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15 avril 2012

au printemps de quoi rêvais-tu ?

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J'aurais pu donner une autre titre à ce billet : "pourquoi je monte dans le train". Ou "résister au vertige".

Mais c'est le meeting sur les plages du Prado, hier à Marseille, sa conclusion que Jean-Luc Mélenchon a empruntée à Jean Ferrat, et le goût que j'ai retrouvé pour le rêve d'un printemps ininterrompu, qui m'auront finalement orienté.

Ma trêve berlinoise ne m'a pas éloigné de ma ferveur électorale revenue. Mais elle a constitué une respiration lyrique exceptionnelle de beauté. Outre le Schiller Theater, où j'étais déjà allé l'an passé voir La Walkyrie, de Richard Wagner, dans la mise en scène de Guy Cassier, et où je suis retourné cette fois, toujours sous la baguette de Daniel Barenboïm, pour y découvrir une version détonante de Lulu, j'ai pénétré dans le saint des saints de l'acoustique orchestrale, la Philharmonie, et le soir de Pâques dans l'impérial Konzerthaus pour y écouter religieusement la Messe en si de Bach.

Mon séjour berlinois m'aura aussi conduit vers les ruines du mur. Je me suis amusé de constater que berlin,lulu,mélenchon,présidentielle 2012pas plus que moi, la plupart des touristes ou des visiteurs, même les Allemands, n'était capable de comprendre laquelle, des deux parties de la ville séparées par ce lambeau, appartenait autrefois à l'est et laquelle à l'ouest. Autrefois. Il n'y a pas si longtemps. Même pas vingt-cinq ans.

J'avais 11 ans quand, à la faveur du jumelage qui liait Argenteuil, où j'habitais alors, à Dessau, je participais pour un mois à une colonie de vacances en RDA. Lever du drapeau au petit matin, hymnes nationaux ou révolutionnaires, mais aussi jeux d'enfants, sorties, amourettes... Les images que je ramenais de ce séjour resteront embrouillées, mais nourriront durablement un imaginaire défiant à l'égard de ce socialisme suranné et hors du temps.

Les anti-corps sont encore dans mon sang. J'en parlais vendredi soir avec un ami : notre socialisme à la française, dans ses traditions idéologiques les plus profondes, est parsemé d'accents libertaires. L'esprit de révolte est chez nous à la fois dirigé contre l'ordre établi, qui nous étouffe, que ce soit sous les traits d'un Sarkozy ou d'un autre, mais aussi contre le risque naturel qui nous menace à tout instant, dès lors que nous prenons part à un collectif, d'y laisser notre libre arbitre et d'encourager les dérives. L'Internationale ne clame-t-elle pas qu'"il n'est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César ni tribun" ? Voir le succès des rassemblements populaires qui réunissent le peuple de gauche dans cette campagne, voir les sondages nous autoriser à espérer la reconstruction d'une nouvelle gauche de recours, peut donner le vertige, d'autant qu'on sait ce que ce succès et cette nouvelle espérance doivent au talent de son leader.

J'en entends autour de moi qui, mal à l'aise pour en rire, refusant de se voir en suivistes, ressentent le besoin de se rassurer. Proches de moi par les valeurs, par le parcours, par l’espérance, ils s'empressent de s'enfuir vers un vote minoritaire, ou marginal, se mettent à dénigrer la foule, comme pour s'immuniser de la toujours possible dérive sectaire. Il n'est forcément pas difficile, dans l'abondant programme du Front de gauche, de trouver ici ou là une proposition mal ficelée, énoncée un peu vite, où nourrir son scepticisme et en constater un désaccord. Ni de connaître tel ou tel leader de telle ou telle de ses composantes, peu en cohérence par ses actes avec ce que porte le programme "l'humain d'abord". Au fond, ça les rassure. Et chacun détermine ainsi où il situe l'équilibre entre cette part de clairvoyance, de liberté, voire de vigilance, même si elle signifie en la circonstance le choix de l'impuissance, et le fait de prendre part au mouvement en train de se faire, au moment où il écrit une page d'histoire.

