Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05 novembre 2012

souvenirs et contrepoints

Cimetiere.jpg

Jeudi sonnait le vingtième anniversaire de la mort de papa.

Bizarrement, j'ai d'abord beaucoup pensé à Sylvie, peut-être parce que je l'ai revue récemment. Sylvie était la secrétaire générale des Jeunesses communistes. Nous nous étions beaucoup côtoyés, avant que je ne parte à Damas pour mes études d'arabe - autant que pour échapper à une a carrière politique. Elle avait su m'annoncer la nouvelle avec tact. J'étais dans un état d’affolement car je n'avais pas reçu le premier télégramme qui m'annonçait le décès, mais seulement un second qui me donnait l'heure du vol où une place m'avait été réservée. Je n'arrivais pas à joindre maman, le téléphone de la maison était sans cesse occupé et le pressentiment grondait. Depuis Damas, la ligne était terriblement intermittente. Je ne sais pas d'où m'était venue l'intuition que Sylvie saurait, mais elle n'avait pas semblé surprise de m'avoir en ligne, ni même de m'entendre incrédule. Elle m'avait juste dit que ma mère essayait de me joindre, qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle avait une mauvaise nouvelle à m'annoncer, que mon papa était mort, que ma mère serait rassurée de savoir que j'étais prévenu. La suite - l'étourdissement où je me trouvais en rentrant chez moi préparer ma valise, puis en retournant à l'institut français retrouver mes nouveaux amis avant de décoller vers Paris - je l'ai racontée là.

J'ai beaucoup aussi pensé à Menem. A Charles de Gaulle, il m'avait attendu pour faire le voyage de Marseille avec moi. Puis le voyage de Puybrun, juste après l'hommage public rendu à Gardanne, le dernier voyage pour mon père, dans un lourd corbillard gris métallisé.

Il y avait eu le tumulte, la famille, les voisins, ma grand-mère qui gérait, entourait et oppressait ma mère, les couleurs resplendissantes d'un automne élégiaque. La messe, donnée par un prêtre-ouvrier de nos amis mais que ma mère avait malgré tout choisi d'éviter.

Jeudi a sonné le vingtième coup de cette histoire.

Nous n'avons pas eu, cette fois, les belles couleurs d'automne qui nous avaient alors accompagnés. Même ma belle sœur n'a pas voulu nous accompagner au cimetière. Mon frère, ma mère et moi y avons marché seuls. Igor virevoltait autour de nous avec son appareil photo, glanait quelques images morbides pour je ne sais quel travail graphique à venir.

Le sol était humide, quelques tombes à l'abandon faisaient l'objet d'une procédure de reprise, et la cimetiere-de-campagne.jpgmousse s'y amassait dans les cavités. Les autres avaient été abondamment fleuries la veille, le cimetière était propre. Avoir perdu un parent un 2 novembre est un privilège.

Mon frère avait sculpté un masque dans une citrouille. A notre arrivée, mercredi soir, une bougie animait ses yeux exhorbités, concession au goût des traditions de ma belle-soeur. Il m'a dit qu'il avait croisé Jean-Claude, et qu'il l'avait reconnu sans l'ombre d'un doute.

Jean-Claude, c'était le fils du notaire. Quand nous venions, enfants, passer un mois chez ma grand-mère (avant de partir, l'autre partie des vacances, faire du camping sauvage en montagne avec nos parents), nous étions invariablement les parigots, les têtes de veau et les têtes de chiens des mômes de notre âge. Après les deux-trois jours de reprise de contact, nous vivions avec les autres, jouions à leurs jeux, perdions le même temps dans les mêmes langoureuses inactivités, parfois tapions dans un ballon ou allions nous baigner à la rivière, mais nous restions néanmoins toujours les parisiens aux têtes de gogoles toujours bonnes à rabrouer.

Même lorsque, installés près de Marseille, nous ne vivions plus à Paris depuis longtemps.

partie de émptanque.jpgIl n'y avait que jean-Claude et Dominique, avec qui la complicité allait plus loin. Ces deux-là, leur truc, c'était la pétanque. On jouait entre-nous, tout le temps. Le matin, l'après-midi, le soir tombé à la lumière des réverbères. Les week-ends, lorsqu'à l'occasion d'une fête de village s'annonçait un concours de boules, alors c'était la mobilisation générale. Il m'arrivait parfois de compléter leur triplette. Mais souvent, ils faisaient doublette et j'étais leur plus fervent supporter.

L'adolescence passée, j'ai cessé de venir passer toutes mes vacances à Puybrun. Militant étudiant, je "tenais" le parvis des facs pour proposer l'adhésion aux nouveaux inscrits, ou je partais faire de grands voyages de solidarité avec les jeunes communistes. Je venais une semaine, de-ci de-là. J'ai arrêté de les voir. Jean-Claude habitait de l'autre côté du village, de toute façon. Quant à Dominique, devenu maladivement timide, plus encore que sa mère, il devint rare de le croiser même subrepticement, quoi que partageant la même place de village.

Odette, la mère de Dominique est devenue, au fil des ans, une amie très proche de ma mère. Une complice. Elle s'était beaucoup occupée de ma grand-mère avant que la perte totale d'autonomie n'oblige à avoir recours à un établissement. Elle entretient, aujourd'hui encore, le jardin de notre maison de famille, y cultive son partager et nous régale d'une partie de sa récolte. Lorsque les saisons sont à l'heure, elle aime me conduire dans ses coins à girolles, dans un donnant-donnant où nous troquons, elle ses secrets moi ma voiture. Hélas, cela fait déjà plusieurs années que je rate le coche ! Au détour des bavardages d'été, je sais que la complicité de Jean-Claude et de Dominique ne s'est jamais éteinte, qu'ils se voient encore beaucoup et qu'ils courent désormais les concours de boule les plus prisés et les mieux dotés.

