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26 mars 2011

les cowboys du quatrième arrondissement

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J'allais hier matin prendre ma place dans la queue de l'Opéra Bastille, pour la mise en vente de Tosca. Puccini sera sans doute une de mes dernières queues, j'y reviendrai. Il était à peine plus de quatre heures trente, un instant un peu suspendu, après que les loups aient rejoint les chiens dans leur repli et avant que les rossignols ne s'ébrouent, quand la nuit se termine plus que le jour ne commence malgré les premières pâleurs printanières. Sans doute y croise-t-on des épaves avinées plus sûrement que des mélomanes furieux, et n'est-il pas anormal que la maréchaussée veille à l'état des conducteurs.

Bastille est à la croisée des 11ème, 12éme et 4ème arrondissements. Ce dont je parle se passe clairement sur le territoire du 4ème.

Nous sommes donc Place de la Bastille, la police a installé un point de contrôle balisé. A ma sortie du Boulevard Richard Lenoir, là où il se joint au Boulevard Beaumarchais, un doigt pointe ma Mégane bleu azur, je dois me ranger. On aurait sans doute vu dans mes yeux défiler un compteur, non pas des euros d'une amende à venir, j'étais bien certain de n'avoir rien à me reprocher, mais des numéros qui allaient m'échapper dans la file d'attente de l'Opéra.

"Coupez le moteur !", "les papiers afférant à la conduite du véhicule, s'il vous plaît !", "Où vous rendez-vous ?" Yeux hagards des policiers m'entendant parler d'opéra et de queue !...

A dire vrai, il ne s'est rien vraiment passé, hors mis le signalement des 90 euros, dans un regard appuyé à la morgue non dissimulée, dont serait passible l'état de mon permis de conduire aux volets, vieux de vingt sept ans, qui se détachent les uns des autres, ou de cette autre amende, de 90 euros également, que pourrait me valoir ce feu de croisement défectueux, que je me promets pourtant depuis des semaines d'aller faire changer. Rien. L'affirmation d'un pouvoir, l'expression d'une autorité, contrôle routier en ville.jpgune démonstration de force. J'étais à leur merci. Mes "fautes" ne valaient pas triplette, mais elles étaient avérées, et il ne tenait qu'à eux, ou à leur mansuétude, que j'écope de 180 euros d'emmerdes, ou que j'en sois épargné. Cet instant suspendu, quand les chiens et les loups ont rejoint Morphée et où s'installe un jeu de regards qui s'éprouvent, où se jouent à la fois l'autorité de la force publique sur le citoyen craintif, forcément coupable de quelque chose, qui n'a qu'à se soumettre, et celle du chef de brigade sur ses subordonnés, avec l'invisible pression de ce que les collègues percevront des muscles du boss, de ses couilles. L'instant des possibles inconsistants.

Il ne s'est rien passé. Je suis reparti en aillant promis de m'occuper de ces problèmes, d'en avoir eu l'intention même.

Du coup m'est revenue cette autre histoire que j'avais voulu te raconter en son temps, il y a trois mois environ, mais que j'ai laissé filer comme souvent des sujets que j'aimerais te consacrer ces temps-ci sans que j'en aie le temps, et qui me glissent entre les doigts, ou que je t'écris avec les pieds. Bref, à peine plus loin, au niveau du Port de l'Arsenal. Ils n'avaient été que deux cette fois-ci. L'heure était des plus ordinaires, un début de journée dans le fracas du trafic matinal. J'avais découché et je me rendais à mon travail depuis Paris. Cette fois-là avait été des plus étranges. Les policiers n'avaient pas de balise. Leur véhicule était arrêté de façon anarchique, comme en cours d'intervention. Eux-même semblaient chercher à ne pas être vus. Mais d'une façon étrange, comme à la sauvette. Moteur, papiers, tout ça tout ça... "Vous savez pourquoi nous arrêtons votre véhicule ?" Je reste interdit. Refaisant le film de ma traversée de la Place : rabattu trop vite sur la droite ? Un feu passé à l'orange foncé à mon insu ? Une priorité non respectée ?... Franchement, je ne voyais pas. Ces types n'étaientpolice,ripoux,contrôle routier,mes nuits de la bastille pas nets, mais je cherchais ma faute... J'aurais pu citer une de ces supposées toujours possibles imprudences. J'étais même sans doute à deux doigts de le faire, sauf que j'étais très sûr, au fond de moi, n'avoir vraiment mordu aucun trait... "Non, je m'excuse, je ne vois pas". "Vous n'avez vraiment pas d'idée ?" Le même aplomb, la même morgue qu'hier à l'aube. "Non, pardon". Pas le moindre contrôle de mon immatriculation, ni même la consultation de leur fichier des permis de conduire. "Profession ?" Tiens, quelle question étrange ? "Combien de points vous reste-t-il ? "Six je crois. Sept peut-être". Et là, je te le donne en mille : "Très bien, contrôle aléatoire, vous pouvez circuler." Des shérifs, je te dis.

J'étais fou. Je suis resté longtemps à essayer d'interpréter cet épisode. Un retard sur leurs chiffres du mois ? Me faire énoncer une faute à défaut d'en avoir constaté une ? Mais pourquoi cette question sur mon métier ? Et pourquoi surtout celle sur mes points, alors qu'ils disposent d'un fichier consultable à distance et à tout moment ? En fait, une conviction s'est installée en mois : ces deux keufs se la jouaient perso, en prédateurs, avec tout l'arsenal et l'ascendant de leur fonction, mais sans la loyauté ni la légitimité qu'elle leur enjoint : leur proie ? Un conducteur à moins de quatre points. Un qui pouvait basculer dans la suspension du permis sur le premier feu transgressé, ou au premier stop ignoré. Avec immobilisation et confiscation du véhicule. Je n'aurais eu que trois points et je le leur aurais dit, je suis sûr qu'ils m'auraient accusé les yeux dans les yeux d'un passage au rouge, m'auraient menacé de dresser une contravention, puis m'auraient proposé un arrangement "amiable", avec une petite commission à la clé pour leur compassion à l'égard de mes habilités professionnelles.

J'avais affaire à des ripoux, je ne vois pas d'autres explications. Des petits esprits vengeurs, vénaux, des cow-boys sans scrupule ni vergogne, qui ne méritaient que du goudron et des plumes. Hier, parmi les agents qui gonflaient la poitrine, sous un gilet pare-balle qui leur remontait au dessus du nombril, ces deux-là y étaient très certainement.