Parmi les remarques les plus construites, celles qui n'insultent pas trop l'avenir, à mille lieu des caricatures de Jean-Vincent Placé ou de Daniel Cohn-Bendit, il y a celle-ci, où ce militant d'EELV explique pourquoi il ne monte pas dans le train du Front de gauche.

berlin,Lulu,Mélenchon,présidentielle 2012Et bien moi, les yeux ouverts mais le cœur battant, parce que j'ai connu assez d'occasions manquées, parce que j'en ai soupé des scores du Front national qui dénaturent les choix électoraux, parce qu'on doit au Front de gauche d'avoir vu les enjeux écologiques revenus au devant du choix de société, parce que pour la première fois depuis longtemps je me prends à croire que nous pourrons échapper au fascisme, je suis dans ce train. Sans état d'âme. Être dedans pour ne pas le regarder passer. Ni courir derrière, en suiviste.

_________________________

Au printemps de quoi rêvais-tu?
Vieux monde clos comme une orange,
Faites que quelque chose change,
Et l'on croisait des inconnus
Riant aux anges
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi riais-tu?
Jeune homme bleu de l'innocence,
Tout a couleur de l'espérance,
Que l'on se batte dans la rue
Ou qu'on y danse,
Au printemps de quoi riais-tu?

Au printemps de quoi rêvais-tu?
Poing levé des vieilles batailles,
Et qui sait pour quelles semailles,
Quand la grève épousant la rue
Bat la muraille,
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi doutais-tu?
Mon amour que rien ne rassure
Il est victoire qui ne dure,
Que le temps d'un Ave, pas plus
Ou d'un parjure,
Au printemps de quoi doutais-tu?

Au printemps de quoi rêves-tu?
D'une autre fin à la romance,
Au bout du temps qui se balance,
Un chant à peine interrompu
D'autres s'élancent,
Au printemps de quoi rêves-tu?

D'un printemps ininterrompu

21 avril 2011

difficile retour

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Oh la la, j'ai tellement de choses à te dire... Forcément, après tout ce temps !

Tiens, je n'ai pas de manque, pourtant. Ai-je changé ?

Forcément, l'opéra m'a changé, c'est une évidence. Il a changé mon rapport à la voix, mon rapport à l'art vivant, il a créé en moi d'autres tensions, toujours impatientes, par nécessité curieuses, instillé d'autres addictions, où je projette une autre vision de moi, une sorte de respect ou de réconciliation, peut-être aussi un regard irrespectueux sur les histoires, une libération presque, une distance en tout cas avec les manifestations dissimulées de la médiocrité. L'opéra a enchanté des parties de moi oubliées, alors oui, j'ai changé et ce blog, bon, ma foi.

Fukushima m'a changé. Profondément transformé, peut-être parce que les fuites ont lieu près de mon cœur. Fukushima a accéléré en moi une mue en cours, une symbiose nouvelle avec la nature, ou plutôt, comment dire ? avec la chose naturelle, a aiguisé un sixième sens que je pourrais nommer perception intime des limites ultimes de la planète, a scotché derrière ma rétine, juste là au niveau du nerf optique, une prémonition apocalyptique, qui se renforce avec le déni qui nous entoure - ce négationnisme moderne, l'ignorance orchestrée d'un holocauste à venir qui ne pourrait se dire parce qu'il n'aurait encore eu lieu et qui, à simplement se concevoir, ne serait rien moins qu'un blasphème - mais dont les ingrédients se rassemblent sous nos yeux, à nos portes, sous la conduite d'oligarques - énarques ou capitaines d'industrie, les deux souvent - passés de majors multinationales à des cabinets ministériels, ou l'inverse, communiquant, communiquant et communiquant sans cesse pour désamorcer la déraison et laisser la voie libre à la seule inconscience, nourrie par toute la filière coalisée de l'arme du crime : extracteurs de minerais responsables d'un esclavagisme suffisamment arrangé pour être tu, patrons négriers de sociétés sous-traitantes, médias peu enclins à suivre un dossier dans sa durée et sa profondeur, préférant sauter d'un marronnier à l'autre, vulnérables comme jamais, sans distance, à toutes les manipulations, élus de la majorité ou de l'opposition se faisant rédiger leurs communiqués de presse "pour occuper le terrain" par les habiles lobbyistes d'AREVA, d'EDF ou de Veolia à qui ils ont remis leur papier à en-tête. J'ai si peur que l'on n'en sorte pas malgré les évidences. Alors bon, mon blog, ma foi...

