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29 janvier 2008

Laurent (3) retour de Calcutta

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Je continue ma série sur Laurent. Laurent, je t'en ai parlé d'abord ici (le récit de notre rencontre, à bord du Transsibérien), je t'ai donné à lire une première lettre, qui datait de nos après-retrouvailles, à un moment où je partais m'installer à Budapest. Puis là, je t'ai expliqué pourquoi j'avais conservé des copies de ces écrits.

Je te livre à présent une seconde lettre. J'y suis encore plein de retenue. Je tente bien de lui dire, je crois lui dire, quelque chose du trouble qui me taraude, mais sans lui donner la possibilité de le comprendre, de simplement le percevoir. Je n'y reste pas sybilin, je suis enfouis à m'étouffer.

Enfin, ce sera l'occasion pour toi de découvrir avec quels yeux alors, j'avais découvert Calcutta. Mon Dieu, quel souvenir ! C'est avec une lettre suivante, trois-quatre mois plus tard, que je m'exposerait vraiment, enfin.

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Budapest, vendredi 24 novembre 1995

Mon cher Laurent,

Me voilà à nouveau à Budapest. L'univers étranger et hostile du dernier mois a laissé place à un monde familier. Les marques sont prises, le décor est connu. La grande bibliothèque en thèque, répugnante, est toujours vide ; les boutons poisseux de la gazinière sont toujours aussi désagréables à actionner ; les traces d'usure et celles de l'abandon sont bien en place. Je suis presque soulagé de retrouver mon domaine et mon calme.

La parenthèse Budapest devient peu à peu mon sanctuaire. Une fois la journée de travail terminée, pas de contrainte, pas de compte à rendre. A personne. La vie à ma guise, le temps de cultiver mes jardins secrets. De dix heures le soir à neuf heures le matin, le néant est ma liberté. La liberté de rentrer ou de sortir, de cuisiner ou de me faire un resto. La liberté de me construire une hygiène de vie choisie par moi seul (le matin, sept heures à la piscine ; le soir, une heure ou deux de leçon d'anglais). La liberté de t'écrire, celle d'être en colère, la liberté d'être heureux, celle de t'engueuler (où est la lettre que tu m'avais promise ?) La liberté de m'en foutre. La liberté surtout de souffler. Le calme après la tempête comme une vie en sinusoïde, l'anonymat après les sollicitations. Contrastes, ou alternances, le monde entier repose sur des couples. Et si c'était le moteur de la vie ?

ba4cec9a67f74a89b5fd2812e5922615.jpgIci, l'on ne parlera plus d'automne. L'hiver s'est installé, avec tout son arsenal : la neige sur les abords, les rigoles gelées, le givre sur les vitres des voitures, la buée sur celle des magasins. Bonnets, écharpes, doudounes, gants, moufles, fourrures sont sortis. Il n'y a guère que les jeunes, plus soucieux de préserver leur look d'adolescent occidentalisé, qui font l'impasse sur la mode universelle des grands froids. Il ne dégèle plus (le zéro degré est à peine dépassé à deux heures de l'après-midi). Mais au moins, ce pays sait vivre avec, et tout est prévu, partout, pour combattre le froid. Appartements, bureaux, magasins, stations de métro sont surchauffés : les gens s'y empressent comme dans un chalet de montagne après une journée de randonnée à ski. L'instant exquis. Ici, l'on ne souffre pas du froid, les gens ne s'en plaignent pas, du moins rien de tel ne se lit sur leurs visages.98628a9b3acabb001f02f9423051e9f4.jpg

