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16 octobre 2008

la petite révolution des sifflets

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La Marseillaise a donc été sifflée. Dans un stade.

C'était déjà arrivé en octobre 2001, pour un France-Algérie qui devait être d'anthologie mais qui ne se sera jamais terminé.

J'avais été dans le stade ce jour-là, sans percevoir immédiatement la résonance qu'aurait cette histoire.

Pendant des mois et des mois, jusqu'à l'élection présidentielle, la droite allait hurler à la honte nationale.

La honte ? C'est surtout sur le visage des séniors de banlieue, que je la lisais dans les jours qui suivirent, chez ces pères, ces mères de la première génération. Pas cette honte feinte, exprimée par des politiques en quête d'émotions populistes. Mais une honte profonde, nourrie de misère et de dignité comme les quartiers en regorgent, une honte qui disait l'impuissance, et qui conduisait même certains de ces hommes et ces femmes d'exil à s'en remettre à Sarkozy, à sa clique.

Parce que quand on se sent impuissant, on se berce de l'illusion que l'autorité et la répression peuvent remettre des jeunes sans espoir et sans avenir dans le droit chemin.

Sept ans plus tard, Sarkozy, ça tombe bien, tient les rênes de la nation, après avoir tenu cinq ans ceux de l'ordre public. Et l'hymne national est encore sifflé.

C'était pourtant si simple, à les entendre alors...

Fillon déclarait hier matin qu'il aurait fallu annuler la rencontre, qu'il ne faudra plus jamais accueillir au stade de France de matchs avec des pays du Maghreb. C'est un gag, ai-je pensé ? Mais qui est-il, ce petit baron ? Imagine-t-il un seul instant, quand il parle, ce qu'il aurait fait des 80.000 spectateurs, la plupart jeunes de ces banlieues, après avoir proclamé l'annulation du match ? Mais ce n'était pas une gaffe : Sarkozy lui a emboîté le pas, ses ministres Bachelot et Laporte à sa suite, ainsi que la machine médiatique - je te recommande un excellent article, là - et a proclamé que désormais, tout match sera interrompu quand l'hymne national aura été sifflé !

Jusqu'où iront-ils dans l'absurdité et le mépris ? C'est quoi, un hymne sifflé, ça commence où : quand un supporter siffle ? Dix ? Cent ? dix mille ? Et pourquoi infliger la punition aux soixante mille autres ? Et aux millions de téléspectateurs ?

Et le stade, quelqu'un s'est demandé comment évacuer un stade en colère ? Et pour les compétitions qui entrent dans le calendrier officiel d'une compétition ? C'est l'empereur, en quittant l'arène, qui signifiera quelle équipe est gagnante ? J'ai vraiment cru rêver toute la journée, suspendu à mon transistor, à entendre de telles débilités !

Eug`ene_Delacroix_-_La_liberte_guidant_le_peuple.jpgMais sur le fond ? Ces sifflets, quand-même... Eh ! bien, je vais te dire, je ne suis pas sûr que ces sifflets soient un problème. Bien sûr selon l'idée que l'on se fait d'un hymne, selon qu'on a connu la guerre, l'occupation, ce symbole peut avoir valeur d'intouchable. Et quand on a le goût du sport, la notion de respect à l'adversaire peut, doit être une règle essentielle, indépassable...

Mais pour ces jeunes d'octobre 2008, comme pour ceux d'octobre 2001, siffler n'est-il pas surtout une manière de s'affirmer ? Dans un stade, tout est interdit, et tout est contrôlable. On n'y introduit pas d'arme, pas d'objet contondant, pas de bouffe ni de boisson, pas d'opinel. Même un cure-dent se ferait repérer. On n'y introduit plus de banderole. A l'entrée du stade, des men in blacks fouillent tout, aucun sac ne rentre sans avoir été ouvert et vérifié. On s'assure même que tu n'es pas sur une liste de "personnes interdites de stade". Et c'est très bien comme ça, les hooligans, on en a soupé ! Mais les sifflets, comment interdire des sifflets d'entrer dans un stade ? En coupant des langues ?

Bien sûr, on peut disserter sur l'incivisme, mais va plutôt jeter un œil sur le blog d'Anydris pour voir quelle gueule il a, l'incivisme, le vrai, la violence qu'il recouvre, la peur qu'il entretient. Ou bien interrogeons nous sur l'incivisme des exilés fiscaux, des patrons qui délocalisent, des banquiers qui s'offrent des parachutes dorés... Mais là, franchement, si on n'est pas dans un registre bon-enfant, on est simplement au cirque !

Tu as des jeunes, toujours humiliés, toujours discriminés, toujours stigmatisés, qui ont un pays mais qui portent en eux sans l'avoir jamais blanc mesnil jeune.jpgchoisi deux identités qui les laissent l'une et l'autre en souffrance, qui ont l'opportunité de se retrouver tous ensemble dans une teuf géante, dans un événement qu'ils vivent comme le leur, par un simple souffle entre la langue et le palais ils ont la possibilité de manifester, de se faire entendre, d'affirmer, de s'affirmer... Mais bien-sûr qu'ils la saisissent.

D'où donc pourraient-ils avoir cette docilité béate, idiote, de rester dans le rang ? Par respect de quoi, de qui ? Gardez la tête froide, messieurs ! Vous aviez mieux à faire à quelques heures d'un sommet européen que l'on disait décisif pour remettre l'économie du monde sur ses rails...

Des fois, c'est con que le ridicule ne tue pas !

07 décembre 2007

Quand il a mal, c’est moi qui saigne…

ef1b01b7569b2379fb42d3023c4754ed.jpgJe vais te parler d'un pote que je connais à peine. Je vais donc t'en dire de grosses conneries, forcément. Mais peu importe ! Je veux m'y essayer. Il ne mérite sans doute ni la caricature ni les clichés auxquels je vais avoir recours, immanquablement, mais je sais que tu auras l'habileté et l'indulgence de les dépasser.