Mon chagrin m'a changé. Il y a longtemps déjà. Il a changé mon rapport au sexe, mon goût pour le face-à-face, il a annihilé une assurance virile que je trimballais sans vergogne, m'a enfermé dans des obsessions pénitentiaires tantôt tranquilles, tantôt agitées. D'ailleurs, avec le recul, faut-il parler de chagrin ou de soubresauts, d'échec ou de repositionnement ? Ce qui est sûr, c'est que je me trimballais une relation vide, que je la compensais par une débauche peu regardante, te prenant à témoin, et qu'aujourd'hui, je cumule une liaison officielle, qui me pèse mais s'accroche, une amitié amoureuse qui accepte sans le dire son volet amoureux, ou qui l'accepte parce qu'il ne le dit pas, par défaut plus que par pudeur, et une liaison secrète, occasionnelle, évanescente, qui m'est chère même si elle connaît plus souvent les parking en sous-sol que les chambres d'hôtels et qui m'a fait récemment retourner au sauna. Au milieu de tout berlin,opéra,vol de valise,fukushima,productivisme,libéralisme,politiquecela, le sexe se perd et se refuse à d'autres fantaisies. Je ne suis finalement pas allé me perdre, moi, dans un labyrinthe gay à Berlin. L'opéra a pris toute la place, et quand ce n'était pas lui, c'était la politique et les magouilles des lobbys industriels, nos sujets du moment avec Maryse, et la ville, marcheuse mais adaptée aux fauteuils roulants, qui nous est apparue ouverte autant que sympathique et nous a laissé une forte envie d'y revenir. Alors au milieu de tout ça, le blog, hein...

Lien ténu avec toi ? Petit pois sous le matelas d'une princesse, oui ! La dérive du monde est insondable, on a envie de renoncer, je te jure !

Dans la valise qui m'a été volée au retour de Berlin lundi, à mon nez et à ma barbe, depuis le coffre de ma voiture sans doute mal fermé, il y avait un livre. Il me restait trois pages à en lire. L'Amant russe. Une plongée dans la Russie soviétique. Ou plutôt dans un groupe de visiteurs complaisants par idéologie où je me reconnaissais, au milieu des années quatre-vingt, le tout dans le regard d'un jeune garçon de 16 ans grinçant, différent, en quête d'amour et d'authenticité, qui décelait l'oppression et l'usurpation là où nul ne pouvait la soupçonner.

Avant Berlin, les deux derniers opéras que j'avais vus à Paris parlaient de deux femmes russes, justement. Enfin, au nom slave. Je n'ai pas bien compris, du reste, si ce télescopage Akhmatova - Kabanova avait relevé d'un choix artistique ou s'il s'était avéré fortuit. Je les avais vus à la suite l'un de l'autre, et l'Amant russe m'y a refait penser.

Mais si j'en parle - j'aimerais réussir à écrire conjointement sur ces deux œuvres, à les faire dialoguer - ce sera une autre fois. J'ai des factures à rechercher. Un vol de valise, pfff ! Ne me manquait plus que ça pour me garder encore loin de toi, tiens ! Comme si mes doutes n'y suffisaient pas...