Ni neige, ni froid, ni tranquille indifférence à Calcutta. A la saison chaude a succédé la saison des pluies. Et c'est à présent la plus belle des périodes, celle où vivre dehors est le moins pénible. Celle où la saleté, la misère, la pollution, la promiscuité, et la maladie ne s'additionnent plus à la chaleur moite, asphyxiante et accablante, mais simplement à elles-mêmes. Minimales à 25°, maximales à 32°. On se supporte. Et puis on a le goût de l'eau, de toutes les eaux : celles du Gange, celles des fontaines, celle des canalisations défoncées, les courantes et les stagnantes, celles des champs inondés, celles de simples flaques, celles en tout cas qui apaisent. On s'y lave avec abondance de savon, on s'y frotte, on s'y rince, on y trempe son sari. Propre ou sale n'est pas le problème. C'est le contact de l'eau qui compte. On y est presque nu 87bdcfa4d03116496b42c72d63976138.jpgau milieu du va et vient des passants sur les trottoirs, au coeur de la ville, entre les pousse-pousse, les « cyclo » (comme ceux du Vietnam si tu as vu le film), les vieilles voitures très britanniques maintenues en état de marche par l'on ne sait quel miracle propre au tiers monde. Pas plus de provocation que de fausse pudeur qu'à la piscine de Budapest à l'heure de la douche. Pas moins de sensualité non plus. Bien qu'ici, le sari, largement retroussé le long des jambes, ne quitte jamais le tour de taille.

Cette manie de l'eau : de quoi faut-il vouloir se purifier pour s'inonder ainsi de liquides chargés d'humeurs de toute sorte : de cette poussière qui colle à la peau ? Des sueurs produites par d'interminables heures de travail ? De toute cette crasse ramassée à même le sol ?03ecb61cb46bb4b62c9714ba725161ee.jpg

Le sol. C'est là qu'ils vivent. Parfois sur un simple bout de carton. Recroquevillés, les genoux ramassés jusqu'au visage. Assis sur un coin de trottoir, ils ne tiennent pas plus de place qu'une cocotte en papier. Ils se déploient pour marcher, circuler. Ils se ramassent pour stationner, pour attendre le client qui voudra bien leur payer trois miettes le petit service qu'ils ont pour métier d'accomplir.

5580ea4f81cede06148f1919fa4eb933.jpgLe sol. Le pied nu du pousse-pousse s'y écrase pour prendre son appui. Au petit trot. La femme derrière, sur son siège, tient son enfant bien contre elle. Et lui court toujours. Puis il profite de l'embouteillage pour se mettre à marcher d'un pas plus lent. La femme en vert et jaune, petite lune au milieu du front, se réajuste. Le pied nu s'écrase à nouveau sur le sol. Les mains, auxquelles sont suspendus les deux bras de l'attelle, sont remontées presque jusque sous les épaules. Une position d'équilibre qui réduit l'effort. Mais qui n'efface pas les kilomètres.

Je connaissais le tiers-monde. J'en connaissais même plusieurs visages : celui du Nicaragua, rural et dépouillé ; celui de l'Egypte, grouillant et étouffant... Laurent, jusqu'où peut-on s'enfoncer dans la hiérarchie de la misère ? Ils sont vingt-cinq millions à Calcutta. Vingt-cinq millions dont chacun de nous a déjà croisé le regard au détour d'un reportage. Qui n'a jamais vu ces bains collectifs dans les eaux du Gange ? Mais soudain, parce que tu es là, ces visages s'animent. Tu crois n'en saisir qu'un instantané, mais parce que le temps d'une image dix générations sont rassemblées, du nouveau né au vieillard souffreteux, toute leur humanité t'est projetée à la figure : tu as sous les yeux une vie entière, une seule, mais une vie humaine. 8d9c5ecb4cfbc86baf66b75f65678792.jpgLes dix générations accusent : le monde ne peut pas continuer ainsi ! Qui sait comment le pousse-pousse à la femme en jaune et vert formule sa quête du bonheur ? Sûrement pas comme nous pourrions l'imaginer. Mais c'est à lui qu'il faut répondre.

Le veille de mon retour. Ils étaient un million de jeunes à manifester, rassemblés sur une pelouse immense. Simplement pour marquer la clôture du Congrès de la jeunesse démocratique. Mon pousse-pousse aux pieds nus y était-il ? Ou seulement ses espoirs ? Je ne sais pas. Je ne saurais pas. Mais au moins y a-t-il bien, au côté ou parmi cette Inde misérable une Inde qui résiste et s'exprime. C'est déjà une chance.

Pour finir, je souhaite que tout aille bien de votre côté. J'espère aussi qu'une perspective de nous voir va se dessiner bientôt. Qu'en est-il de ce projet d'un week-end à Budapest ?

(...) Salue bien Sébastien pour moi.

Bises à tous les deux. Amicalement,

O.