Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 mars 2008

ma dette (2) ou moi et les mômes des cités

8a06ae70a3b00f9ddce192cd8eddafc6.jpg

Il me faut continuer à comprendre de quoi est faite cette dette, dont j'ai commencé à parler là, et qui explique certaines de mes émotions et la tournure de deuil qu'il leur est récemment arrivé de prendre.

Quand je suis né, nous habitions la cité des beurriers à Argenteuil. C'est là que j'ai fait mes premiers arheu, mes premiers pas. Puis c'est là que je courais chercher Pif gadget le dimanche matin, au point de vente de l'Huma dimanche que tenais mon père depuis l'aurore. J'étais impressionné de le voir, lui et ses camarades, se tenir debout toute une matinée, taper du pied, se frapper les mains pour se les réchauffer, et y trouver du plaisir.

J'avais 7 ans quand mes parents ont fait l'acquisition d'un terrain, à peine plus loin, et qu'avec l'aide d'un ami maçon réfugié espagnol, ils ont construit un grand pavillon de banlieue.

Je n'y suis donc pour rien, mais j'ai quitté la cité à l'âge de 7 ans. A 8 ans mon frère me fermait la porte de la salle de bain et revendiquait son droit à l'intimité, à 9 on a eu le téléphone et je devenais premier répondeur, à 10 notre première télévision, à usage fortement réglementé par les parents, à 11 nos chambres séparées sur la mezzanine, à 12 ans j'ai eu mes premiers grands copains, on écoutait les Beatles ensemble, et à 13, ce fut notre migration dans le sud, près d'Aix-en-Provence.

Durant toutes ces années, je ne peux par dire que j'ai complètement quitté l'univers de la cité. J'avais toujours plaisir à accompagner mon père dans sa tournée de l'Huma dimanche. A la cité d'Emmaüs, qui était sur le périmètre de diffusion,1313bacda732581ffd28c0ef47e305db.jpg l'accueil était chaleureux. Vers midi, les odeurs de couscous me pourléchaient. Quand il s'arrêtait chez l'un ou chez l'autre prendre l'apéro, il ne fallait pas que s'engagent de grandes discussions politiques, parce que là on ne rentrait plus, et bien sûr elles s'engageaient. Mais toute la chaleur de l'accueil qui entourait ces tournées m'empêchait, du haut de mon enfance, d'y voir de la pauvreté. C'était le début des années soixante-dix, j'apprenais l'humanité. Au sortir des trente glorieuses, je n'ai pas de souvenir de désespérance.

Les réunions, c'est le plus souvent à la maison qu'elles avaient lieu, c'est là qu'il y avait le plus de place. Entre chez nous et ceux de la cité, je n'ai jamais ressenti de distance, il y avait juste parfois un peu d'admiration envers mon père, pourtant jamais allé à l'école mais qui intimidait : il était vu comme un sage, un intellectuel, et c'est vrai qu'il avait une grande culture, acquise d'abord au catéchisme, puis surtout en détention, aux côtés de brillants intellectuels de gauche.

960dbb5602b58fdd685a712cbb460211.jpgMon frère avait un grand copain, dont je me souviens qu'il avait une finesse troublante, un teint cuivré, un sourire étincelant : il s'appelait Nadjib. Nadjib Benftita, je crois. Il était d'origine tunisienne, nous le voyions souvent, notamment dans sa barre de l'Emmaüs, et j'enviais cette amitié qui s'était nouée entre lui et mon frère. C'est pour lui sans doute que mon frère, plus âgé que mois d'un an, fut le plus triste de quitter Argenteuil.

Les cités, je les ai retrouvées beaucoup plus tard, militant aux jeunesses communistes à Nanterre et à Colombes. Moi j'étais en fin d'études, et une partie des week-ends étaient consacrés à faire vivre nos cercles de la JC, à aller vers ces jeunes, il était question de TUC, de SIVP, de contrats précaires, de génération sacrifiée... Nous les aidions, parfois avec un peu de condescendance mais avec sincérité, à s'engager, à faire l'apprentissage de l'action, à décrocher une aide d'urgence des assedic, à s'opposer à l'expulsion d'un sans-papier, à transformer leur CDD en emploi stable, on essayait de mêler action concrète à construction de perspectives. On faisait de la politique, quoi, et ce faisant, on créait du lien social. En plus, on aidait à faire le pont entre les générations.

On se disait qu'on ne pouvait pas croire au grand bonheur si on n'expérimentait pas notre capacité à en réaliser de petits, qu'il y avait donc aussi les efforts pour permettre à certains de ces jeunes de partir en vacance, à rassembler des financements pour les rendre réalisable. Moi, j'avais bien fait le Nicaragua et le transsibérien, plus jeune, pourquoi ceux-là ne pourraient pas s'offrir la mer, ou même le Liban, Cuba ou autre chose.