A l'évocation de sa rencontre avec Jean-Claude, j'ai dit à mon frère ma surprise de voir son amitié avec Dominique avoir survécu à toutes ces années et à l'âge. Le fils du notaire et le fils du maçon, le notable et le cantonnier. Mon frère m'a répondu, narquois, que cela tenait sans doute au fait qu'il s'agissait plus que d'une simple amitié...

La vache !

C'est vrai qu'ils font l'un et l'autre figure de vieux garçons, les deux seuls du village, d'ailleurs. L'autre Dominique a repris la boucherie de sa vieille tante Aline et nous régale d'une saucisse dont Puybrun 24.jpgla recette se transmet de génération en génération. Les genoux en charpie mais marié, il a un grand fils, plus que beau gosse, qui se prépare déjà à prendre la suite. Quant aux deux garçons de la boulangère, les frères Galtier, ils prospèrent, l'un dans les bars-tabac du Vaucluse, l'autre dans la grande agriculture.

Un souvenir longtemps enfoui a surgi en entendant l'allusion de mon frère : Dominique, sa sœur Josy et leur maman avaient été nos voisins, avant qu'ils ne doivent rendre à mon grand oncle, ou plutôt à sa veuve, la maison qu'ils louaient, attenante à  la nôtre. Nos "jardins de devant" communiquaient par un petit portillon rouge. Une fois - nous avions alors quoi, six ou sept ans ? - nous nous étions cachés sous le banc, Dominique et moi, et nous étions montré nos zizis en gloussant. Ma seule vraie expérience de touche-pipi jusqu'à mon coming out tardif.

girolles.jpgSe montre-t-on les zizis entre garçons sans nourrir un fantasme, une attirance, sans cultiver une orientation sexuelle particulière ? Qui se réalisera ou non, d'ailleurs, mais la question d'un coup m'est venue et avec elle, une autre, beaucoup plus fantasmée, sur la relation qui est celle aujourd’hui de ces deux amis d'enfance et de vacances. Trouble.

Fin septembre, les girolles avaient été en retard, fin d'été trop seche. Début novembre, elles s'en étaient déjà allées, décapitées par la vague de froid. Je me suis replié sur des promenades en plein champ, sur quelques vieux rosés des près - deux-trois jeunes pousses attardées, triste cueillette en vérité ! - avec à la clé, malgré tout, une belle poêlée de mousserons ! Saisis à l'huile, rehaussés d'une jetée de vinaigre balsamique, il ne leur a manqué que quelques lamelles de figues, en contre-point sucré.

Samedi, dans la douceur de l'après-midi, nous avons fait une grande marche et sommes repassés maison de ferrandou.jpgdevant une des très belles demeures du village et de ses alentours. Une vielle bastide en promontoire avec, en contre-bas sur la route de Chatou, un grand portail de pierre tuilé. Son propriétaire arrachait du lierre et, presque honteux d'être vu dans cette tâche, s'est excusé, d'un jovial accent anglais : "Ça ne m'arrive que tous les quinze ans, ne vous inquiétez pas !...".

Il nous a parlé de sa maison, acquise trente ans plus tôt, de ce magnifique portique vieux du XVIIe siècle, d'une imitation réalisée à grand frais par un voisin néo-bourgeois mort six mois après l'avoir achevé. Il en est venu à évoquer les pianos qu'il a installés dans "ses ateliers". Pour répéter, car il est baryton, en est-il venu à nous dire. A son âge, David Wilson-Johnson - c'est son nom - est fatigué de se soumettre aux caprices des metteurs en scène, mais il sillonne encore la terre entière pour des concerts ou des récitals. Il a échappé de justesse à Sandy, quittant Boston sur le fil, poussé par des vents qui l'ont ramené sur Paris en quatre heures et demi.

Il sera le 23 mai au Musée d'Orsay pour chanter un répertoire italien ancien. Contrepoint musical à notre séjour quercynois. Mes voisins de là-bas.

14 octobre 2011

si ce n'est pas moi, alors qui ?

syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damas

C'était trois ouds, au son mat. Campés dans des mélodies traditionnelles, inflexions subtiles, se miroitant les unes les autres, se répondant, se succédant, renchérissant, pour fondre au terme d'une divagation contemporaine dans le concerto d'Aranjuez. Le oud devenait guitare et la musique finissait d'embrasser la Méditerranée. La soirée commençait bien, on y entendit la voix de Mahmoud Darwich, interpellant la terre et la vie. La solidarité avait de belles couleurs.

Voilà des mois que j'assistais en ingrat, silencieux, à la rébellion tragique du peuple syrien, les yeux presque fermés, occultant ce pan de ma mémoire, inhibant mes émotions, refoulant ma culpabilité.

Damas incarnait il y a presque vingt ans mes premières amours. Elle les accomplissait. Je fuyais à Damas les mondes politiques, étudiants et syndicalistes qui me pressaient d'embrayer sur de nouvelles responsabilités publiques, y retrouvais la maîtrise de ma trajectoire, l'installant sur les rails de la langue et de la culture arabes, sur ses saveurs, sur ses chants, sur ses débats, sur son histoire méconnue et stigmatisée. A Damas, j'eus enfin le droit d'être vraiment jeune, anonyme, connecté au monde réel, et j'y rencontrais de ceux qui deviendraient mes plus beaux amis. Puis cette page fut tournée pour devenir une parenthèse. La parenthèse dorée de mes presque trente ans.

Je revois mes amis de loin en loin, une ou deux fois par an. L'une de celles-ci, Agnes, m'a appelé dimanche pour me signaler qu'un de nos amis communs, le comédien et metteur en scène Issam Abou-Khaled , était à Paris pour quelques jours, qu'il aimerait me voir, et qu'il y aurait ce lundi soir, au théâtre de l'Odéon, une soirée de solidarité avec le peuple syrien. C'était complet, on ne pouvait plus réserver de place, mas je décidai d'y aller quand-même, non seulement pour revoir mes amis, mais aussi et surtout pour tenter d'entrer participer à cet acte de mobilisation des artistes et des intellectuels pour la Syrie.