23 décembre 2007

une matinée au Cabaret

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Tu as forcément cette scène en tête. C'est un enfant qui chante. L'air est mélodieux, printanier, la voix est cristaline. Nous sommes dans une  belle après-midi champêtre, les gens boivent, attablés. Il y a un kiosque à musique, des lampions, de la verdure, une belle atmosphère de kermesse. D'évidence, on vient d'y danser. La musique se répète, le refrain est entraînant. Les regards sont captivés par cette voix. D'autres enfants reprennent le chant, qui s'amplifie, un coeur se forme, et le chant s'étoffe encore, devient entêtant. Il se saccade, la mélodie est la même, mais le coeur devient hypnotisant et t'entraîne dans une marche bientôt militaire. Et un frisson incroyable parcourt ton épine dorsale. Parce que tu sais. Parce que tu sais ce que cet emballement recèle. Parce que malgré tout tu t'es laissé prendre. On découvre peu à peu aux bras des adolescents des brassarts avec l'insigne nazi. Dans le final, les mains sont tendues, dans le salut de l'horreur. Tu te figes, la gorge nouée. Les larmes confluent sous tes paupières. Tu n'arrives plus à avaler ta salive.

Je veux rendre hommage à l'équipe qui a adapté le célèbre musical Cabaret et qui l'a mis en scène. Ils ont su, sur les trétaux des Folies Bergères, reproduire avec la même force cette émotion poignante. Juste avant l'entracte. Ils m'ont laissé la gorge nouée, incapable d'applaudir.

Ca fait plusieurs mois que cette adaptation est à l'affiche. Son succès a entraîné des prolongations à répétition. Et j'y suis donc allé, avec ma copine Sophie - il a fallu que mon mec soit malade juste ce soir-là - et ma belle-mère, pour une matinée ce samedi de fêtes.

Si vous entrez au Kit Kat Klub, vous pénétrez dans un monde à part...

a28b29973b87cb73c10e00b09fb7e6be.jpgDans un décor d'une étonnante sobriété, les changements de lieux et de moments sont réglés par le déplacement d'un mobilier simple et les jeux de lumières. La mise en scène est enlevée. Le Berlin d'avant-guerre, ses personnages burlesques et libérés, assumant des sexualités débridées, sont montrés avec talent et humour. Evidemment, ces torses masculins entravés dans une paire de bretelles provocante, les scènes de sexe mimées de façon explicite, cet orchestre en porte-jarretelles, apportent au spectacle la tension qu'on vient chercher au Cabaret. (Je te rassure, belle maman y a survécu, je crois même qu'elle y a pris un certain plaisir...)

Avec le film, je m'étais totalement identifié à cet auteur américain qui assistait impuissant à l'insouciance de la plupart de ses amis allemands face à la montée du nazisme. Sa lucidité se heurtait à un peuple en désillusion qui se laissait porter. Et plus il s'émancipait dans ce Berlin désinhibé, plus il s'attachait à ses figures emblématiques, plus la futilité qui l'avait libéré, qui le nourrissait, pour écrire et pour se construire, lui devenait dans le même temps inacceptable. C'est dans ce tiraillement qu'il choisit finalement la fuite, tandisque le Cabaret, comme la société allemande puis le monde, sombrait dans l'inéluctable.

Il occupe une position moins centrale dans cette présentation, le principal rôle masculin étant ici occupé par le maître de cérémonie du Cabaret, magistralement joué par Fabian Richard, proprement magnétique. Choix juducieux.

Une histoire, en tout cas, qui te rappelle que la déshumanisation d'une société n'est pas inscrite dans les gènes d'un 1e4f76aab0b493c72994920de662c87c.jpgpeuple. Elle ne se dessine que dans des petites acceptations, que l'on enfile doucement, renoncement après renoncement, croyant qu'elles ne prêtent pas à conséquence. Elle ne se révèle pour ce qu'elle est que quand il est déjà trop tard.

Je ne sais pas si on est en route vers l'horreur aujourd'hui, mais quitte à mordre le trait, j'ai envie de dire que je vois tous les jalons qui se posent, habillés de petites nécessités, l'immigration choisie, les tests ADN, les rafles d'enfants de sans-papier, le projet de directive européenne sur la rétention des étrangers, les procédures vexatoires, la ghettoisation... et la remise en cause des acquis, le retour de conceptions esclavagistes du travail... Et j'ai peur.

Cabaret, le Musical,  a sonné dans cette matinée comme une alerte salutaire.

(PROLONGATIONS jusqu'au 28 janvier 2008 )