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03 mars 2009

500 euros, 500 secondes et le triste état du monde

Donc d'abord : s'acquitter de la règle.

Pour le texte :

1. Avoir un blog : la belle affaire !

2. Signaler qui vous a tagué : j'ai déjà dit plus haut.

3. Écrire un article relatant ce que vous feriez s’il vous restait 500 euros et 500 secondes à vivre. Vous avez carte blanche, que ce soit en 3 mots ou en 500 lignes, laissez libre court à votre imagination.

C'est l'objet du billet ci-dessous. Je termine d'abord l'énoncé de la règle. Et puisque j'ai carte blanche, je m'essaye à une petite fiction, tiens. Voilà qui me changera.

4. Relancer la chaîne en invitant 5 de vos amis à répondre à leur tour à la question.

Pour l'illustration :

1. Choisir la 6ème photo dans son dossier le plus récent

En ce qui me concerne, il s'agit là d'un dossier ouvert pour une occasion bien précise : envoyer quelques camionneurs dénudés à Gicerilla qui me l'avait demandé, elle a choisi une autre illustration mais en a fait bon usage.

2. La publier sur son blog
3. Tagger 6 autres blogueurs pour qu'ils se livrent au même exercice.

Je désigne donc à la vindicte 6 blogueurs, question de parité : 3 hommes et 3 femmes, que je n'ai pas encore eu le loisir de mettre dans l'embarras : feekabossée la brune qui roucoule, Manue la citoyenne ordinaire, et Dalyna le chroniqueuse de presse ; et puis Philippe, parce que ça va l'énerver, Manu pour la même raison, même si je crois bien l'avoir déjà tagué une fois, mais il y a prescription, et Doréus, dont j'ai hâte de percer le regard épistémologique qu'il aura sur le sujet. Et je leur laisse le choix de s'acquitter de l'une ou l'autre des chaînes, de les croiser s'ils se sentent inspirés, puis de désigner de nouvelles victimes.

_________________________

Je consultais mon compte pour la vingtième ou la trentième fois en ce début de soirée. A cette heure-ci, mon écran ne m'apprendrait rien de plus. Compteur bloqué sur 472,19 € depuis la veille. Le relevé de mes mouvements récents faisait apparaitre des crédits : 238,57 € des ASSEDIC, 147,86 € de la CAF, un virement de 100 € de mon frère, en règlement d'une vieille dette. J'avais évité de justesse le découvert. D'autant qu'à court de liquidité, je venais de retirer 40 euros d'un distributeur. Pour un sauna, il ne manquerait plus que je me prive de ça ! Mais cette fois, je le jurais, c'était la dernière. Il fallait tenir jusqu'à la fin du mois.

J'avais dans ma poche quelques pièces. Je les faisais tourner dans ma main. Puis, comme pour occuper ma pensée et accélérer l'arrivée de la nuit, je me suis mis à les compter. Comme ça, machinalement. Il me restait un billet de vingt. Et en ferraille, 7 euros et 81 centimes. Elle avait bonne mine, ma petite piécette en laiton.

L'écran de mon ordinateur était toujours allumé. Je ne sais pas vraiment pourquoi et comment j'en suis venu à rapprocher par l'esprit le solde de mon compte et ces quelques broutilles étalées sur la tablette devant moi. Sans doute pour me rassurer. Toujours est-il que soudain m'a sauté à l'esprit que, c'était drôle, ça faisait tout juste 500 euros. Je refaisais l'addition. Au centime près.

Pour un peu, j'allais me sentir riche. Cette idée m'a fait oublier la quittance d'électricité qui trainait sur le buffet, et le courrier du proprio qui me relançait pour le loyer de février. Et toutes mes lettres de motivation en instance. Je savais qu'il fallait les envoyer, ces fichues lettres, d'abord les fignoler, il fallait que je me montre beau. Intelligent mais pas trop. Pas trop exigent non plus. Me vendre comme juste l'élément qui manquait à leur puzzle. Me faire croire indispensable et occulter ma posture misérable. Au milieu de la crise. J'oubliais ces jeux sordides où mon sort ricochait sur des ponctuations.

