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05 février 2011

ainsi meurent les papillons

marie ravernier,délaissé,madame butterfly,opéra,opéra national de paris,pucciniOn m'a dit cette semaine que j'étais beau. Que j'étais beau quand je parlais. Qu'on était fier d'être représenté par ma parole.

Je suis sur les rotules parce qu'un colloque scientifique m'a harassé, mais ce compliment m'a rasséréné. C'est comme ma directrice, qui m'a confié me trouver plutôt en forme, en pleine capacité même, à un optimum de mes moyens et surtout pas usé, malgré les dix années bientôt passées sur mon poste. Je suis loin du "je crois que tu ne vas pas bien" de l'année dernière. Les entretiens d'évaluation se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne suis pourtant pas sûr que c'est moi qui ai tellement changé, mais c'est une autre affaire. Ne plus être dans le conflit est déjà quelque chose.

J'étais intervenu sur les délaissés. Il y a un peu plus d'un an, je découvrais un film documentaire de Marie Tavernier ainsi intitulé, qui évoquait la vie d'un de ces territoires inqualifiables, coincé entre deux routes, dans la bretelle d'un échangeur, à proximité d'une friche, abandonné aux caprices de la nature à la petite échelle d'une lisière. Le film mettait en scène ce que le discours institutionnel appelle "les jeux d'acteurs". S'y exprimaient des élus, des entrepreneurs, des associations de riverains, avec l'obsession de "faire quelque chose" de ce terrain, n'en rien faire ne pouvant qu'être présager de nuisances.

Sauf que, la réalisatrice ayant implanté sa caméra au cœur de ce lieu pendant plusieurs semaines, s'y avérait une vie dense, intense, mêlée d'imaginaire. Des femmes y promenaient leur chien, des hommes leur solitude, des migrants leurs rêves de retour, certains s'arrêtaient face au canal et retrouvaient dans cette contemplation quelque chose d'un monde abandonné, des âmes venaient y puiser de l'oxygène... On comprenait dans ce documentaire que l'on rêvait en ce lieu plus que dans bien d'autres espaces de la ville, et que, délaissé pour les aménageurs, ce bout de lande était une terre de projection, et avait une utilité sociale, indiscutable mais invisible. Une utilité futile, immatérielle, impossible à quantifier, sans valeur marchande, échappant aux logiques de l'évaluation, mais une utilité. Une chose qui n'a pas grand place en ce bas monde.

Tiens, va savoir pourquoi, ça m'a refait penser à Madame Butterfly, que j'ai vu samedi dernier à Bastille. Je n'en connaissais rien, ni l'histoire ni les airs, sauf celui-ci, mille fois entendu, dans des films sans doute si ce n'est dans des publicités...

La mise en scène était sobre, nue, lente - presque statique. Les redondances traquées, le chant seul tenait l'œuvre, formant des tableaux inspirés d'icônes japonaises et de l'art du Kabuki.

Jeune geisha de 15 ans, Cio Cio San (madame "papillon") est reniée par sa famille le jour où elle épouse, naïve, le jeune officier américain Pinkerton, pour qui ces noces ne sont qu'un passe-temps. Mais vite délaissée par son époux reparti, elle découvrira lors du retour tant espéré, trois ans plus tard, qu'il s'est lié par un "vrai" mariage" à une Américaine. Elle lui abandonnera leur enfant et se donnera la mort.

L'histoire est tragique, à l'intime échelle d'un cœur. Et universelle. Madame Butterfly, territoire délaissé, devient écran de projection de tes détresses, de ta crédulité, et seul son sacrifice t'en libère. Futile utilité de l'art.