Voilà comment je me suis retrouvé, lundi, pour deux ou trois heures, grâce à la défection de deux inconnues dont me furent abandonnés les noms, bercé par des ouds délicats, immergé dans l'univers que j'ai le plus chéri au monde, au moment où il n'en finissait pas d'osciller entre printemps et barbarie.

Il n'y avait pas que le trio Joubran. Olivier Py ouvrit de mots d'artistes cette rencontre improbable, n'hésitant pas à accomplir cette incroyable audace d'unir dans le même verbe « les dictateurs militaires, les dictateurs financiers et les dictateurs médiatiques ». Dominique Blanc, qui me poursuit, a lu en présence de son auteure l'extrait poignant du journal intime d'une femme rebelle à sa famille et éprise d'air, l'écrivain Samar Yazbek. Elias Khoury, Jack Ralite, Farouk Mardam-Bey et d'autres surent trouver les mots pour nous permettre de croire qu'il y avait une alternative à la banalisation du crime. Jacques Bonnafé, et Agnes Sourdillon lurent des extraits d'ouvrages bouleversants.

Il y avait aussi du beau monde : Alain Juppé est venu plaider la position de la France et celle de l'Europe, mal entendu par ceux qui réclamaient la mise en œuvre plus audacieuse de sanctions, voire une intervention armée. Il y avait aussi Lionel Jospin et Bertrand Delanoë, le nouveau secrétaire national du parti communiste, Pierre Laurent. Leïla Chahid était là, porteuse des espoirs du Printemps palestinien.

Et puis il y avait ces jeunes. Ces jeunes syriens de vingt ou vingt-cinq ans qui ont décidé de tout affronter pour accéder à la liberté. Je ne sais pas bien ce qu'ils mettent dans ce mot-là, personne ne le syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damassait vraiment, sans doute une espèce de mélange entre leur représentation illusionnée du monde occidental, l'image démultipliée des infimes espaces de liberté qu'ils se sont déjà créés via les réseaux sociaux ou leur simple parole. Quelque chose qui confusément les relie au monde. Et plus sûrement le rejet d'un système où tout est accaparé par une clique fortunée qui s'arroge seule les privilèges du luxe, des voyages et de la parole publique. Ils étaient là, tous. Leur voix était dans la salle. Leur chant y était. Leur œil y brillait d'espoir. Leur œil tuméfié de la torture.

Et j'ai pris conscience. J'ai accepté. J'ai compris. La révolution syrienne, ce n'est pas la révolution tunisienne avec de la répression en plus. Ce n'est pas la révolution égyptienne, avec un pouvoir plus intransigeant devant soi. C'est le même désir de liberté, la même disposition à tout donner pour y réussir, mais avec en face un système engagé dans un projet d'anéantissement de toutes ses velléités. Damas ne réprime pas que les manifestations, à coups de matraque ou de tirs de fusils. Damas élimine, Damas choisit ses cibles, Damas enlève, Damas torture, Damas mutile. Polpot pour la rage contre l'intelligence, Pinochet pour la sophistication de la torture.

Dalyna, je t'avais promis depuis longtemps de te parler de Damas, sans y arriver. J'avais au fond de moi des images de souk, les odeurs de mes premiers pas un soir d'octobre, le chant du Muezzin qui ponctuait mes nuits, des Dabkés endiablées à la fin de mezzés, un long hiver aux nuits recroquevillées par le froid, mes virées à Beyrouth, à Palmyre, à Petra. J'avais tout ce monde enfoui, rude mais généreux, à te livrer mais il était trop loin en moi. Il s'y était figé.

Et voilà que des mots ont su venir me réveiller et me faire regarder en face l'horreur et le devoir.
 
Je conclue en reprenant ceux de Jack Ralite, empruntés à José Balmes rentrant dans le Chili de Pinochet en 1988 : "Si ce n'est pas moi alors qui, si ce n'est pas maintenant, alors quand ?".
 
Il fallait que ce fut moi aussi. Juste un peu pour réussir à me regarder en face.

Un récit précis et engagé de cette soirée est à retrouver ici sous la plume d'Antoine Perraud.
 
 

10 février 2011

c'est beau, un peuple en révolution

el-tahrir.jpg

C'est beau de voir un peuple rassemblé. La place al-Tahrir est belle, occupée par une foule qui s'essaye à un bonheur nouveau, celui de porter ensemble un même combat.

Mon Caire s'est transfiguré, jour après jour, se transforme encore et n'est qu'à la lisière de sa mue. Ma Tunis se cherche toujours, dans une actualité occultée par un Orient plus incertain. Ma Damas gronde-t-elle aussi sous cape ? En tout cas des espoirs ont claqué dans le ciel : un peu flous, sans doute, mais qui sortent le monde arabe des clichés où l'enferment dictateurs et islamophobes confondus : des Moubarak-dégage1.jpgespoirs de dignité, de justice, d'intégrité, de liberté ! De ces petites choses simples si malmenées de par le monde, si contrariées jusqu'à nos propres portes.

Le grand cirque de la politique se poursuit dans l'incrédulité, attise la colère, brouille les cartes, et se répète, sans frontière, à l'infini. Ses maîtres, où qu'ils soient, sont les mêmes acrobates. Qu'ils fuient en turbojet à la première alerte, qu'ils mettent en scène un transfert flou du pouvoir. Qu'ils occupent deux heures durant face à des âmes innocentes les ondes de la compassion sur la chaîne du populisme télévisuel, ils gèrent au mieux le même bastringue de la corruption, poussés par les fortunes puissantes qui ont besoin de ces dérisoires 1309602_photo-1297373954037-1-0_640x280.jpgmurailles, mais avec de belles valises à sauvegarder pour leurs propres compte. Ou honteux des pommes où ils ont croqué. Dans le secret défloré de jets privés.

Tunis exhale aujourd'hui un jasmin printanier, Le Caire des chichas douces-amères, et au moins l'on respire. Pendant ce temps, mal-prévoyant sans doute, Paris agite l'épouvantail brun d'un multiculturalisme coupable, pas beaucoup plus malin que les autres mais tablant sur une haine bonne conseillère pour les cyniques et les désespérés.