Vingt heure avait sonné. Avec un peu de retard, j'ai mis les nouvelles. Qu'est-ce qu'il est beau, ce Delahousse, je me suis dis encore une fois à moi-même. Le sourire qui tombe toujours juste, le clignement jamais outrancier, la mèche calculée, l'épi du meilleur ton. L'œil un poil revêche. Je n'entendais pas bien, il était vaguement question d'art, de vente aux enchères, j'ai entendu le nom de Yves-Saint-Laurent, je ne me sentais pas vraiment concerné, en fait. Mon regard est tombé sur un cadre posé au sol. Une mosaïque de mon ex. Je me suis dit qu'il fallait que je m'occupe d'en réparer la fixation.

Au milieu d'un flot de paroles, avec tout plein de chiffres, j'ai reconnu "cinq cents", et j'ai pensé que l'on parlait de moi. Cette idée m'a traversé l'esprit un très court instant, mais la pensée d'être dans le journal télévisé, de faire l'actualité pour le simple fait d'avoir par hasard 500 euros pile en main, compte et espèces mêlés, m'a amusé.

Ainsi alpagué, j'ai commencé à m'intéresser à ce qui se disait. En fait, c'était drôle, enfin... si, c'était drôle, quoi, ce n'était pas "cinq cents" qui avait été dit. Mais "cinq-cent mille". Comment avais-je pu me tromper d'autant ? Ben si, à bien réfléchir, c'était normal : ces cinq cent mille-là n'étaient rien, finalement, c'était la petite bricole de l'affaire. Et encore, bricole... Ils ne valaient pas plus que fifrelin. Mes cinq cents à moi, ils valaient sacrément plus.

A la volée, j'ai compris que le Musée d'Orsay avait acheté deux toiles pour 13 millions d'euros, qu'un fauteuil s'était vendu pour 21 millions, que Pierre Berger avait escompté entre 200 et 300 millions d'euros de cette vente, et que finalement elle lui avait rapporté 373 millions "et cinq-cent mille euros". C'était donc ça ! A chaque fois qu'une mais s'était levée, entre deux coups de marteau, son portefeuille s'était empli de "cinq-cent mille euros" supplémentaires. Bigre ! Pour une main levée !

Je regardais mes pièces restées sur la table.

La pendule du décodeur affichait 20:08:20. J'ai éteint le téléviseur. Pas par dépit, non. Ni même par vengeance. Par un étrange mélange d'indifférence et de résolution froide. Pour tuer cet univers irréel en en éliminant l'image. Quitte à m'y perdre moi-même. 20:08:20. Cinq cents secondes s'étaient déroulées depuis vingt heures, et je venais de m'éteindre au monde.

J'allais chercher mon carnet de chèques, dans la poche intérieure de mon perfecto. Suivant les pointillés, j'en ai retiré un. En chiffres, puis en lettres, j'y ai inscrit la somme de "trois-cent-soixante-treize-millions-et-cinq-cent-mille-euros". J'essayais de ressentir quelque chose mais je n'ai rien éprouvé. Je prenais un peu de temps pour choisir l'ordre soigneusement. Je voulais d'abord y mettre le nom de mon grand ami d'amour, mais la plaisanterie me paraissait égoïste. J'ai pensé inscrire celui de ma mère, après-tout, qu'elle finisse sa vie heureuse, loin des soucis, l'idée me plaisait. Ou alors celle de mes nièces, comme ça, neuf noms de jeunes filles alignés sur ce chèque fantasmé, et j'aurais été quitte de mon impossible succession. Puis finalement j'ai pensé à des œuvres. Une association qui agit pour l'accès à l'eau. Une qui lutte contre la faim, contre les détresses, je n'essayais même pas de compter combien de malheureux pourraient exulter du simple millionième d'un tel don.

Mort à ce monde, je reposais le chèque en bois sur la table, je suis sorti marcher dans les lumières de la ville voir si quelque garçon passait par là, il faisait doux. J'ai croisé des sourires. Et des regards, mais ils ne me faisaient pas bander. Et puis je suis remonté. Avant d'aller me coucher, j'ai arrêté la session de mon ordinateur, j'ai remis la monnaie dans mon porte-feuilles, j'ai repris le chèque, j'y ai inscrit "toute la misère du monde", et puis je l'ai brûlé.