Ce pote, c’est un môme de l’immigration, premier cliché, donc : un môme des cités, qui a grandi dans une certaine violence et dans la promiscuité. Mais c'est aussi le fruit de fratries solidaires. Un 30b6f7d1c982e184bdd02230298b0161.jpgmôme, en somme, d’un monde que je ne connais pas. Mais d'un monde où il y a un père, une mère, des coeurs qui palpitent et d'autres figures finalement qui me sont familières. Et puis des règles qui me dépassent, où l'on ne gagne pas impunément le droit d'appeler son pote "p'tit frère".

le rap du p'tit frère

Ce que je sais de lui, c’est comme un rap de lui - parce qu'il y faut forcément du rythme :

C'est qu’il en a chié. Pour exister / et pour s’échapper. Pour échapper / à sa condition, pour que sa gueule / sa couleur de peau, son accent des cités / ne soient pas ses seules destinées / ou plutôt ne dessinent pas - seuls - sa destinée / Ni son goût pour les hommes, ni ses p'tites perversités / Il en a chié pour tout, pour s'échapper de tout / et pour s'accaparer tout / les règles de la vie, les lois de la survie / et les codes du système - surtout / Pour dépasser son horizon / l'emprise de la famille / revendiquer une forme de vie digne / pour gravir quelques échelons / je crois qu’il en a vraiment chié.

d8f0410c3a520f228c3a36458f0fb8b0.jpgfin du rap.

En fait, il y a réussi, et plutôt bien encore : Ce que je sais de lui, c'est qu'il a eu sa voie, son école à lui : il s’est frotté, il s’est mesuré, trempé, tempéré. il s’est gonflé des regards, il s’est conquis une âme, il s'est aguerri, ennorgueilli, s'est forgé la trempe d'un séducteur, il en a joué, comme tout un chacun au fond, pour gagner plus que de l’amour, plus que de l’admiration, de la reconnaissance ou de la simplicité. De la capacité à donner, à transmettre, et c'est peut-être le plus important, pour dire sa réussite.

Il s’est construit en somme : champion dans sa discipline à lui, héros dans son blog à lui, il s’est construit un réseau pour ses secrets à lui et pour les partager, une maison pour sa compagne et ses enfants à lui. Il en a bavé pour en sortir, pour s’affirmer, pour avoir le droit d’être fier, le droit d'être lui. Mais tout cela n'est rien.

l'écroulement 

Ce n'est pas ça l'objet de ce billet. Ni sa maison, ni sa famille, la grande ou la petite, ni sa c3ea45465b7a4f75d904f3ebe0621412.jpgréussite, ni ses rêves de gosse, ni ses réseaux d'homme libre.

Certains pourraient dire , certains l'ont-ils dit ?, il est la preuve que dans notre République, avec de l'effort, chacun peut s'en sortir. Et pourtant...

Et pourtant ? Ce qu'il y a, c'est que parfois, il se produit quelque chose qui est comme un écroulement. Et cet écroulement, c'est ça, le sujet de ce billet.

Il y a que parfois, il en a marre de jouer des rôles, d'être stoïque, de faire semblant. Comme tout le monde, quoi ? Oui bien sûr comme tout le monde. Sauf que lui - c'est ça que j'ai compris, que je veux te faire comprendre - c'est tous les jours. Tous les jours que des regards lui dénient son parcours. Tous les jours qu'on l'enjoint de gravir à nouveau les barreaux de l'échelle. Tous les jours qu'un signe, un hochement d'épaule, un sac à main comprimé contre un sein lui rappellent d'où il vient, quelle gueule il a et qui il est. Tous les jours que des régimes politiques se font champion des néologismes pour dénier toujours d'avantage son droit à l'humanité : sauvageon avant hier, racaille hier, voyoucrate aujourd'hui... et donc demain cafard ou chien galeux !

Et c'est si fort, si quotidien, si intimement intériorisé, que quand une main se tend, pleine de tendresse, sans s'en rendre compte il la met à l'épreuve. Maladroitement, violemment, comme pour savoir jusqu'où cette main est capable de donner de l'amour. Ca l'empêche d'être simplement gentil. Ce que je sais de lui, c'est qu'il ne caresse qu'à rebrousse poil, et que son compliment est forcément rugueux. Et que ça peut même le rendre con.

e85099af8f22977ef4d183c8e62cc889.jpgC'est ça, le sujet de mon billet : ce qu'il y a derrière les rôles et derrière la façade, ce que vivent ces mêmes jeunes qui viennent de nos cités, partout en France, en Europe. Cette impossibilité, absolue, définitive, quaucune statistique ne révèle jamais, qu'aucune réussite individuelle habilement montée en épingle dans les rubriques people ne parvient vraiment à dissimuler, cette impossibilité totale à s'élever socialement en jouant le jeu de la République, quand on vient de là où il vient. Et partant de là, la tentation du feu, la tentation de s'élever autrement que par les chemins de la République.

Alors quand il a mal, c’est moi qui saigne. Je le lui ai dit un jour où il manifestait de cet écroulement, et je ne suis pas sûr qu'il l'a compris. Ce que je voulais lui dire, c'est que je saigne à mon pays, à ma République, je saigne à ce peuple que je voudrais chérir, que je voudrais voir comme mes parents m'ont appris à le voir : fier, résistant, ouvert, curieux, métis, humaniste, généreux. Je saigne à mes illusions.

Chaque fois qu'il s'écroule, j'ai mal parce que je l'aime. Mais surtout, je saigne à mes utopies.