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21 février 2013

à un degré du chaos

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C'est le problème des médailles : quoi qu'on fasse, il y a deux faces. Les anges sont d'un côté, mais côté pile, toujours un diable se niche.

En apparence, tout est simple, donc. Je suis là, à Budapest, en pleine liberté pour me ressourcer. Me reconnecter à moi-même, comme disent certains de mes amis. Et pour commencer, me réconcilier avec mon corps. De ce côté-là, ça ne marche d'ailleurs pas si mal. Mon corps résiste bien à l'épreuve de force que je lui inflige chaque matin : 2OOO mètres de course de fond en eau claire. Je vais au turbin sans rechigner. Bien sûr, dehors, il fait froid. Plus ou moins zéro, mais mon rituel est bien rôdé. Habituellement, je prends la douche avant d'aller dans l'eau. Tant pour l’hygiène, que pour me laisser gagner par une sensation froide entre la douche et la piscine, qui fait de la petite seconde d'entrée dans l'eau un instant fugace d'intense délivrance. Là, si je suis mouillé au moment de sortir, je crois que je me pétrifie aussitôt. Je sors donc de mon hôtel à sec, la sensation froide m'enveloppe ainsi très progressivement, et je suis mûr, cinquante mètres plus loin, au moment de la pénétration.

Après, nager en plein air, c'est un bonheur. L'eau reste à 27 degrés. L'eau des piscines doit être à 27 degrés. En dessous de 26, c'est trop mordant, le corps peine à s'échauffer. Au dessus de 27, une fois passée la sensation initiale, tu te sens vite devenir cotonneux, le muscle n'a plus l'énergie de réagir. C'est très important la température d'une piscine : elle doit être à 27, à un degré près !

Un degré, une minute, et tout peut changer : le fameux effet papillon ! Tiens, lundi dernier, la douche avait été tristement vide après ma séance de nage, je m'étais donc savonné vite fait bien fait. Mais au moment précis de partir - j'étais déjà à la porte - voilà que toute une ribambelle de grands gaillards - probablement des waterpolistes - arrivent. Une minute plus tôt, et je pouvais faire mine de commencer ma douche pour rester quelques instants parmi eux. Mais dans ma position, faire machine arrière n'aurait eu aucun sens, je me suis donc contenté de regarder l'heure, pour ajuster ma prochaine séance à leur horaire d'entraînement.

Mardi, au lieu de 9h20 comme la veille, je suis ainsi allé nagé à 9h30. Échec total ! Pas la visite d'un chagrin d'amour,coup de blues,vie gay,homosexualité,drague,piscine,nager,natationseul compétiteur. J'ai persévéré, et hier, à 10h30 précises, alors que je finissais ma douche, l'équipe a débarqué. La plupart des gars ont ôté leur maillot, beaux comme des dieux grecs. Tout en se touchant, se savonnant, ils n'ont pas arrêté une minute de parler. Leurs sexes, initialement rétractés par le froid et l'effort, se sont vite gonflés sous l'effet combiné de l'extraction, de l'eau chaude, et du contact de leurs mains, allongés un peu, appesantis, sans jamais aller jusqu'à l'érection. Leurs bavardages rendaient le tableau naïf, innocent. Tout à mon émoi, je m'étonnais de voir cette génération tout entière prise dans la mode du sexe rasé. Preuve qu'ils se regardent les uns les autres, et que des normes naissent de cette jauge, sans s'énoncer...

En apparence, donc, ça va. Je suis plutôt étonné de voir comment l'on me tourne autour dans les bains, même lorsque s'y trouve du beau gibier, moins rassi que moi.
 
J'en sais plus sur Michel et Daniel, tiens, car évidemment, ils étaient au Rudas hier, et m'ont accompagné deux heures durant dans les eaux et les recoins secrets de l'établissement. Les deux anges sont donc hollandais. Michel, le grand glabre aux yeux de braise et à la houppette de Tintin, est professeur de journalisme à Amsterdam. C'est surtout à lui que j'ai plu. Daniel est professeur spécialisé pour des enfants gravement inadaptés à Arnen. Ils ont mon âge, sont plutôt bien conservés, et notre trio irradiait le grand bassin central où était massée une assistance de choix. Ça va.

Ça va aussi parce que j'ai le temps d'écrire, ce qui ne m'arrive plus guère, sur-sollicité par toute une série de passions et d'activités absorbantes, le piano figurant au rang des nouvelles, je t'en reparlerai.

Ça va parce que je lis. Mon premier Fred Vargas. Je sais, je suis à la bourre. Mais la lecture et moi, tu sais... Trop de voiture, trop de radio dans ma vie, le livre vient toujours à la fin. Ou dans les voyages. Une histoire de loups dans le Mercantour qui me tient en haleine.
 
Ça va parce qu'un grand soleil d'hiver innonde Budapest ce matin.

DSCN4647.JPGÇa va parce que je vais au concert, parce que j'ai visité pour la première fois l'émouvant appartement du grand compositeur hongrois Zoltán Kodály, dans un rond point qui a porté successivement les noms d'Hitler, de Staline, de la jeunesse nationale, du peuple triomphant, avant de porter tout simplement son nom à lui... La musique calme aussi l'histoire.