Intriguer pour brouiller les cartes, décourager les peuples d'intervenir, les tenir loin des manettes... Ils sont les mêmes. Sauf que leurs peuples expérimentent et retrouvent le sens de l'histoire.

25 janvier 2011

Jean-Pierre (1), ou quand nous devenions

le-palais-azem-visoterra-26663.jpg

Il faut que je te parle de Jean-Pierre.

Jean-Pierre, c'est un ami rare. Même si une fatigue passagère, doublée d'une petite déprime, l'a conduit à laisser filer le temps sans donner de nouvelles - pendant quoi, dix-huit mois ?

Nous nous sommes revus jeudi dernier autour d'un grand plateau de spécialités éthiopiennes, pour enfin nous découvrir sous un jour intime.

Un ami rare. A qui s'attache une histoire unique, un épisode magique de l'existence. Un souvenir suspendu et créateur. Nous étions l'un et l'autre à Damas, conduits là-bas par une passion commune. Ou par une fuite semblable. Cela fera vingt ans l'année prochaine.

Nous étions jeunes, nous étions beaux, le monde était à nous. Nous étions vingt jeunes gens, de vingt-trois à vingt-huit ans, aux parcours différents, mais mus par le même amour de la langue arabe dont la poésie nous avait séduits - à la faveur de rencontres ou de voyages - et l'Institut français de Damas nous accueillait pour une formation intensive de perfectionnement, une bourse d'étude en poche pour les plus brillants, à nos frais pour les débutants.

Je parlais mieux que tous les autres, avec un accent et des intonations presque authentiques, du fait de mon mimétisme et de mon immersion passée dans la communauté libanaise de Marseille, mais étais dépourvu de base. J'avais été un piètre étudiant, trop absorbé par mes activités syndicales, je lisais et écrivais moins bien que tous les autres, tant et si bien que j'avais été placé dans le groupe des faibles. Et encore, en "auditeur muet" durant tout le premier trimestre pour ne pas affecter le niveau général de la promo...

damas.jpgA notre arrivée, Damas étais emplie des lumières et des senteurs d'un orient chatoyant. Octobre nous ouvrait ses terrasses, et de cafés turcs en narguilés, nous faisions connaissance les uns avec les autres, et les affinités se nouaient. A une petite dizaine, nous commencions à former un groupe d'exception, car des valeurs nous rassemblaient, ramenant en fin de compte l'exotisme à peu de choses dans ce qui nous liait. Les racistes, les fils de diplomates, ou les promis à de brillantes carrières formaient le leur.

Frédérique et Sylvie avaient une terrasse qui enjolivait nos soirées d'automne et de printemps, le Chamiyat nous recevait chaque midi pour un déjeuner autour d'une fattouche ou d'un kebbé au laban, Stéphanie envoûtait Karim et quittait son compagnon au moment où celui-ci venait de France lui rendre visite, Frédérique se cherchait, Sylvie exultait, Renaud pensait, François-Xavier construisait... Jean-Pierre et moi étions les deux plus ardents pensionnaires de la bibliothèque. Pour des raisons différentes, nous investissions dans ce stage comme personne, nous y voyions l'un et l'autre un sésame pour faire quelque chose de nos vies. J'étais séduit pas ses idées, son humour déluré, sa vaste culture et son insondable curiosité. Lui, c'était l'archéologie. Moi, ce n'était rien : un projet griffonné par hasard pour obtenir ma place dans la promo, inventant un pont avec mes déjà bien vieilles études de physique, mais sans conviction. Il fallait que je sache l'arabe, j'aurais bien le temps, ensuite, de trouver quoi en faire.

Notre groupe s'est soudé davantage encore à la mort de mon père. J'y voyais moi, en tout cas, un solide secours. Et la force de notre amitié a pour l'essentiel survécu aux vingt années depuis écoulées. Karim est retourné en Algérie, Renaud a disparu dans les limbes de l'enseignement, François-Xavier a fait un retour étoilé l'an passé, par téléphone, Stéphanie s'est brouillée mais reparaît, par l'entremise de mon grand ami Menem. Restent Agnes, Sylvie, toujours loin mais toujours proche, Frédérique et ses indétrônables doutes, et Jean-Pierre.

Avec Jean-Pierre, nous avons eu toutes nos périodes. Celle de son mariage, dont je fus le témoin le jour où une princesse mourait sous le pont de l'Alma, puis celle de sa séparation, qu'il a eu du mal à assumer. Il est comme ça, Jean-Pierre : se livre peu, encaisse, laisse sourdre en lui la lassitude, puis explose et tourne la page juste avant que la fatigue ne le noie. Celle des séries, quand, en célibataire, il venait pour une soirée, un week-end, ou en transit depuis Lyon, se faire choyer, sans jamais oublier son saucisson lyonnais ou ses quenelles au brochet. Nous finissions alors nos soirées devant trois ou quatre épisodes de Six feet under puis de Rome. Celle enfin du professorat, où il a rencontré sa nouvelle compagne, mais celle aussi qui le dévore, corps et âmes, au point que la déprime et une certaine impuissance le gagnent à nouveau.

Jeudi, c'est drôle, le restaurant où nous étions avait quelque chose du Chamiyat. La gastronomie n'y paris-ethiopia-12601.jpgétait pas syro-libanaise, mais sa disposition, tout en longueur, nous a rappelé nos déjeuners de l'époque. Nous avons alors évoqué la grande avenue Abou Roummané, nos visites au souk, nos excursions à Alep avec l'inoubliable hôtel pouilleux Siahiyat. Et puis surtout les échappées vers Beyrouth, les retrouvailles avec mes amis libanais où nous étions accueillis comme de précieux frères.

Oui, les plus belles, ce furent nos plus belles années. J'y oubliais moi mes démons parce que ma copine était loin mais que sa seule existence m'épargnais d'inconfortables sollicitations.

