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28 octobre 2012

pain perdu

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Conversation de médecins, dans une clinique privée de Paris, mardi soir, vers 19h : "Alors, ils ont signé, nos syndicats ? Il est à combien le plafond ? Ah bon, y'a plus de plafonnement ? Pour le bloc non plus ? Mais comment ils ont obtenu ça ?" Pour mémoire, deux fois et demi le tarif sécurité sociale, ça faisait 58 euros pour une consultation généraliste, 82 euros pour une consultation de spécialiste. Dans un mois, je suis bon pour une coloscopie, c'est de mon âge, avec dépassement d'honoraire à tous les étages : cardiologie, anesthésie et gastro-entérologie. Champagne ! Le changement, c'est maintenant, et il troue le cul !

Dialogue entendu derrière moi, lundi, Salle Pleyel, avant que les musiciens de l'orchestre ne s'installent. "- Les travaux pour la Philharmonie ont pris beaucoup de retard, il paraît". "Ah bon ? Mais ils la font où, cette Philharmonie ?" "- Ben du côté de Montreuil, je crois, là où il y a la Cité de la Musique..." "- Ah oui, c'est vrai qu'il faut aussi civiliser l'Est..." Qui dit qu'on n'est pas capable de compassion, avenue Foch ?

En attendant, comme je n'ai renoncé ni aux soins, ni à la musique, je reprise mes chaussettes. J'ai fait vœux d'abstinence sur les sorties-resto. Et les campagnes publicitaires contre le gaspillage alimentaire me glissent dessus, vu que je suis depuis toujours un maître dans l'art d'accommoder les restes. En trois ans, mes caddies hebdomadaires à Carrefour Market sont passés de 70 à 110 €. Et tout n'est pas à cause de ma simili-conversion au bio...

barbara hannigan dans lulu.jpgLe week-end dernier, mon ami d'amour et moi nous sommes tout de même offerts une nouvelle version de Lulu, à La Monnaie de Bruxelles. Barbara Hannigan, que j'avais admirée à Aix cet été dans le somptueux Written on Skin, de George Benjamen, y habitait le rôle titre avec maestria et sensualité.
 
L'escale à Bruges, avec son beffroi, sa promenade en barque, sa carbonnade de bœuf et son chocolat, fut romantique à souhait. Les champs boueux des alentours se voyaient labourés par la frénétique mise en pot des chrysanthèmes et leur chargement dans des dizaines de camions prêts à s'engouffrer vers les quatre coins d'Europe. J'y inaugurai ma toute nouvelle voiture, avec boîtier automatique, alors même que je peine à vendre ma Mégane précédente. Effet, sans doute, de la crise et du rétrécissement du marché. Je baisse le prix de 500 euros chaque quinzaine, et ça fait deux mois que ça dure. je vais finir par la vendre pour trois caramels mous, et j'y aurais laissé plus que ma chemise. Je suis peut-être parti pour faire pain perdu tous les jours de la semaine pour les trois prochaines années, s'il ne se passe rien...

West Side Story fait son retour à Paris, théâtre du Châtelet. J'ai des places, yeah!, Mais pas pour tout de suite. Les émeutes urbaines et les amours illicites s'y conjuguent dans une tension dramatique que j'adore. Notre gouvernement s'apprête, lui, à rendre toutes les amours licites. Parviendra-t-il à nous préserver des émeutes, à force de capituler devant les puissances d'argent ?

Mercredi soir, je descends rejoindre ma petite famille dans notre village du Lot. On va se serrer fort contre maman et tâcher de nous tenir chaud. Papa sera mort depuis vingt ans. Et des angoisses la tourmentent.

16 juillet 2012

la perfection à fleur de peau

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J'étais très impatient de voir Written on skin au festival d'art lyrique d'Aix. D'abord pour le contre-ténor Bejun Mehta, souvent entendu sur Radio-classique mais jamais encore vu sur scène. Et pour la soprano Barbara Hannigan, dont mon ami d'amour m'avait dit le plus grand bien à l'occasion de sa programmation prochaine à La Monnaie, dans une nouvelle version de Lulu que nous avons prévu d'aller voir...

La nuit même de la générale, le directeur du festival s'était fendu d'un courrier impatient à tout son fichier pour partager l'immense émotion qu'il venait de ressentir à la vue de ce spectacle, et presser chacun de surtout ne pas passer à côté. Qui n'avait perçu que sa démarche allait au-delà du commercial ?
 
