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09 mai 2010

l'Europe ou comment meurent les civilisations

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L'Europe est une grande civilisation. Certes, elle s'est construite sur les guerres et les pillages. Certes elle a produit des morales archaïques, diffusé des thèses racialistes, nourri des tabous destructeurs, inventé le capitalisme, généré des traumas... Mais elle a amené les Lumières, la rationalité scientifique, l'ambition encyclopédique, le gaz à tous les étages et le confort moderne, elle a donné une valeur au savoir, elle a conçu l'opéra... C'est une grande civilisation.

L'Europe est morte. Elle vient de se fracasser définitivement sur le lit de la Grèce. Ça fait longtemps qu'elle s'effritait, mitée par les directives Bolkestein et autres critères de convergence. Elle avait même durement été ébranlée par la dynamite des "non" français et néerlandais au traité de Lisbonne - note bien que ce n'était pas des rejets de sa civilisation, mais plutôt de ses cadres politiques et institutionnels... Les petits apprentis colmateurs s'étaient alors mis à l'œuvre, hop ! une couche de peinture pour dissimuler les fissures, l'Europe, c'est l'euro, voyons, c'est la liberté, ce sont les voyages. C'est la compétitivité, regardez ! C'est la solidarité. C'est l'espoir, c'est la jeunesse. C'est la paix... Ah, la paix, te dis-je. Depuis 65 ans, wouaouh ! Si ça ce n'en est pas une preuve !?!...

Il y a dans le capitalisme une constance remarquable, une superbe désarmante, des ressorts idéologiques inépuisables servis par des garçons de cafés indéboulonnables, qui donnent raison à l'argent contre la vie des hommes en toutes circonstances. Au nom de la raison ou de l'avenir radieux, selon les circonstances. Les mots clés sont servis à toute heure : avant les crises économiques, après les crises institutionnelles. Pendant les crises politiques. Tu as juste le choix de la sauce.

Ainsi, la solidarité est à l'œuvre. La solidarité, l'autre preuve !... Grèce, tu es malade, nous nous devons - entendre là les tremblements de la voix - de nous rendre à ton chevet. Je suis la France, je te donne 16 milliards d'euros. En contre-partie, tu montres que tu fais des efforts : tu te serres la ceinture, tu abandonnes tes droits à la retraite, tu renonces à tes primes de fin d'année, à tes services publics, tu réduis drastiquement ta dépense publique. Accessoirement, quand tu me les rendras, tu n'oublieras pas les intérêts, n'est-ce-pas !? Et pour témoin de ton sacrifice, tu présenteras devant l'autel du FMI et de la banque centrale européenne, sur un plateau d'argent, quelques spécimens sanguinolents, des figures affamées, ta liste de chômeurs et un wagon de nouveaux SDF...

Soit dit en passant, je serais promoteur de cette Europe-là, je serrerais les fesses pour qu'il n'y ait pas de référendum sur l'Europe en Grèce pour au moins les vingt prochaines années, parce qu'à mon avis, ils sauront s'en souvenir, les Grecs ! Mais bon...

Et puis au menu de l'Europe, il y a toujours une option épouvantail sans supplément : l'austérité préventive. Oh, les pauvres Grecs, quelle chance que nous ne soyons pas comme eux en cessation de paiement, voyez ce qui leur arrive. Voyez ce qui pourrait bien arriver aux Espagnols, aux Portugais... Vite, appliquons-nous des mesures préventives pour éviter d'en arriver là. Hop, je te propose trois ans de régime sec, au pain grec et à l'eau : gel de la dépense publique, asphyxie des services publics, gel des salaires, baisse des minima sociaux, baisse des prestations sociales... Et il n'y a pas qu'en France qu'ils ont repéré cette inespérée fenêtre de tir de l'austérité préventive. Quand le droit devient instrument d'oppression...

L'Europe est devenue une partie de bonneteau : ni vu ni connu j't'embrouille. "Visons le pire pour éviter le pire", c'est sa nouvelle devise. Dis autrement, tu joues tu joues pas tu perds quand-même. Perdre, s'entend : tout le monde n'y perd pas. C'est d'ailleurs ça, qui en signe la fin.