Nous apprenions, nous nous liions, nous envisagions l'avenir avec optimisme, nous devenions, simplement.

(à suivre)

14 janvier 2009

quand j'apprenais l'arabe (1) une histoire de Gmörks

titreca.gif

Je n'étais pas retourné à l'Université de Saint-Denis depuis, quoi, 1995 ? Depuis mon DEA ? Hier à l'aube, dans le dégel parisien, j'y fus accueilli par un magistral arc-en-ciel. Pas un lambeau, non, pas d'éparses reflets irisés, un vrai, un grand, une porte somptueuse dans laquelle je m'engouffrais pour entendre résonner en moi quelques unes de mes belles années.

Peut-être parce que le hasard voulait que ce jour-là exactement, l'Université Paris 8, dite Vincennes à Saint-Denis, fêta ses quarante ans.

L'arabe, je l'ai d'abord appris dans la rue. Enfin, dans les marges, je veux dire, dans des relations amicales, dans mes premières amitiés amoureuses qui ne disaient pas leur nom. Mais qui avaient des visages. Un surtout. c'était un arabe chanté, chantant, c'était des élans poétiques, c'était une ouverture au monde. Mon ouverture à la vie.

Mes études de physique finirent par me paraître bien dérisoire, à côté des souffrances humaines auxquelles je m'éveillais.774_Le_Hezbollah_contre_la_democratie.jpg

Montant m'installer à Paris, gorgé d'orgueil pour répondre à l'appel du mouvement étudiant, faisant peu de cas de ma petite amie d'alors - mea culpa - je délaissais les sciences pour donner à mes rudiments d'arabe quelques bases académiques. Durant quatre ans, je fus ainsi inscrit en fac d'arabe. Par le jeu des équivalences (ayant déjà en main une licence de physique et une demi-maîtrise), je fus inscrit directement en licence de langue et civilisation arabe, avec une ribambelle d'UV de DEUG obligatoires à rattraper tout de même.

Mes engagements militants prenaient le pas. Mes UV, j'en passais une ou deux par an, je commençais à comprendre le fonctionnement de cette langue, mais de connaissance académique, je n'acquérais rien !

En 1992 je partis pour Damas, histoire de m'offrir ce qui m'avait manqué, et d'échapper aux pressions militantes. Accessoirement, pour dire à mes congénères, et à mes aînés, que mes années syndicales étudiantes ne feraient pas de moi un permanent politique, j'abhorrais la figure du permanent politique, j'avais donc des projets.

A l'Institut Français, je suivais une formation intensive de perfectionnement. Tu parles de perfectionnement ! Il y avait trois groupes : celui des bons, celui des moyens, j'étais dans celui des faibles. Et encore, comme auditeur muet pour le premier trimestre, histoire de ne pas tirer le groupe vers le bas. Tu imagines mon niveau. L'arabe, ni aucune autre langue, ne s'apprend à coup d'une ou deux UV par an, il y faut de la pratique, de l'engagement, et de l'intensité.

J'avais pour moi d'être venu à Damas pour vraiment travailler, je passais mon temps libre à la bibliothèque, je préparais mes thèmes, mes versions, je lisais la presse. Au deuxième trimestre, je n'étais plus muet, et au troisième, je rivalisais avec nombre de mes petits camarades. Ce faisant, je me liais à certains qui sont aujourd'hui encore des amis proches. Et qui souffrent avec moi de ce qui se passe à Gaza, dont ils se sentent cousins.

Durant les deux années qui suivirent à Saint-Denis, je liquidais mes derniers reliquats du DEUG, et passais ma licence en février, soutenais ma maîtrise en septembre, puis mon DEA en juin suivant. Réussir vite et bien pour gagner mon allocation de recherche. Tout en occupant un emploi de responsable politique qui m'absorbait bien davantage que le mi-temps pour lequel j'étais payé : j'avais été rattrapé par "la chose politique", et il me fallait gagner mon échappatoire, encore.

La semaine avant ma soutenance, par une belle journée estivale, mon directeur de recherche vint m'informer que la formation doctorale avait vu l'allocation dont elle disposait jusque-là, celle qui m'étais promise en quelque sorte, supprimée. Elle me passait sous le nez quand les sciences humaines, partout en France, étaient sabordées par le gouvernement Balladur. Je n'allais donc pas faire ma thèse. Tant pis pour le darwinisme chez les arabes, que je laissais à d'autres le soin d'étudier, je n'allais pas m'engager dans trois ou quatre ans comme j'avais passé ces deux là : sans temps pour vivre, sans argent pour sortir, et avec le flou artistique au bout du tunnel.

Une opportunité vint à passer, un tournant professionnel, une page dans ma vie, je partis à Budapest pour quatre ans et l'arabe devint surtout un objet d'oubli. Parfois de nostalgie.

9aaaGmorks_m.jpgAlors quand Manu Causse-Plisson est venu frapper à mon écran, l'autre jour, pour me demander de bien vouloir essayer de lui traduire quelques unes de ses petites histoires de Gmörks, j'ai été à la fois émoustillé et paniqué. J'ai réalisé tout ce que j'avais perdu. J'étais même sans outil, sans logiciel, sans clavier me permettant de pratiquer cette langue, qui emplit pourtant quelques une des plus belles années de ma jeunesse.

Et je regarde autour de moi, et je vois peu de monde, en fin de compte, qui réalise dans la vie ce à quoi il se fut un temps destiné.

(La suite :

Quand j'apprenais l'arabe (2) rendre son histoire à l'islam

Quand j'apprenais l'arabe (3) les mécréants)

 

24 février 2008

quelle connerie la guerre !

bd817cd1a5953e5f3cb8bb260c2fc66b.jpg

J'ai besoin d'inventer un nouveau mot pour écrire ce qui va suivre. Indélébilité. L'indélébilité de la guerre, c'est ça qui me vient après ma soirée d'hier.

Ce samedi, c'était théâtre et retrouvailles. Ca me rend toujours fier de connaître des artistes, et encore plus d'être leur ami, je crains toujours de n'en être pas digne.