Et puis ce n'est pas si souvent qu'on a le privilège d'assister à une œuvre en création mondiale...

Je n'ai pas trouvé le mot pour exprimer l'état où m'a mis ce spectacle. Peut-être n'existe-t-il pas. Quelque chose entre fascination et enchantement, proche sans doute de l'exaltation, mais retenue alors, ou soutenue par une tension ténue, dans un équilibre fragile. Un mot qui dirait une forme captivée de concentration, ou l'atteinte d'un absolu. Mais pas vraiment un orgasme, parce qu'on ne serait pas dans le monde de la satisfaction, plutôt dans celui de la suspension. Haletant et apaisé. A la fin de la représentation, je n'avais plus de souffle.
 
Que dire ? Le livret d'abord : d'une poésie sublime. Des personnages en distance avec eux-même, par written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provencela magie de la mythologie et d'une langue maniée à la troisième personne. Un propriétaire infatué veut écrire l'histoire de ses succès dans un livre. Il confie son projet à un apprenti enlumineur, qui commettra avec la maîtresse de maison une faute de chair, l'écrira à la demande de la pécheresse, et en mourra.
 
Tout est dit, rien n'est dit. L'action se situe dans un moyen-âge où l'histoire se dessine plus qu'elle ne s'écrit, et où l'art de lire n'est donné qu'aux hommes. Des anges prédicateurs insufflent toutefois aux personnages des fantasmes futuristes, où se réverbèrent les travers de notre société moderne, par touches habiles d'un anachronisme sans ostentation qui te ramène au réel.
 
Salomé te saute aux yeux. Le protecteur n'est pas Tétrarque, mais le garçon est un prophète, il est passeur. Le paradis dans les doigts, le pouvoir de se jouer de l'avenir, d'extraire la femme de sa condition de possédée, il est libre jusque dans son sacrifice. Le seul être libre, parce que créateur.
 
La musique de George Benjamin est brillante et délicate, une musique d'aujourd'hui sans autre prétention que la clarté, d'une incroyable lisibilité, contrastée, jamais grandiloquente. Dirigée par son compositeur, elle sert le texte à merveille et porte les voix à leur sommet. Des voix au diapason, sans une fausse note, de délicats monocordes où percent le respect et les craintes, mais dont la légèreté domine l'autorité.

written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provenceA force de voir et d'entendre du théâtre ou de l'opéra, j'ai appris une chose : la mise en scène réussie, c'est celle qui s'interdit la redondance. Robert Wilson, de son côté, atteint des sommets de sobriété dans cet art, s'attachant à concentrer sur un trait une séquence complexe, un art scénique de soustraction, une convergence de laser.
 
Mais ici, il est question du travail de Katie Mitchell.

Les anges sont des techniciens de laboratoire, maniant les personnages comme des accessoires fragiles, ne quittant jamais leurs gants de protection pour les manipuler, comme pour ne pas les contaminer : preuves tangibles du réel, la mise en scène rappelle que kes héros sont sortis de l'ombre par une archéologie froide, qu'ils sont devenus les supports mentaux de nos représentations historiques. Les laborantins restent à la commande pour les contraindre dans leur rôle.
 
Ainsi dialoguent l'histoire et ce qu'on écrit d'elle, ce qu'elle est et ce qu'on en conserve, ce qui en est caché et ce qui en est flatté : belle parabole de l'art des enluminures, en vérité, de l'historiographie en général. C'est une mise en scène d'extension, qui s'autorise à retourner les principes du désir et de la jalousie. Le garçon pourrait être David, attirant tous les regards, toutes les convoitises, jusqu'à celle du protecteur, et périssant non de l'amour qu'il a donné, mais de celui qu'il a refusé.

A l'arrivée, une standing ovation enthousiaste, méritée. Qui dit qu'il n'y a plus de place pour l'écriture ou la création dans le domaine des arts lyriques ? Avant-hier soir, c'était la dernière à Aix.

Written on skin va maintenant partir pour le Nederlandse Opera d'Amsterdam, le Royal Opera House du Covent Garden de Londres, le Théâtre du Capitole de Toulouse, et le Teatro del Maggio Musicale de Florence.

Franchement, je serais du côté de Toulouse, à ta place, je me précipiterai pour réserver mes places dès que ça sera programmé (*).

Et bravo le festival d'Aix !
 
Je pars ce matin pour Foix, rendre visite à la famille de mon frère. Pourvu qu'il n'y ait plus de punaises sur la route...
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