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09 juillet 2008

son prénom commençait par un S

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"Cher S.,

La nuit s'est installée depuis longtemps déjà. Son ciel est clair, prometteur pour ta longue route vers l'Aveyron. Dans quelques instants, j'embarquerai pour La Havane. Je ressens fortement la fatigue et écris avec peine. La journée a été lourde, mille contrariétés et une angoisse tenace m'ont accompagné. Mais il a fallu produire, être là, serrer des dents.

Comment en suis-je arrivé à me mettre dans cet état de douleur ? Je glissais en paix, sur une pente douce, un air de violon m'égayait, léger. Un rapport de séduction se construisait, sans volonté particulière, sans recherche, sans contrainte temporelle ; il avait son propre rythme. Et il restait virtuel, dépourvu d'enjeux. Ma semaine à Budapest, pourtant ardue et chargée de travail, était passée sans stress. De ma part, des signaux avaient été lancés : en toute clarté, ils livraient les sentiments d'un moment, sans se demander s'ils allaient susciter le plaisir ou la peur, sans appeler de réponse particulière. Il n'y avait alors pas d'oppression. Ni dans ma démarche, ni dans tes silences. Je glissais en pente douce, le violon était limpide. La chute n'avait pas d'importance. Nous nous étions charmés, c'était assez pour avoir envie d'en vivre d'avantage, ce n'était pas assez pour jouer le bonheur à pile ou face.

Comment donc ai-je perdu pied, à Paris, en trois jours ? Sans m'en rendre compte, j'ai chargé seul notre relation d'impossibles attentes. C'est qu'au charme flottant et discret, au flegme, au faux détachement s'est soudain ajouté le concret de ton vécu : de l'humanisme, du doute, une confluence étrange des hasards, une forme d'engagement individuel à laquelle je suis sensible. Le vélo offert pour ton anniversaire, tes élèves en échec au bac, ton amour singulier pour Laurent : en trois traits, tu avais pris de la chair et la chair était sensible, aimée, aimante.

Ça a suffit pour que l'intrusion déclenche la panique, la glissade est devenue dérapage incontrôlé. Le violon s'est emballé, je n'avais plus prise. T'échappant, au moment même où tu prenais corps, tu es devenu objet de crispation hystérique. J'ai tenté de dominer ce que je donnais à voir, mais la métamorphose avait opéré. C'était trop tard, et trop futile au regard de ce que je n'ai pas accepté de voir : ce que tu construisais à côté, donc tes propres investissements, avec tes propres objets.

J'ai perdu. Entre harcèlement et abandon, je choisis l'abandon. J'en éprouve une tristesse infinie d'adolescent. Je suis tellement convaincu que nous avions beaucoup à partager. T'accompagner dans ta découverte du monde arabe m'était beau, et m'était plaisante l'idée de retrouvailles avec Marianne sous ton patronage. Le violon a pris de la matière, il est redescendu dans les graves, étiré, déchirant. Il a je sais, pour toi, un autre timbre. Mais nous sommes mal partis pour trouver l'accord.

Je pars donc avec au fond de la gorge un goût amer. La présence du rival m'a désarmé, puis m'a déformé. Je me suis vu, impuissant, m'engager sur une voie destructrice. J'en éprouve une honte sans retenue.

Il va falloir à présent panser l'être. Cuba va y aider, j'en suis à peu près certain. Je ne chercherai pas à t'oublier, juste à t'écarter de la zone brûlante de mes pensées. Tu as fait en peu de jours une entrée dans le cercle très restreint des hommes qui depuis quinze ans ont animé des passions. Tu y entrais au moment où je me libérais et m'assumais. La passion pouvait être dite. Le drame, donc, partagé. C'est ce qui a été le plus nouveau. Je m'en veux d'avoir bon gré mal gré associé Laurent à cette affaire. J'espère que ni tes relations avec lui ni les miennes n'en  seront affectées. Je ne le crois pas.

Mais la parole m'a aidé. Je crois en la parole, en la chose dite, en la clarté. Peut-être parce que j'ai trop vécu dans l'interdit, imposé par le plus profond de la conscience.

C'est le sens de ce message.

J'aimerais que ces mots simplement nous mettent l'un et l'autre à l'aise. Car au fond tu as raison de faire d'abord le choix du bonheur. Le reste se gère au bout du compte. Et se résout.

Je serais sensible à un geste de ta part : si tu prenais le temps de m'écrire un message. Juste pour me livrer tes sentiments, sans fard. Sans chercher à m'épargner ou me protéger. Fais-moi juste partager la façon dont tu as vécu les moments que j'évoque. J'ai trop l'impression d'avoir été seul à me mettre à nu dans cette histoire. J'éprouve donc ce besoin essentiel de ramener mes interprétations aux tiennes. Si tu avais cette gentillesse, elle aurait pour moi valeur d'amitié, elle serait un soulagement. Du moins je le crois (...)

Profite de l'été, du soleil, des chevaux et de la tendresse qu'on te donne.

Je t'embrasse affectueusement.

O.

le 11 juillet 1997"

Voilà, ç'aurait pu être le 9 juillet 2008, la Havane aurait pu être Bangkok, Budapest Saragosse, j'aurais changé peu de mots. J'avais encore peu vécu, ou vécu peu de choses, mais finalement, avec ou sans l'épaisseur du vécu, je suis toujours le même. A quoi me sert-il d'avoir mûri ? S. alors était Stéphane.

Je te laisse donc pour quelques jours. Ce blog va contiuer à vivre, avec queqlues notes moins amères dont la publication est programmée. Porte-toi bien.