Toutes les civilisations anciennes sont mortes de l'indolence de leurs maîtres, sœur cadette de la corruption. Il y a beaucoup de vanité dans l'acharnement des plus fortunés à se protéger alors qu'ils ont déjà tout, face aux désastres économiques qu'ils ne cessent de fabriquer, beaucoup de cynisme dans leur propension à ne récompenser que leurs plus serviles serviteurs, les plus hauts cadres de la plus haute fonction publique, les plus médiatiques animateurs des plus médiatiques médias... voire quelques amuseurs publics, à commencer par des footballeurs qui n'ont pas inventé l'eau tiède. Leur système n'a désormais plus de sens que celui de la corruption.

violence-en-grece.jpgC'est bien de ça que meurent les civilisations : la corruption amène la violence. Le système se grippe dans ses tréfonds, le corps social perd toute dignité, et ses corporations toute fierté. Le service public devient porté par une armée d'aigris. Le discours officiel sur les valeurs, l'identité nationale ou que sais-je-encore, tourne en boucle sur le même papier jauni. Quelques élus, édiles, élites, qu'on les appelle comme on voudra, repus, bouffis, satisfaits du petit espace de communication qui leur est laissé, font les grooms de service avec de jolis mots un peu désuets, république, laïcité, démocratie, d'autres plus modernes, optimisation, attractivité, performance, assistés de cabinets de consultants qui ont perçu le dernier filon. Les médiocres de l'ombre, pas encore évincés du système, avancent parapluie grand ouvert en espérant atteindre la rive de la retraite avant qu'elle ne se soit trop éloignée... Et un jour, un vent à peine plus violent que les autres ramènera tout ça à ce que c'est devenu : un simple tas de sable.

L'Europe est devenue une termitière desséchée. Restera-t-il un chant d'oiseaux ?

15 octobre 2008

dix-sept centimes d'euro

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Je sais pas toi, mais moi les chiffres, au delà d'un seuil, ça me parle plus trop :

dix-sept centimes d'euro, ça je vois, à peu près : à la boulangerie, par exemple, c'est le coût de la tranche pour une boule de campagne (je trouve aussi qu'ils exagèrent, à l'époque des francs, faire trancher son pain c'était vingt centimes...),

un euro soixante-dix, je vois aussi, un expresso en terrasse, dans un café pas trop branchouille de la capitale,

dix-sept euros ? un sur-le-pouce bien négocié avant une sortie ciné,

cent soixante-dix euros, l'appareil photo numérique que j'ai offert à maman l'été dernier, avec mon frangin,

mille sept-cent euros, un chouya plus que le montant cumulé de ma taxe d'habitation et de ma taxe foncière, la vache !,billets.jpg

dix-sept mille euros, presque le plafond de mon livret A, que je sais pas bien quand je vais putain de réussir à l'atteindre !

cent soixante-dix mille euros, à peu près la valeur de ma maison aujourd'hui une fois que j'aurai fini d'en payer les traites (putain, neuf ans !) - encore que, entre flambée de l'immobilier et crise de l'immobilier, bien malin qui pourrait dire ce qu'elle vaut aujourd'hui,

un million sept cent mille euros, là je vois déjà plus très bien... j'aimerais bien gagner ça au loto peut-être, faudrait que je joue de temps en temps, tiens...

dix sept millions d'euros ? C'est carrément plus compliqué. Faut que je bascule dans la zone professionnelle de mon cerveau pour voir : grosso modo, le montant du projet d'équipement culturel pour lequel je travaillais depuis deux ans, et auquel ma collectivité vient de renoncer, asphyxiée par les transferts des charges de l'Etat,

cent soixante dix millions d'euros ? là je pars en vol plané : le prix de huit ou neuf collèges "nouvelle génération" de banlieue ?

un milliard sept cents millions d'euros... (toujours pas le vertige ?) bah! à peine un euro par Chinois, pas de quoi fouetter un chat,article_CPS.HWJ78.040108113137.photo00.photo.default-512x335.jpg

dix-sept milliards d'euros : là je sais ! un peu plus que ce qu'il faudrait chaque année pour en finir une fois pour toutes avec les problèmes d'accès à l'eau dans le monde. Pendant dix ans,

cent-soixante-dix milliards d'euros... Y'a vingt ans, c'était le budget de la France.

coffre-picsou.jpgmille sept cents milliards d'euros... là, je vois vraiment plus. Trop haut, trop loin.