Mon ami Issam Bou Khaled présentait donc au théâtre du Tarmac, dans le Parc de la Villette, une adaptation française de sa pièce Archipel, qui fit un tabac à Beyrouth à sa sortie, il y a dix ans.

Parlons donc d'abord théâtre. Archipel se définit comme une comédie noire futuriste. Les personnages sont des zombies, rescapés ou victimes d'une guerre du Liban. D'une guerre, oui, car nous sommes au 22ème siècle, et les guerres du Liban, on ne les compte plus. A chaque guerre, les destructions d'immeubles permettent de rejeter à la mer de telles quantités d'immondices, de béton, avec au milieu des cadavres, que les remblais sont à une guerre de relier le Liban à Chypre. Et de réaliser le mythe d'un Liban, pont entre l'orient et l'occident. En guise de mythe, les personnages de ce théâtre expérimental et absurde, comme tirés d'une bande dessinée, se vivent comme des déchets de l'histoire et évoluent dans l'univers glauque d'un égout.

L'adaptation française a un peu perdu de l'humour noir et caustique des premières scènes, et je me suis un peu noyé 80ea5da932c00903be548e444e721df3.jpgdans la frénésie du début, puis la poésie et le sens se mettent en place, et c'est un magnifique travail qu'il présente là (jusqu'au 15 mars - relâche dimanche et lundi).

Issam Bou Khaled, je l'ai connu au Liban l'été 1991, juste au sortir de la guerre. C'était à l'occasion d'un camp de vacances organisé entre jeunes communistes français et libanais. Pendant 15 jours, nous avons partagé l'accueil et la convivialité dont sont capables les orientaux, mais surtout connu de tout jeunes gens qui, c'est ainsi, avaient fait la guerre. Avaient grandi dans la guerre. N'avaient connu que la guerre. La plupart avaient porté le fusil, notamment dans la résistance contre l'occupation du Sud.

Cette phase de paix, si nouvelle, était complètement déstabilisante pour eux, leur équilibre se cherchait. Ils devaient faire leur deuil de la guerre. Il devaient faire leur deuil du projet démocratique et laïque qui les avait portés. Il y a ceux qui voulaient continuer comme si rien n'avait changé, parce qu'il restait au Sud cette "bande de sécurité", toujours occupée. Il y a ceux qui réfléchissaient à l'accompagnement dont auraient besoin tous ces ex-miliciens pour se reconvertir dans une vie normale. Ils se posaient mille et une questions sur l'avenir, et nous étions au coeur de leurs débats.

C'est étonnant, mais beaucoup envisageaient des carrières artistiques, comme s'ils ne voyaient que l'art et la création comme moyen de témoigner, de continuer à dire des valeurs, comme pour échapper au côté petit buiseness à qui la paix faisait désormais la part belle. Comme pour ne pas se trahir. Issam, qui était l'amuseur public au sein du groupe, avec un art sans pareil de raconter des histoires, une expressivité exceptionnelle du visage, des mimiques à se tordre, rêvait de commencer des études de théâtre.

Ce séjour avait été particulièrement intense en émotions et en amitiés. Pour moi qui connaissais déjà le Liban et son histoire, notamment à travers mes amitiés avec Menem ou Ali, et pour tous ces jeunes Français qui se prenaient un petit bout du monde en pleine tronche. Il y eut des histoires d'amour fulgurantes et des amitiés qui allaient durer. Issam et moi, on fait partie de celles-là.

Au cours de mes études d'arabe à Damas l'année d'après, j'ai eu la chance de pouvoir revoir régulièrement plusieurs de ces jeunes. Presque chaque mois, pendant un an, je m'échappais de la chape aculturelle syrienne pour passer quelques jours dans la liberté et la joie de vivre libanaises. Et c'est chez Issam et ses parent que j'étais hébergé à chaque fois. Il connut aussi plusieurs de mes copines de Damas, parmi lesquelles Agnes et Faridé, qui prolongèrent quelques années de plus que moi des séjours d'étude ou de travail au Liban ou en Syrie, et qui contribuèrent à entretenir la relation malgré la distance.

Samedi soir, donc, après la représentation, on s'est retrouvé comme autrefois. Et c'est vrai qu'on aurait dit que rien n'avait changé. Sauf qu'il y avait Bernadette, sa femme et premier rôle dans la pièce, et leurs deux enfants. Et que je leur ai présenté Igor. Il y avait également la soeur de Issam, Bouchra, que j'avais plusieurs fois rencontrée chez eux, et avec qui l'on a découvert hier que nous étions nés le même jour, le même mois de la même année. A neuf heures d'intervalle.

J'ai appris que la guerre de 33 jours d'Israël contre le Hezbollah, durant l'été 2006, avait provoqué trois fois plus de destruction que les seize années de la guerre civile.

J'ai découvert un Issam pessimiste, résigné à de nouvelles guerres - parce qu'il pense qu'un exemple libanais démocratique et de coexistence interreligieuse est de toute façon insupportable aux pays voisins, à Israël et aux Américains - et prêt à fuir pour épargner à ses enfants ce qu'il a lui même enduré.

Issam, c'est un chrétien, avec un nom de musulman. Bernadette, c'est une musulmane chiite, avec un prénom chrétien. Leurs enfants ne sont ni l'un ni l'autre, mais la société ne fait plus de place aujourd'hui aux ni l'un ni l'autre. Libanais, tu es sommé de choisir ton camp ! Chrétien ou musulman, pro-syrien ou anti-syrien, pro-Hezbollah ou pro-Israël... Le Liban a souvent été comme ça, sans quoi il n'y aurait sans doute pas eu de guerre, mais au moins existait-il des espaces de respirations, des passerelles, y avait-il aussi un mouvement laïque porteur d'un Liban non-confessionnel. Leur couple et leur famille témoignent à eux seuls de ce rêve. Cet espace n'existe plus et il étouffe.