Ça va parce ce matin je pars visiter la maison de Béla Bartok, et que cette visite s'annonce chargée de grosses émotions encore.

Ça va. Ça va.

Pourtant.

Pourtant, cette fichue face sur cette putain de médaille. Ce fichu pile habité du diable ! La médaille à une face, ça se saurait, si ça pouvait se fabriquer.

Donc regardons-la bien, cette médaille, retournons-là puisqu'il le faut.

Évidemment, que ça ne va pas. Que rien ne va. Que ça a rarement été aussi mal. Ne vois-tu pas que j'y suis nu ? Que j'y nage nu ? Que j'apprends et que j'apprends encore pour finalement ne savoir que battre des membres dans le vide ?

Par quoi je commence ? Par ce qui me fait le plus de mal ? Par ce qui me fait le plus peur ? Par ce qui me rend le plus triste ? Par ce que je fuis le plus et me rattrape sans cesse ? Par ce qui m'insupporte le plus en moi ? Je te parle de quoi, làmédaille à 2 faces.jpg ?
 
De maman qui dégringole ? De sa possible dégénérescence cérébrale, pas diagnostiquée avec certitude, mais le sera-t-elle jamais, de son improbable rebond ? D'un matin à l'autre, j'avais une mère et j'ai un petit être chétif, perdu, dont on ne sait plus si on lui parle ou si on lui fait passer le temps. D'une saison à l'autre tout a basculé et l'on ne sait s'il faut s'accrocher à l'idée d'une issue prochaine, ou intégrer celle de l'étape irrévocable. On avait tout anticipé pour qu'elle vieillisse bien, doucement, sauf ce saut dans un néant aux émotions diffuses. Ça nous tombe dessus, comme ça, mais je fais quoi, moi, avec ça ?

Je te parle de quoi ? De mon mec ? De l'homme avec qui je vis depuis quinze ans, mais avec qui je ne partage plus que le toit et le lit, enfin, un lit bien chaste, juste par habitude ? Ah, et aussi la moitié de mon salaire. Il me reste la belle famille. Une relation d'indescriptible confiance me lie à elle, et je n'ai jamais mieux parlé de ma mère qu'avant-hier, avec ma belle mère. En hongrois dans le texte. On s'est compris. Igor est amoureux fou depuis quinze jours. D'un homme à qui il dit d'aussi belles choses qu'il me disait au début. Ça me soulage, ou ça devrait, mais qu'y puis-je si là, à ce moment précis, je m'en sens abandonné ?

Je te parle de qui ? De mon ami d'amour ? J'ai fait le deuil de tout avec lui, en cinq ans. Celui de mes désirs, celui de mes espoirs. Il me laisse partager la musique, parfois le chaud contact de sa main sur la mienne, et un flot ininterrompu d'insupportables frustrations. Je me ruine à le suivre dans une frénésie de concerts, m'ajoute des sorties à moi pour me croire libre, lui offre celles auxquelles il serait tenté de renoncer. Et j'ai toujours aussi mal quand je le vois flamber pour s'offrir des plaisirs coûteux, achetés à la conscience par une terminologie tantrique. Ou quand je le devine éperdu dans des jeux de séduction. Quand il aura compris que nous étions faits pour être des amants d'éternité, que nous aurions pu nous épargner du temps et des souffrances, nous serons, lui et moi, au seuil de la mort. Notre relation affichera trente ans au compteur, mais sans doute refusera-t-il encore d'admettre que c'était bien là notre sort, car lui sera resté libre d'un bout à l'autre. En attendant, j'ai mal à chialer.

Je te parle de qui ? De quoi ? De mon amoureux du bout du blog qui n'espace plus ses visites, mais les intersidéralise ? De mes chefs, pris dans l'engrenage des duperies de la gauche, étouffés par des budgets qui s'étiolent, et contre qui je n'ai plus l'énergie de me battre ? Je te dis que Daniel et Michel ont décliné mon invitation à dîner hier soir, et que c'est ce qui m'a filé un méchant coup de blues ? Je te raconte comment je me dégoute quand je me vois, quand je m'entends, quand je m'imagine dans le champ de vision des autres ? Comment, comme maman, je me trouve insignifiant, comment j'aimerais être tout le temps tout petit, transparent, et pourtant recevoir du vrai amour ?

Je suis à un fil du grand chaos. A une minute, à un degré. On ne joue pas sa vie à pile ou face. On la mange à pile et à face, à anges et à diable. Et parfois on oublie de la poser du bon côté.

19 juillet 2009

le premier homme qui me marcha sur la lune

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C'était à la fin du printemps 1996. Je vivais à Budapest depuis plus de six mois. Je voyais chaque matin sous les douches de la piscine Alfred Hàjos de jeunes hommes nus, insouciants de leur jeunesse et de leur beauté. Mais tout autant que je prenais conscience de l'irrévocabilité de mon homosexualité, j'avais l'impression que chaque regard me trahissait, ou que ces jeunes n'étaient que des fabriques à fantasmes, inaccessibles et irréels. J'enviais simplement leur jovialité et le naturel avec lequel ils portaient leur nudité. Une ou deux fois par semaine, brutos10415.jpgsouvent le week-end, je commençais à explorer les bains thermaux, et je voyais alors d'autres nudités, plus équivoques. Les volutes de vapeur me faisaient disparaitre et j'y craignais moins d'exister au milieu d'elles.

