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07 décembre 2007

Quand il a mal, c’est moi qui saigne…

ef1b01b7569b2379fb42d3023c4754ed.jpgJe vais te parler d'un pote que je connais à peine. Je vais donc t'en dire de grosses conneries, forcément. Mais peu importe ! Je veux m'y essayer. Il ne mérite sans doute ni la caricature ni les clichés auxquels je vais avoir recours, immanquablement, mais je sais que tu auras l'habileté et l'indulgence de les dépasser.

Ce pote, c’est un môme de l’immigration, premier cliché, donc : un môme des cités, qui a grandi dans une certaine violence et dans la promiscuité. Mais c'est aussi le fruit de fratries solidaires. Un 30b6f7d1c982e184bdd02230298b0161.jpgmôme, en somme, d’un monde que je ne connais pas. Mais d'un monde où il y a un père, une mère, des coeurs qui palpitent et d'autres figures finalement qui me sont familières. Et puis des règles qui me dépassent, où l'on ne gagne pas impunément le droit d'appeler son pote "p'tit frère".

le rap du p'tit frère

Ce que je sais de lui, c’est comme un rap de lui - parce qu'il y faut forcément du rythme :

C'est qu’il en a chié. Pour exister / et pour s’échapper. Pour échapper / à sa condition, pour que sa gueule / sa couleur de peau, son accent des cités / ne soient pas ses seules destinées / ou plutôt ne dessinent pas - seuls - sa destinée / Ni son goût pour les hommes, ni ses p'tites perversités / Il en a chié pour tout, pour s'échapper de tout / et pour s'accaparer tout / les règles de la vie, les lois de la survie / et les codes du système - surtout / Pour dépasser son horizon / l'emprise de la famille / revendiquer une forme de vie digne / pour gravir quelques échelons / je crois qu’il en a vraiment chié.

d8f0410c3a520f228c3a36458f0fb8b0.jpgfin du rap.

En fait, il y a réussi, et plutôt bien encore : Ce que je sais de lui, c'est qu'il a eu sa voie, son école à lui : il s’est frotté, il s’est mesuré, trempé, tempéré. il s’est gonflé des regards, il s’est conquis une âme, il s'est aguerri, ennorgueilli, s'est forgé la trempe d'un séducteur, il en a joué, comme tout un chacun au fond, pour gagner plus que de l’amour, plus que de l’admiration, de la reconnaissance ou de la simplicité. De la capacité à donner, à transmettre, et c'est peut-être le plus important, pour dire sa réussite.

Il s’est construit en somme : champion dans sa discipline à lui, héros dans son blog à lui, il s’est construit un réseau pour ses secrets à lui et pour les partager, une maison pour sa compagne et ses enfants à lui. Il en a bavé pour en sortir, pour s’affirmer, pour avoir le droit d’être fier, le droit d'être lui. Mais tout cela n'est rien.

l'écroulement 

Ce n'est pas ça l'objet de ce billet. Ni sa maison, ni sa famille, la grande ou la petite, ni sa c3ea45465b7a4f75d904f3ebe0621412.jpgréussite, ni ses rêves de gosse, ni ses réseaux d'homme libre.

Certains pourraient dire , certains l'ont-ils dit ?, il est la preuve que dans notre République, avec de l'effort, chacun peut s'en sortir. Et pourtant...

Et pourtant ? Ce qu'il y a, c'est que parfois, il se produit quelque chose qui est comme un écroulement. Et cet écroulement, c'est ça, le sujet de ce billet.

Il y a que parfois, il en a marre de jouer des rôles, d'être stoïque, de faire semblant. Comme tout le monde, quoi ? Oui bien sûr comme tout le monde. Sauf que lui - c'est ça que j'ai compris, que je veux te faire comprendre - c'est tous les jours. Tous les jours que des regards lui dénient son parcours. Tous les jours qu'on l'enjoint de gravir à nouveau les barreaux de l'échelle. Tous les jours qu'un signe, un hochement d'épaule, un sac à main comprimé contre un sein lui rappellent d'où il vient, quelle gueule il a et qui il est. Tous les jours que des régimes politiques se font champion des néologismes pour dénier toujours d'avantage son droit à l'humanité : sauvageon avant hier, racaille hier, voyoucrate aujourd'hui... et donc demain cafard ou chien galeux !

Et c'est si fort, si quotidien, si intimement intériorisé, que quand une main se tend, pleine de tendresse, sans s'en rendre compte il la met à l'épreuve. Maladroitement, violemment, comme pour savoir jusqu'où cette main est capable de donner de l'amour. Ca l'empêche d'être simplement gentil. Ce que je sais de lui, c'est qu'il ne caresse qu'à rebrousse poil, et que son compliment est forcément rugueux. Et que ça peut même le rendre con.

e85099af8f22977ef4d183c8e62cc889.jpgC'est ça, le sujet de mon billet : ce qu'il y a derrière les rôles et derrière la façade, ce que vivent ces mêmes jeunes qui viennent de nos cités, partout en France, en Europe. Cette impossibilité, absolue, définitive, quaucune statistique ne révèle jamais, qu'aucune réussite individuelle habilement montée en épingle dans les rubriques people ne parvient vraiment à dissimuler, cette impossibilité totale à s'élever socialement en jouant le jeu de la République, quand on vient de là où il vient. Et partant de là, la tentation du feu, la tentation de s'élever autrement que par les chemins de la République.

Alors quand il a mal, c’est moi qui saigne. Je le lui ai dit un jour où il manifestait de cet écroulement, et je ne suis pas sûr qu'il l'a compris. Ce que je voulais lui dire, c'est que je saigne à mon pays, à ma République, je saigne à ce peuple que je voudrais chérir, que je voudrais voir comme mes parents m'ont appris à le voir : fier, résistant, ouvert, curieux, métis, humaniste, généreux. Je saigne à mes illusions.

Chaque fois qu'il s'écroule, j'ai mal parce que je l'aime. Mais surtout, je saigne à mes utopies.