Et pourtant, son oeil est resté si clair. Et comme j'ai aimé qu'il me parle, et qu'il me parle, pendant des heures, plongeant dans mon regard son accent sans pareil. Quelle connerie la guerre !

12 février 2008

les godemichés de mes copines de Damas

30f29c7a3f65c61d5e0adb2f85c5aab5.jpg

Vendredi soir, je retrouvais à Paris deux copines "de l'époque de Damas", c'est à dire avec qui j'ai partagé mon année d'études d'arabe, entre 1992 et 1993 : Agnes et Fred (dite Faridé). J'ai beaucoup d'admiration pour elles, leur opiniâtreté, le niveau de perfection qu'elles ont atteint, l'une et l'autre, dans la connaissance et la pratique de cette langue. Elles ont beaucoup d'admiration pour moi, mon parcours, mes engagements, les responsabilités que j'occupe ou que j'ai occupées. Bref, on s'aime, on se suit, et on se respecte.

Elles deux, plus deux ou trois autres copains et moi, avons formé d'emblée un groupe d'amis très soudé par des valeurs communes, et sommes restés proches tout au long de ces années. Nous portons le même regard sur ce Moyen-orient qui avait tout pour se développer dans la paix et la prospérité, mais que l'occupation, les intérêts pétroliers ou géostratégiques, ont plongé dans cet indicible chaos.

Je n'ai eu aucune difficulté à leur dire mon homosexualité après être sorti du placard, même si c'est en couple avec Armelle que tous m'avaient d'abord connu.

La vie parisienne est ainsi faite que même à beaucoup nous aimer, nous ne nous voyons que deux à trois fois par an. Avec Agnes et Faridé, il y avait même neuf mois qu'on ne s'était pas revus. La honte sur moi, qui me suis détourné un peu d'elles pour venir à ta rencontre.

J'aime bien leur compagnie, elles sont enjouées, ont un regard sur le monde et une belle curiosité. Comme moi, elles ont la quarantaine. Mais elles sont seules. Des histoires qui tournent en eau de boudin. un amant passionnel avec qui la vie commune s'est avérée impossible et qui vit au Brésil... Et ce sujet, que nous n'abordions autrefois que de façon un peu sybiline, sur le ton du constat de situation, sans entrer trop dans l'affectif, et encore moins dans le sexuel, nous en avons parlé de façon très libre ce vendredi.

D'habitude, je crois que j'étais excessivement prude, contenu par l'image qu'elles s'étaient forgées de moi. Et là, est-ce un effet du blog, de ce que je te raconte chaque jour, d'une capacité nouvelle à assumer tout, à décomplexer le sexe ? Nous avons parlé de nous, évoqué nos infidélités convenues, à Igor et à moi, leur manque de partenaire, à elles, leurs stratégies pour sortir du célibat, leurs échecs et leurs peines, nos tensions et nos frustrations. On a même parlé du cadeau que ses copines ont fait à Faridé pour ses 39 ans : des godemichés. Deux. Elle regrettait d'en avoir choisi deux électriques, parce que ceux qui ne le sont pas, parait-il, gagnent en soyeux. Elle n'en a encore expérimenté qu'un, le plus petit, et elle s'est laissé surprendre par la rapidité avec laquelle il conduisait à l'orgasme.

Elle nous a demandé si nous en avions déjà essayés. J'ai répondu que oui, pour ne pas avoir à expliquer comment il m'arrivait d'avoir recours à des procédés et des ustensiles, comment dire ? plus baroques, en fonction de ce qui me tombait sous la main...

Comment en sommes-nous arrivés à parler ainsi ? Cela veut-il dire que mes ami(e)s "d'avant" peuvent, eux aussi, elles aussi, devenir des "potes de l'intime" ?

Alors, je me suis dit ceci : on n'écrit pas tous des blogs, on n'y pousse pas tous aussi loin le contact à l'intime, mais au fond, nos ressentis, nos désirs et nos besoins sont si semblables, que toutes les frontières ont, fondamentalement, vocation à tomber. Inéluctablement. Comme les masques.

04 février 2008

Laurent (4) écrire, pour te faire parler

8e4a9b8aa732fddad383c450893fa25c.jpg

Cette lettre à Laurent, je n'avais pas prévu de te la montrer. Elle présente peu d'intérêt. Ce n'est pas encore celle où je lui fait ma déclaration (ce sera finalement la suivante). Ici, il s'agit de simples voeux, voilà. J'y parle aussi de ma maman, que j'aime tant, plus que tout peut-être (c'est l'occasion d'en glisser une photo récente - ci dessous). C'est donc un peu un interlude, à la façon de Zoridae.

Mais elle aborde une question qui finalement, surtout ces derniers jours, recommence à me perturber. J'écris pour faire écrire, mais écrivant je fais peur. Comme si j'établissais un standard où j'attendrais que l'autre se situe. Tu produis pour plaire, et plaisant tu rebutes. Tu prends de l'élan pour sauter loin, et tu obliges l'autre à reculer plus loin encore, et finalement à se prostrer.

Ce que je ne sais pas faire, c'est être simple pour t'autoriser à le rester. Je te harcèle alors que j'ai besoin de toi et de ta simplicité. Entends simplement celà, s'il-te-plait : de toi et de ta simplicité.

[Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

Laurent (2) à côté de l'essentiel

Laurent (3) retour de Calcutta

et sur le pourquoi, j'ai conservé ces lettres, c'est ici.]

_________________________

Budapest, le 4 janvier 1996

Mon très cher Laurent,

D'abord – puisque je n'ai pas encore eu l'occasion de le faire, je te souhaite une très bonne nouvelle année. Plus qu'une concession aux conventions d'usage, c'est le souhait que 96 soit une année fructueuse pour toi, tes projets, tes amours. Qu'elle nous réserve à tous de vrais moments de bonheur, chacun de notre côté, ou ensemble parfois.