Attends, je vais dérouler les zéros à l'envers...

Dix mille milliards de pains à trancher, mille milliards d'expresso à une terrasse parisienne, cent milliards de brunch avant un bon ciné, dix milliards d'appareils photo numériques pour ma pauvre maman qui n'en demandait pas tant, mes impôts locaux pendant un milliard d'années, cent millions de livrets A bien garnis, dix millions de petits pavillons modestes mais confortables, un million de millionnaires du loto, cent mille équipements culturels de qualité et de proximité pour les banlieues, ou quatre-vingt mille collèges, c'est au choix, mille euros par Chinois (Hey ! pourquoi eux ?), cent fois ce qu'il faudrait pour étancher la soif des humbles, dix fois le budget de la France il y a vingt ans, et... ce que l'Europe va brûler en une fois, à nos dépens, pour sauver la peau au capitalisme balbutiant.

Tiens, d'un coup, les chiffres, ils me parlent. Je crois que j'ai compris d'où venaient mes diarrhées.

Tu reprendras bien une tranche de pain ?

28 septembre 2008

قبل كل شيء

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... قبل كل شيء

Avant toute chose, je ne suis pas en train de virer mystique. Mais quelques événements hasardeux me ramènent ces temps-ci vers mes premières amours arabophiles : le contexte d'un mois de ramadan finissant, ma petite visite au hammam de la Mosquée dimanche dernier, ou quelques jours avant au sauna mauresque le Ryad, ou encore le souvenir d'Oum Kalthoum l'autre jour en passant devant l'Institut du Monde arabe qui lui dédie une exposition, la découverte de blogs multiculturels, ou même bilingues - celui-ci, par exemple, qui est engagé sur les droits de l'homme dans un environnement tunisien difficile - dans lesquels je me surprends à retrouver des sensations d'autrefois, des rythmes ou des senteurs, la sonorité des mots et des phrases, comme si treize ans ne s'étaient pas écoulés depuis la fin de mes études et de ma pratique ...

Qu'y eut-il, avant toute chose ? Avant toute chose, il y eut toujours autre chose probablement, avant l'illusion l'amour, avant l'extrême-orient le moyen-orient, avant la ruée vers l'or l'or, avant la liberté une forme d'emprisonnement, avant la maturité la fragilité, avant la paix la guerre, avant l'espoir le désespoir, avant la majuscule les minuscules, et toujours, toujours, parce qu'avant le tout il y eut un autre tout et que cet autre-là que tu croyais disparu ressurgit en général à l'improviste, tu te retrouves à vivre avec deux tout, dans deux tout et alors tu crois exploser mais en fait tu réagis, tu produis une adaptation vitale, une sorte de synthèse qui n'appartient qu'à toi, et que c'est peut-être cela que l'on appelle créer, et que c'est sans doute pour cela qu'il n'y a d'avenir que dans la rencontre et dans la confrontation. Fuck les nationalismes !

30504418.jpgAvant toute chose, il y faut donc la tolérance et la curiosité.

Peut-être encore qu'avant le tout, il y eut plutôt un grand rien. Ca coulerait de source. Un grand vide, dépourvu de limite, un vide infini, sans temps, sans espace, un univers en négatif, l'apathie en guise d'amour, l'amour en guise de chagrin, le théâtre d'ombres en guise de Comédie française, une sorte d'illusion totale, comme le virtuel triomphant. Un trou béant en guise d'érection, un mur à bites en guise de poupée gonflable, une sorte d'inutilité absolue, indépassable, aux confins du plaisir, mise en danger par l'espèce humaine vouée, elle, à ne rechercher que l'utilité et la performance.

Avant toute chose, il y faut donc aussi l'envie de dépasser, de sortir, et d'inventer.

Avant toute chose il faudrait donc décider si le tout est préférable au rien, l'insurrection à la démission, un irréel intact au réel dévasté, la préservation du système financier mondial à une remise à plat des règles qui gouvernent le monde. N'ayez pas peur, disait l'autre. N'ayons pas peur, non... Derrière le grand tout, il y a forcément quelque chose, comme avant toute chose. Tu m'as invité au risque. J'y suis prêt.

 

قبل كل شيء, prononcer qablu kullu shay', avant toute chose en français. Et si là, je t'ai pas embrouillé, je ne sais plus comment m'y prendre...