1ee1a11f4223b8a0541a12301038d4ba.jpgCes jeunes étaient instables à s'en arracher les cheveux, les rendez-vous foiraient, y'avait toujours d'autres priorités... Mais on les prenait pour ce qu'ils étaient, la précarité, ils avaient grandi dedans, elle avait été dans leur biberon, et le paysage n'était pas glorieux, alors on tenait bon, l'essentiel, c'était que chacun puisse se faire un petit bout d'expérience, pour avancer et se sentir plus fort, au bout du compte, et se construire aussi une lecture politique du monde et de la vie.

Un jour, on a réussi le pari fou d'emmener plusieurs centaines de ces jeunes au théàtre Gérard Philippe de Vitry-su-Seine pour y voir la Trilogie d'Arnold Wesker. Une journée entière au théâtre, pour trois pièces, l'une à la suite de l'autre. Un truc dément. La plongée dans une épopée, la traversée des milieux ouvriers du Londres d'avant-guerre, le parcours d'une famille juive anglaise pendant et après la guerre, les conflits intérgénérationnels face à des désillusions contemporaines. J'ai une vraie satisfaction d'avoir su convaincre certains de ces jeunes d'affronter leurs potes et d'oser leur dire qu'ils se tiraient pour une journée de théâtre, d'avoir osé en être fiers.

C'est drôle, parce que dans ce rôle, où je m'investissais beaucoup, j'ai toujours senti qu'il y avait un hiatus, que je n'y étais pas complètement à ma place. J'apportais de la sécurité, de la régularité, du respect des engagements pris, et du coup tout le monde pouvait se reposer là-dessus. Mais il y avait comme une sorte de paternalisme malsain, du fait même que nous ne vivions pas dans le même monde. Et du coup, pas de ma part, mais peut-être de la leur, une sorte de condescendance intériorisée. Je ne suis pas sûr que j'en ai aidé beaucoup à grandir, je n'ai pas de recul pour le dire.

Moi, j'étais déjà d'une certaine façon en train de régler ma dette, celle que mes parents me laissaient, sans le savoir, en quittant la cité sans en abandonner les valeurs, vingt-cinq ans plus tôt.

 

27 décembre 2007

La haine décomplexée

fb219dcb1821589e3ec75f392575037e.jpg

Elle est partout, elle s’étale, se répand comme une boue putride et collante.

Pas celle dont Zola dit : "La haine est sainte. Elle est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise."

Pas celle qui pousse l’opprimé, victime de l’injustice, à se rebeller contre un pouvoir inique ou criminel.

Non, la haine ordinaire, celle du pauvre contre le pauvre, de l’exploité contre l’exploité, de la victime contre la victime.
Et cette haine là annihile la révolte sociale. Elle ronge, détruit, tue, pousse aux pires bassesses.

J’ai été particulièrement choquée de lire que son hébergeur a dû fermer le fil de commentaires du blog de Moushim, alias Chamoo, victime de l’accident de Villers le Bel. De nombreux internautes y avaient déversé des commentaires haineux, racistes, irrespectueux.

Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans la tête de quelqu’un qui va vomir sa haine sur le blog d’un jeune homme de quinze ans, mort dans un accident ?
Protégés par l’anonymat les salauds se lâchent.
La haine dit le Petit robert "Sentiment violent qui pousse à vouloir du mal à quelqu’un et à se réjouir de celui qui lui arrive."

Elle est désormais partout. Sur Internet elle est omniprésente. En quelques échanges, un forum de discussion peut devenir le lieu d’un pugilat sans pitié où les insultes balaient les paroles sensées et où la raison se meurt.
C’est le premier pas vers la violence physique, sous jacente, prête à éclore.

Elle témoigne d’un immense et odieux malaise niché dans les entrailles de la société. (Pas seulement française, le phénomène est identique en Italie)

Elle assassine la liberté d’être, de penser, de créer.

Mais le crime, c’est bien connu, rapporte toujours à quelqu’un.

Tant que les humbles sont occupés à se haïr entre eux leur ire épargne les puissants, les gouvernements injustes, les vrais privilégiés.


Et les mesures contre le bien être du peuple s’enchainent les unes aux autres, irrésistiblement, sournoisement, ne provoquant que quelques remous vite étouffés car la haine de l’autre a pris le pas sur la révolte.

L’extraordinaire perversité des gouvernants actuels, appuyés par des médias inféodés au pouvoir, qui transforme les victimes de la politique anti sociale menée depuis des années en parias, consciencieusement, pour préserver le capital, ses princes et ses sbires, porte aujourd’hui ses infects fruits au goût de mort.

La haine, le mépris, ils en connaissent toutes les arcanes, ceux qui ont orchestré, depuis des années, la destruction de la sagesse, de la raison, de la solidarité, du sens de l’humanité.

Mais cette politique de l’apprenti sorcier, cruelle et violente, est aussi d’une consternante bêtise, car qui sème le vent pourrait bien récolter une tempête dont la violence nous laisserait tous exsangues et meurtris.

« L’hymne de la haine ne profite pas à l’humanité ». Gandhi