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23 juillet 2012

le vivant au prix du mort

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Je descends d'un autre train. Celui-ci me ramène de Chalon-sur-Saône. Trois jours de condensé d'arts de la rue, comme on dit, ou d'"art dans l'espace public", pour coïncider avec la terminologie en vogue.

J'en ai pris plein la tête et les oreilles. Plein le cœur aussi. Les arts de la rue ne méritent pas d'être considérés comme un genre mineur. On est loin aujourd'hui des échassiers et des clowns suiveurs. Ils sont une terre de création, d’expérimentation particulièrement féconde. Un des lieux de la culture où l'on se pose le plus la question de l'accès du public, de sa place, de sa participation. Un des lieux où le réel est questionné avec le plus d'acuité aussi. On y trouve des projets où la qualité d'écriture est exigeante, autant, peut-être même davantage que dans le théâtre ou l'opéra. Ici la scène n'est pas à ton service, avec son plateau tout équipé, sa technique sophistiquée, ses lumières, ses machineries. C'est toi qui es au service de la scène, c'est-à-dire du trottoir, du jardin public, du mur, c'est toi qui lui donne vie, qui leur donne sens. Et le public n'est pas captif, retenu enfermé dans le prix de son billet d'entrée. Tu dois le conquérir, à la force de ta proposition. Tu dois le conserver, à la force de ton verbe, de ton geste. Tu dois lui arracher les larmes quand toute la ville bruisse autour de ses propres misères. La performance est en tout remarquable, les saltimbanques ne sont plus les colporteurs des bonnes ou des mauvaises nouvelles : ils sont des utopistes, des créateurs d'univers, avec des budgets ramenés à la portion congrue, mais souvent avec la rage de changer le monde.

Chalon ne manque pas de snobisme non-plus. Il a ses aficionados, ses programmateurs professionnels, son tout-Paris branchouille à souhait, probablement l'essence de la boboitude. Mais on y trouve aussi des artistes, donc des propos sur le monde. Et le monde. Pour ma part, j'ai souvent été bluffé, et ai eu mon lot d'émotions et de larmes.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneIl y a les écorchées, qui se frottent à la ville de tout leur corps, à sa rugosité, qui viennent la dénicher dans ses recoins cachés ou dans des espaces éphémères créés à l'adhésif épais, dans un son électro qui reprend et amplifie le déchirement des pas, des heurts et des fuites, qui vient faire grincer le mano a mano auquel la danse se livre avec le street art, qui t'introduit dans les coins sombres de la cité et disparaît comme les papillons de nuit.

L'intime et l'érotique y jouent leur partition.

J'ai entendu une créatrice expliquer son travail sur la transhumance - étonnant, non ? Il y est question de déplacement, d'éphémère, d'absolue précarité, de la rencontre et des constructions nouvelles qui en résultent.
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J'ai vu dans le feu magistral de Carabosse, déchirant la nuit de l'ancien port industriel, vibrer le sort criminel des migrants mexicains victimes en pleine transhumance. Leurs visages t'apparaissaient derrière une cire couleur de sang qui coulait d'une tôle brûlante. Leurs vêtements souillés partaient déjà au recyclage quand leurs tombes se taisaient, recouvertes d'objets anodins mais témoins.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu sortir d'un conteneur une montagne de déchets et ces déchets prendre vie, s'animer accéder à des bribes d'humanité. Ou bien étaient-ce des lambeaux d'hommes, jetés malgré eux dans la pâture des effets usagés, qui s'accrochaient malgré tout à leur part d'être humain ?

J'ai vu un homme seul, en costard-cravate tirer une valise, hurler sa détresse, raconter sa mise au placard, son licenciement, le sacrifice de vingt ans de savoir-faire, puis la puanteur d'un job de vendeur de téléphones portables, dont les jeux vidéo t'apprennent à éliminer ton prochain, mire à l'oeil, et en appeler à la désobéissance. Cette veste, qui te fait vendre téléphones, voitures ou crédits bancaires, c'est la veste du menteur, l'instrument de l'élimination !

Une amie croisée par hasard m'a d'abord pris pour Angelin Prejlocaj, pas mal, non ?

J'ai vu un autre homme seul, tee-shirt jaune à l'effigie de Gandhi, traînant un lourd cube rouge comme arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saönele fardeau de l'histoire de sa famille, dansant seul au milieu des gens, dans les boutiques ou les camionnettes du marché, se mettant en péril à chaque pas pour revêtir tour à tour les habits du fils du pied-noir, du fils du Moudjahid, du fils du harki. Il racontait comment son père avait géré, vécu, transmis, sans que l'on sache qui, quoi ou de quel côté tant les mots finalement se ressemblent. Comme les êtres. Qui était le héros, qui était le traître, qui le tortionnaire ? Qui a posé la bombe, qui a pratiqué la torture ? Lequel de ces pères préférait se taire, et faire en sorte que pour la génération d'après, la sauce soit digeste malgré tout, plutôt qu'amère. Est-on ce qu'on est, fait-on ce qu'on fait du fait de l'instruction reçue, des valeurs inculquées, ou bien à cause des hasards qui t'ont mis où tu étais ? Et toi, il était où, ton père, m'a-t-il lancé, lèvre tremblante et main sur l'épaule ?

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu une femme célébrer ses propres funérailles pour jouir au moins de cet instant sordide, clamant que sa mort n'était la faute de personne.

J'ai vu des requins célébrer leur ultra richesse, mettre en scène dans le même spectacle l’obscénité de leur festin et leur acte de contrition. Rire de arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneleur fortune, s'éprouver jusqu'à la honte pour souder leur connivence de caste, s'abandonner en partouze et organiser des funérailles pour la perte d'un I-phone, dévorer l'argent comme des bêtes féroces et, oups, c'est bêta !, s'excuser d'être vus dans cette orgie maniaque. Il y en a qui disent que ce sera l'Apocalypse. Il y en a aussi qui disent que c'est la crise économique, ha, ha !... Il y en a même qui disent que le changement, c'est maintenant - et à l'unisson - mais soyez sûrs que quoi qu'il arrive, nous serons toujours, toujours là, à vos côtés ! Tremblez !...

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu un quinqua marseillais planter sa tente et faire la pute pour retrouver un job, te raconter comment, enfant, la poissonnière annonçait le poisson vivant au prix du poisson mort en fin de marché, parce que le mort, il est toujours moins cher. Jubilatoire et pathétique, il te dit une histoire qui ne peut être que la sienne tant elle est vraie, te prend à témoin, t'entraîne dans le bonneteau du parcours professionnel, là où tu perds ta mise, au troisième crédit à la consommation, sur une délocalisation. Alors tu renonces à un CDI, à des heures supplémentaires, tu renonces aux RTT, tu donnes des heures gratuites, du chômage partiel, tu donnes tout pour garder un chouïa, tu donnes tout quitte à ne plus valoir qu'un mort. Tu penses au sordide chantage de Peugeot à Sevelnord. Tu pleures.

Tu me dis parfois que je parle trop d'art lyrique, trop de théâtre. Ou que je fais trop de politique. Tu préfères quand je parle de famille, de souvenirs. De mon père, de ma mère. Mais qu'est-ce que je fais si tout cela se mêle, comme dans la vraie vie ? Si le plan social chez Peugeot, c'est à la fois ma vie, ta gueule de bois, sa souffrance, si la violence est dans les souvenirs ? Si l'art s'empare du réel et fait de la politique, avec cette puissance ? Si l'art éclaire toute la férocité du monde, jusqu'à oser clamer que le libéralisme nous a ramené à ce point incroyable, où le vivant se donne au prix du mort !