Rentré du bureau vers six heures et demi, je me suis installé sur la grande banquette verte du salon, toutes lumières alumées. Signe que le moral est bon. D'habitude, après la journée de travail, je me cantonne dans ma chambre, investis mon grand lit, comme une armée en déroute se replie vers sa base arrière. Besoin de sécurité. Le grand séjour m'est inhospitalier, il est trop sombre. Alors je ne quitte la chambre que pour la cuisine, le temps d'une bolée de pâtes et de deux oeufs au plat. Puis retour sur le lit, leçon d'anglais, puis un peu de lecture sur fond musical, et dodo bonne heure. Ce soir par contre, je me suis senti attiré par le grand séjour. C'est la chambre que j'ai crainte. Tous mes lustres - du plus mauvais goût post-moderne – sont alumés, sans que j'y prenne garde. Et j'ai choisi Bach pour m'accompagner. La Passion selon Saint-Jean. Splendides choeurs qui te transpercent de toute part. La façon dont leurs envolées te pénètrent, t'envahissent, t'enveloppent... quelle belle évocation de l'emprise amoureuse. Moi, la religiosité de ces musiques m'échappe complètement, je ne m'intéresse pas aux textes tirés des Evangiles, et de toute façon dits en allemand. Seuls m'attirent les élans passionnés, l'émotion – les tourments ? - qui les charpentent, les douleurs qui s'enroulent autour d'un violon, qui s'y hissent et explosent tout en haut d'un accord suraiguë, pour être absorbées par la chorale. C'est un peu comme dans la vie : les plus grandes souffrances finissent digérées par la société : c'est sa façon de ne pas les regarder. Rares, finalement, sont ces traumatismes qui conduisent aux drames de la mort. Le plus souvent, il y a des mains – sans visage – pour tendre un drap devant celui qui s'apprête à sauter. C'est comme ça que la société tient bon. Comme ça que les cantates de Bach s'achèvent en apothéoses. Sans n'avoir rien résolu des tortures infligées. Mais en les ayant toutes transgressées.

Laurent, je ne vais pas faire une lettre trop longue. D'abord parce que je n'ai pas grand chose de neuf à évoquer depuis notre dîner chez Sébastin et toi après Noël. Mais surtout parce que je crains, soudain, qu'à trop te sentir obligé de produire, à ton tour, des pages et des pages, tu continues à renoncer à m'écrire la moindre ligne. Ca me rappelle mon année en Syrie. J'envoyais à ma mère de longues lettres (j'en envoyais à Armelle de plus longues encore, mais ce n'est pas mon propos). Papa venait de mourir. Un arrêt du coeur, brutal et inattendu. J'avais dû rentrer quelques jours en France. Moments pénibles et en même temps pleins de réconfort mutuel. A mon retour à Damas, je faisais face à des sentiments que je n'avais pas connus avant. Et mes pensées allaient souvent vers ma mère. Je n'arrivais pas à l'imaginer seule : l'anéantissement dans lequel je la voyais dans mes pensées m'était insupportable. Alors j'avais un grand besoin de lui écrire. Pour elle, d'abord. Et aussi pour ce besoin vital d'extérioriser mes a9438e8cd1ec0dbbe988302f457e00ad.jpgsentiments. Je savais que mes lettres lui arracheraient des larmes, mais j'avais besoin de lui dire combien je l'aimais, que je la trouvais admirable : je trouvais la mort de papa si injuste. Et j'étais convaincu – je le suis toujours – que le pire était l'oubli, ou le silence, ou les "comme si"... Alors je lui envoyais de longues lettres. Et elle me répondait. Mais parce qu'elle se faisait un devoir d'y mettre beaucoup de contenu – et qu'elle avait besoin d'y faire passer ses sentiments les plus profonds – elle écrivait avec lenteur : un bout de lettre un jour. Une suite le lendemain. Une troisième partie quelques jours plus tard. Et elle m'envoyait le tout quand un long moment était passé. Alors que j'avais besoin de quotidien. Quitte à écrire par épisodes - avais-je envie de lui dire – autant envoyer les épisodes au fur et à mesure. C'est comme ça lorsqu'on est à l'étranger, le lien épistolaire vaut de l'or. Parce que la minute de téléphone se compte en kilos de diamants. Et parce qu'à travers l'écrit on se dévoile toujours d'avantage. Comme dans un semi état d'ivresse, mais sans alcool.

Tout ce détour pour te dire : n'attends pas d'avoir aligné dix pages pour m'envoyer ta lettre ! N'attends pas non plus qu'après une cinquième relecture tu cesses de trouver mauvais ce que tu as écrit. Si on faisait tous ça, la Poste pourrait mettre la clé sous la porte. Finalement, en se relisant, on trouve ça mauvais, mièvre, sans contenu ni intérêt, fade, ou déplacé. Ou facile... Impressions ordinaires ! Alors fi de l'orgueil, et fi du Lorenzaccio qui est en toi ("crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil parce que je n'ai plus de honte ?"). Je veux du laurent brut-de-décoffrage. Du premier jet ou pas, mais du jet. Du qui sort du bide !

Par exemple là, en me relisant, je me rends compte que je parle encore de la mort. Pour la deuxième fois en trois lettres. Ce n'est pourtant pas une obsession chez moi, mais j'envoie quand même. Ou le coup des douleurs qui s'enroulent autour des violons. Ca passe ou ça casse, j'envoie quand-même. Dire que j'écris sans honte ? Non, car mes contradictions sont bien plus terribles qu'il n'y paraît. Il y a du Lorenzaccio en moi aussi, et j'écris bridé, hélas ! Mais au moins en écrivant, je dissipe mon orgueil. C'est presque une thérapie. Avec ses bouteilles à la mer.

Donc : écris ! En fait, j'insiste, mais je suis indulgent. Je sais qu'il est dix fois plus facile pour moi d'écrire – car je suis loin de tout, et de toute vie sociale quand je suis à Budapest – que pour toi qui restes à Paris, avec forcément d'innombrables sollicitations pour sortir, recevoir, ou faire autre chose.

(...)

A très bientôt. Salut à Sébastien.

Bises à tous et meilleurs voeux !

O.