sans aucun scrupule à l'égard de toutes les communautés villageoises qui cherchent, pour vivre, à simplement préserver leur rapport simple et modeste à l'eau, c'est évident.

Mais comment ce président - je le répète, socialiste - de l'Aragon, a pu ainsi s'engager, non seulement à autoriser le projet, mais à accorder des dérogations sur les lois relatives aux jeux, à mettre en place des infrastructures autoroutières, à y installer une gare pour la future liaison TGV, à consentir un volume invraissemblable d'investissements publics ?

Outre ces problèmes écologiques, un habitant sur six de la région aragonaise est qualifié de dépendant au jeu. Par conséquent, la réalisation de ce projet pourrait avoir des conséquences psychologiques et financières catastrophiques sur les habitants voisins du site.

Après la stupeur des premières annonces, un petit noyau de résistance est en train de se former. Ils étaient 600 réunis en assemblée, il y a une dizaine de jours, pour former un comité régional "Gran Scala, No!", ils ont décidé de former dans chaque village des comités du même nom, et dotés de leur bâton de pèlerins d'arpenter les sentiers du pouvoir, de la citoyenneté, et de l'action pour mettre ce projet fou en échec.

Heureusement, ils sont rompus aux causes désepérées qui se gagnent à la fin, il leur a fallu cinq ans de Marche bleue et l'élection de Zapatero pour gagner contre le "programme hydrographique national". Ils savent que la route peut être longue. Il n'est pas exclu, comme du temps de la Marche bleue, que les chemins vers Bruxelles leur fasse traverser notre pays. Si c'est le cas, ce ne sera pas une traversée du désert, j'espère, et ils trouveront du soutien sur leur route.