Et puis une fois, c'était dans le bain de l'hôtel Gellert, il était arrivé qu'un homme s'approchât de moi, m'y caressât la jambe du dos de la main et tout en me parlant m'y empoignât le sexe. Il me dit en français - il était professeur d'université - qu'il avait bien de la chance qu'un jeune homme aussi beau que moi se laissât ainsi approcher. J'avais alors tenté à mon tour de lui toucher le sexe, mais ne rencontrant qu'une pièce molle cernée de poils longs, j'en avais ressenti du dégoût et le mis aussitôt à distance.

Il était néanmoins évident que le moment approchait où j'allais passer à la casserole, et j'en recherchais l'augure. Je découvrais aussi que les printemps à Budapest étaient inondés de soleil, que les gens aimaient alors à se dévêtir. L'Est s'avérait être autre chose que ce que je m'en était représenté depuis tout petit : il y régnait une douceur de vivre, des couleurs et des rythmes des plus agréables. A la fin du travail, je commençais à m'aventurer à la grande piscine familiale Palatinus. Je ne sais plus d'où je le tenais, d'un guide ou d'une observation plus personnelle, peut-être de ce malheureux professeur d'université, mais je savais qu'il y avait des terrasses naturistes non mixtes, et qu'on y faisait parfois des rencontres. Qu'était une rencontre, d'ailleurs, et si elle avait lieu, comment le savoir ? Et qu'en faire ? J'allais peut-être là-bas avoir des occasions de répondre à ces questions.

1-as (5).jpgJe ne sais plus bien dire si c'est à mon premier passage que la rencontre eut lieu. Ou s'il m'avait fallu y revenir plusieurs fois, car j'ai la faculté d'occulter les tentatives infructueuses. J'y étais allé plusieurs fois à de simples fins exploratoires, me semble-t-il, sans m'attarder, me sentant intrus ou me croyant observé. Toujours est-il que ce jour-là, de mai ou de juin 96, un samedi, autant que je m'en souvienne, sur la terrasse d'abord, puis sous la douche de façon plus explicite, un garçon m'observa et me fit comprendre que je lui plaisais. Lui n'était pas vraiment beau. Mais il était jeune. Il était un peu édenté, très brun, et je me souviens que je me demandais s'il n'était pas Gitan. Je l'ai même supposé être un prostitué, et durant tout ce qui allait suivre, jusqu'à son départ, ne connaissant ni les codes de la drague ni ceux du tapin, je m'imaginais qu'à la fin il allait me demander de le rétribuer de quelque chose.

Il s'appelait Csaba. Il était en vélo alors que j'étais venu en bus, il avait donc du suivre le bus pour me rejoindre chez moi, et cette insistance m'avait intrigué. Il avait l'air content de me suivre, et me fit comprendre que les Français étaient des amants de choix.

Autant que je m'en souvienne, je ne m'embarrassais pas de savoir si je serais à la hauteur ou non. J'avais juste besoin de vivre cette expérience. Et qu'importait qui il était au fond, et ce qui le motivait. Qu'importait son sourire un peu benêt. Pour la première fois, j'allais embrasser un homme avec frénésie, un homme frotterait son sexe contre le mien, m'arracherait les vêtements, je connaitrais mes premières pipes. Mon cœur battait fort, mais je ne donnais visiblement pas l'impression d'être novice. En entrant dans mon immeuble, j'eus l'impression que les voisins étaient tous à l'affut, et qu'ils préparaient déjà un rapport circonstancié à l'attention de l'organisation qui m'employait. Une fois chez moi, je les imaginais dans le couloir écoutant à ma porte chaque bruit que nous pourrions émettre. Mais finalement, dans l'action, j'évacuais ces sensations parasites, et me laissais aller à prodiguer des caresses et à en recevoir.

Je revois peu de choses de ces premiers pas sur ma lune. Un canapé vert bouteille, une lumière déclinante, un sexe tendu... Dans mon brutos5134.jpgsouvenir, je nous revois surtout debouts. Il n'y eut aucune pénétration, donc aucune capote, et je suis incapable de dire si ces instants durèrent un quart d'heure ou trois heures.

Cela reste en tout cas le premier sexe d'homme que j'eus jamais touché à part le mien et celui si inconsistant du professeur d'université. De ce jour-là, je sortis du scaphandre de mon innocence sexuelle, et commençai une aventure foisonnante sur le chemin des hommes.

Dès vendredi, je repars en pèlerinage à Budapest, en mode sex and sun, et ce n'est pas au Palatinus que j'escompte la moindre de mes rencontres, comme pour laisser à mon soleil du Levant le loisir de se faire couchant.

[Je racontais là, à l'ouverture de mon blog, tout ce qui bouillait en moi à l'époque de ce coming out]