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20 janvier 2008

mes bouteilles à la mer

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Je vais bientôt reprendre le fil de mon histoire avec Laurent, commencée là. Mais avant cela, je dois ouvrir une parenthèse et te faire une confidence. Sans cela, tu ne pourrais pas comprendre comment je peux publier des lettres que je lui ai écrites il y a des années.

J'ai plusieurs fois vécu à l'étranger. Je veux d'ailleurs rendre hommage à ce très beau billet de Fiso, qui rend compte de ce ressenti très particulier que l'on se construit sur des terres d'adoption, dans des exodes choisis. Elle y parle, au détour du récit d'un film et de sa bande originale, d'une Irlande où elle a vécu des années. Je n'y ai évidemment pas reconnu un pays que j'aurais connu, mais j'ai senti y battre cet exil de jeunesse, que j'ai moi aussi éprouvé, et de sa nostalgie que j'en éprouve encore.

J'ai ainsi vécu entre 92 et 93 en Syrie, pour y faire des études d'arabe.

En venant à Damas, j'avais quitté une vie trépidante de responsable syndical étudiant. Je venais presque comme pour trouver refuge dans une oasis d'études, en m'éloigant de toute charge, de toute responsabilité, de toute notoriété. J'étais en quête d'un bulle, où j'aurais cette liberté de me consacrer à cette seule chose, choisie par moi seul : étudier l'arabe, le pratiquer, aussi intensément que possible, m'y immerger enfin complètement pour au bout, peut-être, arriver à en faire quelque chose.

J'aurais des jours et des nuits à te parler de cette expèrience, qui reste unique dans ma vie. Ce blog me donnera sans doute l'occasion d'y revenir. Permets-moi ici de rester dans ma parenthèse.6f6c7d0d3e7a00c885e163cfd75e13b7.jpg

A cette époque, nous n'avions pas Internet, et les communications téléphoniques à Damas étaient elles-même chimériques. Il y avait une seule ligne pour l'ensembles des stagiaires et pensionnaires de l'Institut français. Pour joindre la France, il fallait appeler un central international, demander un numéro, et attendre, dans le couloir, que le central te rappelle et te mette en relation. Ça pouvait durer une heure, deux heures, une demi-journée. Le central rappelait et tu n'étais plus là parce que tu n'avais pas pu rester. Il fallait aussi être prudent, parce que le téléphone était certainement sur écoute. Et la liaison était de toutes façons quasi inaudible.

Pour nous joindre, c'était encore pire.

C'est ainsi que j'appris la mort de mon père plus de 24 heures après, d'un simple télégramme m'annonçant que mon billet d'avion vers Marseille avait été réservé, que je n'avais qu'à passer à l'agence Air-France pour le récupérer. Ma mère s'était désespérée de ne pas réussir à m'appeler.

Pour communiquer, il nous restait donc le courrier. Nous avions mis au point un système pour ne pas dépendre ni de la poste internationale, ni de la valise diplomatique. Chaque fois qu'un membre de l'Institut savait qu'il allait rentrer en France, il inscrivait son nom sur un tableau, et nous lui déposions notre courrier, affranchi d'un timbre français, dans sa bannette.

Chaque semaine, en retour, les services de la valise diplomatique nous livraient le courrier de France.

J'écrivais beaucoup. Quand on est loin, pour longtemps, on écrit beaucoup, on ressent le besoin de partager. On comprend mal, parfois, que l'autre, resté dans l'ordinaire de la vie, écrive moins, en ai moins le temps, en ressente moins la nécessité.

Moi, j'écrivais de longues lettres à Armelle, ma copine restée en France. Je me souviens notamment après la mort de papa, où elle avait été si présente, si attentive, où elle m'avait tant soutenu et avait tant soutenu ma mère, chaque fois que l'absence et le chagrin m'envahissaient, je me tournais vers elle.

Il en fut ainsi après Noël 92. Nous nous étions tous retrouvés autour de maman, il y avait eu beaucoup de chaleur et de réconfort, et mon retour sur Damas avait été éprouvant. J'avais donc beaucoup écrit. Mes émotions étaient si vives, elles devaient se dire, les obsèques m'avaient fait renouer des liens, et j'avais besoin de les entretenir.

En ce mois de janvier 93, j'écrivis dix, douze, quinze lettres, je ne sais plus. Elles étaient belles, permets-moi d'en être fa16985e55cc2ff7fcf611945f36b05e.jpgsûr. A Armelle, je consacrais la plus longue, dix feuillets au moins qui disaient l'amour, le manque, l'absence, la reconnaissance, j'avais tant besoin d'elle. C'est la plus belle lettre d'amour que je n'ai jamais écrite.

Ce courrier, je le confiais comme d'habitude à notre messager annoncé, un pensionnaire syrien de l'Institut qui rentrait sur Paris.

Mais les semaines s'écoulèrent sans que je ne reçoive de réponse. De personne. Puis des courriers m'arrivèrent, sans référence à mes lettres. Je questionnais, et l'on me confirmait, non, rien n'était arrivé. A son retour, notre pensionnaire nous expliqua que son bagage avait été perdu. A tort ou à raison, nous ne le crûmes pas, et nous le pensons tous, encore aujourd'hui, agent des services secrets syriens, les mukhabarat.

Imagine dans quel état cet épisode a pu me mettre. Je ne décolérais pas, j'étais dans un curieux mélange d'affliction, d'incrédulité, d'impuissance, de révolte totale. Cette lettre d'amour, cette lettre-là plus que toutes les autres, où j'avais investi tout mon être pour la composer, perdue à jamais, jetée là comme une bouteille à la mer, laissée à la lecture malveillante d'un petit fonctionnaire miteux...

Depuis, il n'est plus une lettre que je n'ai écrite sans que je n'en eut fait et conservé une copie.

Ça a été notamment le cas durant mon deuxième exil à Budapest. C'est là que j'ai écrit encore, beaucoup, et notamment à Laurent.

Maintenant que cette parenthèse est refermée, je vais pouvoir te donner à lire ces lettres.