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23 décembre 2007

une matinée au Cabaret

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Tu as forcément cette scène en tête. C'est un enfant qui chante. L'air est mélodieux, printanier, la voix est cristaline. Nous sommes dans une  belle après-midi champêtre, les gens boivent, attablés. Il y a un kiosque à musique, des lampions, de la verdure, une belle atmosphère de kermesse. D'évidence, on vient d'y danser. La musique se répète, le refrain est entraînant. Les regards sont captivés par cette voix. D'autres enfants reprennent le chant, qui s'amplifie, un coeur se forme, et le chant s'étoffe encore, devient entêtant. Il se saccade, la mélodie est la même, mais le coeur devient hypnotisant et t'entraîne dans une marche bientôt militaire. Et un frisson incroyable parcourt ton épine dorsale. Parce que tu sais. Parce que tu sais ce que cet emballement recèle. Parce que malgré tout tu t'es laissé prendre. On découvre peu à peu aux bras des adolescents des brassarts avec l'insigne nazi. Dans le final, les mains sont tendues, dans le salut de l'horreur. Tu te figes, la gorge nouée. Les larmes confluent sous tes paupières. Tu n'arrives plus à avaler ta salive.

Je veux rendre hommage à l'équipe qui a adapté le célèbre musical Cabaret et qui l'a mis en scène. Ils ont su, sur les trétaux des Folies Bergères, reproduire avec la même force cette émotion poignante. Juste avant l'entracte. Ils m'ont laissé la gorge nouée, incapable d'applaudir.

Ca fait plusieurs mois que cette adaptation est à l'affiche. Son succès a entraîné des prolongations à répétition. Et j'y suis donc allé, avec ma copine Sophie - il a fallu que mon mec soit malade juste ce soir-là - et ma belle-mère, pour une matinée ce samedi de fêtes.

Si vous entrez au Kit Kat Klub, vous pénétrez dans un monde à part...

a28b29973b87cb73c10e00b09fb7e6be.jpgDans un décor d'une étonnante sobriété, les changements de lieux et de moments sont réglés par le déplacement d'un mobilier simple et les jeux de lumières. La mise en scène est enlevée. Le Berlin d'avant-guerre, ses personnages burlesques et libérés, assumant des sexualités débridées, sont montrés avec talent et humour. Evidemment, ces torses masculins entravés dans une paire de bretelles provocante, les scènes de sexe mimées de façon explicite, cet orchestre en porte-jarretelles, apportent au spectacle la tension qu'on vient chercher au Cabaret. (Je te rassure, belle maman y a survécu, je crois même qu'elle y a pris un certain plaisir...)

Avec le film, je m'étais totalement identifié à cet auteur américain qui assistait impuissant à l'insouciance de la plupart de ses amis allemands face à la montée du nazisme. Sa lucidité se heurtait à un peuple en désillusion qui se laissait porter. Et plus il s'émancipait dans ce Berlin désinhibé, plus il s'attachait à ses figures emblématiques, plus la futilité qui l'avait libéré, qui le nourrissait, pour écrire et pour se construire, lui devenait dans le même temps inacceptable. C'est dans ce tiraillement qu'il choisit finalement la fuite, tandisque le Cabaret, comme la société allemande puis le monde, sombrait dans l'inéluctable.

Il occupe une position moins centrale dans cette présentation, le principal rôle masculin étant ici occupé par le maître de cérémonie du Cabaret, magistralement joué par Fabian Richard, proprement magnétique. Choix juducieux.

Une histoire, en tout cas, qui te rappelle que la déshumanisation d'une société n'est pas inscrite dans les gènes d'un 1e4f76aab0b493c72994920de662c87c.jpgpeuple. Elle ne se dessine que dans des petites acceptations, que l'on enfile doucement, renoncement après renoncement, croyant qu'elles ne prêtent pas à conséquence. Elle ne se révèle pour ce qu'elle est que quand il est déjà trop tard.

Je ne sais pas si on est en route vers l'horreur aujourd'hui, mais quitte à mordre le trait, j'ai envie de dire que je vois tous les jalons qui se posent, habillés de petites nécessités, l'immigration choisie, les tests ADN, les rafles d'enfants de sans-papier, le projet de directive européenne sur la rétention des étrangers, les procédures vexatoires, la ghettoisation... et la remise en cause des acquis, le retour de conceptions esclavagistes du travail... Et j'ai peur.

Cabaret, le Musical,  a sonné dans cette matinée comme une alerte salutaire.

(PROLONGATIONS jusqu'au 28 janvier 2008 )