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03 décembre 2009

le cache-sexe

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C'est un carré de coton ourlé, de trente centimètres sur trente environ. Il a la texture d'un drap, plus ou moins rèche selon le nombre de lavages qui lui ont été infligés. En sa partie supérieure, de part et d'autre, il est prolongé d'un lacet de coton qui permet de se l'attacher au niveau des reins. Une autre lanière, plus courte et cousue en boucle, permet qu'on y accroche sa clé, ou le jeton témoin de la cabine-vestiaire.

Par dessus un pantalon noir, on pourrait croire qu'il s'agit d'un tablier de garçon de café. Mais autour de la taille d'hommes nus, ça devient un cache-sexe, et c'est un artifice typique des bains turcs de Budapest.

Ce pagne ne dissimule pas tant la nudité qu'il ne la souligne. Les fesses laissées rebondies sans écran irradient. Humide, il devient transparent pour les zones en contact, et laisse parfois transparaître des organes palpitants. Immergé dans les eaux tièdes et érotique, aux vertus délicieuses, il flotte au grè des pas, dévoilant plus intimement les sexes, feutrés et troubles. Sur le banc des hammams ou dans la cabine du sauna, il pivote parfois vers l'arrière du corps pour constituer une futile barrière d'hygiène entre le siège et les fesses, laissant alors les sexes libres à la vue et au désir.

Imbibé d'eau, ramené en boule vers l'avant, chiffonné et pesant, il a le pouvoir gravitaire d'éclipser une érection naissante et te laisse déambuler dignement entre les bassins.

Ce sont ces sensations qui débridèrent mes fantasmes il y a quatorze ans, alors que je commençais une nouvelle vie à Budapest. Au milieu de volutes apaisantes, les mouvements lents, quasi aplasiques de corps ouatés, dont certains ignorants de leur magnificence, et d'autres défiant leurs ingrates difformités, je me nourrissais un imaginaire nouveau, lui vouais une gestation impatiente puis franchissais l'hymen de ma réalité.

hammam_019.jpgC'est dans l'inchangé de cette tenue et de ces atmosphères que douze années plus tard, à la toute fin de l'un de mes séjours annuels en Hongrie, je le rencontrais. Dans la même tenue d'Adam moderne. Le crane rasé en guise de pomme. La peau glabre, le regard noisette derrière un oeil rieur, le sourire en demande. Un grain de beauté au dessus de la lèvre droite. Et le pagne, bien-sûr, noué autour de la taille.

Il n'était pas d'ici, il n'était plus de là-bas, il vivait à Paris, il lui plut que je bandasse pour lui et nous tâchâmes de nous isoler, choisissant sans doute l'endroit le moins propice à cela et provoquant du même coup le courroux du gardien des lieux.

Nous déguerpîmes sans demander notre reste, sans même regarder la pierre, les yeux rivés sur nos pieds respectifs, chassés comme des mal-propres, troublés dans notre orgueil, frustrés jusqu'aux os et aux eaux.

Il eût aimé, lorsque nous nous retrouvâmes un peu plus tard sur le quai du tramway, que je lui disse être un homme libre. Las, nous nous séparâmes après avoir tout juste donné l'un à l'autre, un petit bécot, une adresse mail et un numéro de téléphone.

Il lui fallut ensuite quatre mois, de mails en mails, pour obtenir de moi un nouveau rendez-vous. Je le racontais là, c'était au café de l'Industrie, il y a tout juste deux ans aujourd'hui. Il lui fallut une heure pour obtenir que ma main se posât à nouveau sur la sienne. Puis il me conduisit chez lui, nous marchâmes main dans la main un bon quart d'heure - et rien que cela déjà me bouleversa. J'aimais la casquette qu'il portait. Son dos, depuis, s'était réveillé à son souvenir.

Sitôt arrivé chez lui, après une première étreinte, il me demanda de me dévêtir et de fermer les yeux. J'attendais debout quelques minutes au milieu de sa pièce unique. J'entendais des bruits d'eau venir de la salle de bain. Je commençais à avoir un peu froid, son rituel se prolongeait, mais je bandais toujours, nu, au milieu de sa pièce. Puis soudain, je le sentis s'approcher. Le contact cinglant avec un tissu humide me sortit de mon attente. Il m'accrochait autour de la taille le cache-sexe de Budapest, s'en était affublé d'un lui-même, et il entreprit de conclure proprement la rencontre inachevée. Il gravissait la montagne d'orgueil d'où nous avions dévalé l'été précédent, et si cette attention me fit débander un court instant, par l'inconfort de l'attirail froid, s'engouffrait en moi une chose imperceptible, une petite graine, un germe presque, qui n'était autre que celui de l'amour.

Il m'a redit très récemment que ce jour-là, il avait été terriblement excité. Et si deux ans ont passé, moi je demeure excité quand je le regarde, excité par la chaleur de sa main quand il me touche et le glabre de sa peau quand il murmure, par le riant de son sourire quand il sourit. En dépit de lui, même gravement altéré dans son tain, même dispersé en morceaux épars, il demeure pour moi, qui depuis peu avance sans cache-sexe, un miroir magnifique.