04 juillet 2008

et la dialectique, bordel !

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Il y a une chose, parmi d'autres dans lesquelles j'ai grandi, une chose au nom un peu barbare mais qui permet de vivre et de penser dans l'équilibre, et souvent aussi de comprendre le sens du monde sans en désespérer : c'est la dialectique.

Cette notion n'est plus trop en odeur de sainteté, trop associée au marxisme, peut-être. On préfère aujourd'hui l'enfermement dans les deux termes d'une équation. Il te faut aimer, ou il te faut haïr, tu dois être pour ou tu dois être contre, tu dois choisir entre le camp du bien et celui du mal.

Mais quand on a appris à analyser les choses en en recherchant les contradictions, c'est dur d'être constamment ramené à ce mode de pensée binaire. Surtout quand on l'execre, et que comme moi, on pense qu'il mène le monde à un état d'avilissement.

Évidemment, ce serait plus simple. Un homme serait forcément ou un criminel ou un non criminel, dans le premier cas, il devrait être définitivement écarté de la société, dans le second, ce serait une victime potentielle qui devrait être surprotégée. Ça permettrait de se consacrer en entier à la répression et de renoncer à l'aide à la ré-insertion.

Un enfant serait forcément ou un délinquant en puissance ou un petit ange. Ça permettrait de faire des économies sur les valeurs éducatives. Une oeuvre d'art serait ou belle ou moche. Ça permettrait de s'affranchir du devoir de médiation.

Appliqué au vaste champ dit sociétal, ce mode de pensée est conservateur. En politique, il est réactionnaire. Mais appliqué à l'histoire, et à l'histoire des grands hommes, qu'est-ce que ça donne ? Ça donne qu'on n'a plus le droit de reconnaître l'oeuvre d'un homme, et d'en contester les dérives. Ses contradictions personnelles, les intérêts contradictoires avec lesquels il doit composer, qui sont pourtant objectivement le moteur de l'histoire, doivent être sortis de l'analyse.

Gandhi fut un incontestable leader pacifiste, qui a fait avancer l'indépendance des peuples et la cause pacifiste comme nul autre, pourquoi essayer de comprendre, alors, l'origine de son nationalisme hindou ? De Gaulle fut un incontestable chef de guerre dans la résistance à l'occupation, pourquoi alors interroger son rôle dans la question coloniale ? et quant aux dirigeants des pays dits socialistes de la fin du XXè siècle... alors n'en parlons même pas. Tous des vendus au bolcho-totalitarisme stalinien, fermez le ban !

J'ai parfois l'impression d'être rendu à ce stade où l'expression de toute nuance est inaudible.

Tiens, par exemple, j'ai parlé une fois dans un billet de Fidel Castro. Une seule fois, c'était le 25 février. C'était ici, et j'écrivais cela :

"J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré...).

Mais tout sclérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait".

Dans ces mots, il y a "profonde dérive totalitaire", il y a la répression contre les homosexuels, il y a la "sclérose" d'un régime. Mon billet était d'ailleurs illustré d'une photo du film Avant la nuit, dont la lecture du livre m'avait profondément bouleversé.

Mais rien n'y fait, je suis forcément l'adorateur d'un dictateur, puisque je me refuse à considérer que ces dérives signifient la supériorité che_and_fidel_castro.jpgabsolue et définitive des régimes capitalistes, l'insignifiance des injustices profondes qu'ils génèrent ou la dangerosité de leurs propres gangrènes fascisantes. Ou qu'elles étaient forcément inscrites par avance dans l'aventure révolutionnaire du début. Peut-être aussi parce que je crois qu'elle a libéré les Cubains d'un joug néo-esclavagiste, et qu'elle a incarné (qu'elle incarne même souvent encore, en de nombreux endroits d'Amérique latine) un vrai espoir émancipateur (oups ! un autre gros mot...). Et parce que je ne passe pas non plus par pertes et profits la vivacité du débat dont la société cubaine reste capable, envers et contre tout, ainsi, mais c'est un autre sujet, que son rapport excessivement décomplexé au sexe, s'agisse-t-il d'homosexualité.

Aujourd'hui encore, dans le Monde, une jeune auteure cubaine, Wendy Guerra, raconte comment son dernier roman "Tout le monde s'en va" interdit à la vente à Cuba, circule en photocopies partout dans l'île, et lui est régulièrement soumis pour une dédicace, au vu et au su de tout le monde. Cette société est obstinément vivante.

La dialectique, ce n'est pas une pirouette pour trouver des circonstances atténuantes au crime. Il y a ce qui n'a pas lieu d'être discuté : les Staline, Hitler, Pol-pot, Mussollini ou autres Pinochet sont d'obscures dictateurs, point. Il y a ce qui se discute : jusqu'à quel point le modèle occidental de la démocratie est-il vraiment universel, peut-on laisser des peuples donner à leur société d'autres règles démocratiques, qu'ils lui jugeront plus adaptées ? Et puis il y a tout le reste, tout ce qui se cherche pour tenter de sortir notre monde et nos peuples des ornières où ils sont, écrasés par l'argent.

Cuba a été le symbole de la résistance à cet impérialisme financier, c'est sans doute aujourd'hui ailleurs que s'expérimentent des voies plus prometteuses. La gauche européenne n'est malheureusement pas la plus audacieuse de ce côté-là...

Ah ! Tiens, il paraît même que ça s'arrange à Cuba sur le front des droits de l'homme : l'Union européenne vient pour cette raison de lever ses sanctions économiques...