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23 février 2013

ne t'en va pas !

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Avant-hier, un grand soleil d'hiver inondait Budapest. Je suis monté dans les hauteurs de Buda pour visiter la maison-mémorial de Béla Bartók . J'y étais seul, et pendant une heure une guide m'a accompagné dans ma visite.

A l'entrée, avec les volumes et les reliefs qui distinguent les Carpates, une grande carte cloutée montrait toutes les régions où il s'est rendu pour collecter les chansons traditionnelles hongroises. La Hongrie était vaste, au début de sa carrière, à l'image de Nagyszentmiklós, la petite ville où il est né et qui se trouve - depuis les pactes de l'armistice de la première guerre mondiale - en Roumanie.

Il partait avec un carnet, ses flacons d'encre, son crayon à cinq plumes pour tracer les portées, et son gramophone, qui ne manquait d'impressionner les villageois, lesquels se pliaient ainsi de bonne grâce à l'exercice de l'enregistrement.

Il aurait recueilli 4000 chansons populaires, décrit toutes sortes d'instruments originaux, ramené des pièces gravées, ou brodées, qui en disaient le contexte, les savoirs, les gens. Il ne s'agissait par pour Bartók de glorifier la nation hongroise, d'encenser son patrimoine et de la figer dans du formol. A l'orée du 20è siècle, le développement économique et industriel de la Hongrie attirait les foules vers les villes, et il voyait ces trésors menacés d'extinction. Il y avait deux façons de rendre hommage à ces génies populaires : les conserver, et en faire quelque chose. Il opta pour les deux. Et sa musique, la plus moderne qui fut dans la première moitié du siècle, et encore si persuasive aujourd'hui, est inspirée, nourrie, construite des thèmes et des rythmes ainsi rassemblés.

La présence, dans sa maison, de tant d'objets collectionnés rendait tangible cette démarche, et il était émouvant d'y voir mêlées des photos de lui parmi les paysans et les artisans.

La musique ressemble aux gens. Celle de Bartók est audacieuse, étonnamment structurée derrière d'apparentes dérives. Elle semble suivre la pensée et la langue davantage que les codes. Avec lui, l'ostinato est évolutif, s'enrichit ou se transforme à chaque répétition, t'emmène là où tu ne pouvais t'attendre, il agglutine des préfixes, des suffixes, qui deviennent partie du sens musical, à la façon de cette indomptable langue hongroise.

Bartók a vécu dans cette maison avec sa seconde femme, de 1932 à 1940. Quatre jours avant son exil pour l'Amérique, qu'il savait définitif, le 12 octobre 1940, il donna un concert d'adieu dans la grande salle de l'Académie de musique Ferencz Liszt. Une salle que je connais bien, même si elle est depuis de nombreuses années en rénovation. Dans les années 90, j'y ai entendu le Double concerto pour violon de Bach, la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak, les Tableaux d'une exposition de Mussorgski, j'y ai vu Zoltan Kocsis dans des transcriptions d'une incompréhensible virtuosité de Wagner par Liszt... Je n'ai pas le souvenir d'y avoir entendu du Bartók . Mais peut-être parce que j'étais encore insensible à son œuvre, alors.

C'est un auditorium art nouveau à l'acoustique ingrate, en vérité, tout comme le confort de vision, mais d'une incroyable beauté décorative.

A la fin de son concert d'adieu, le public se serait levé et aurait entonné un air célèbre écrit par le compositeur intitulé "Ne t'en va pas !" Mais la guerre était là, déjà plus à la porte, alors il partit, et comme Zweig, mourut en exil - non sans avoir, après quelques années de stérilité, parachevé son œuvre du fantastique Concerto pour orchestre.

(Ici, dans le grand hall de l'Académie de musique, et sous la baguette d'Ivan Fischer, Ne menj el, ne t'en va pas ! - un enregistrement de 1987)



Pris par l'élan, l'émotion et  le temps clément, j'ai poursuivi mon périple jusqu'à Farkastéri temetö, où ses cendres ont été rapatriées après guerre. Arrivé dans ce vaste cimetière, perdu dans les allées, j'ai fini par demander à une élégante dame si elle saurait m'indiquer l'emplacement de sa tombe. Sans dire un mot, d'un signe de main, elle m'a invité à la suivre. Elle semblait fatiguée mais marchait d'un pas vif. Un grand manteau de fourrure dissimulait son grand âge dans une houle de chic. Devant mon embarras de l'avoir entraînée dans ce périple imprévu, elle m'a dit qu'elle n'aurait pas su m'expliquer le chemin, puis, arrivée sur place : "Moi aussi, j'aime beaucoup sa musique". Elle m'a montré à côté la tombe du grand chef Georg Solti, puis s'est éclipsée.

Bartók ne se découvre pas par hasard. De prime abord, sa musique est austère. Il m'a donné du fil à retordre, enfant, dans mes leçons de piano. On entre dans son univers par petites touches, on en acquiert les codes. Ce n'est pas si difficile, en définitive. Puis on accède à son génie harmonique, une écriture colorée, percussive, où tout compte, même l'odeur sans doute.

Durant ce pèlerinage, à travers les nombreuses photos placées parmi les meubles de sa maison, aux grands yeux clairs du compositeur, à ses lèvres minces, à son front généreux, à sa silhouette droite, j'ai compris quel homme il avait pu être. Un bel homme, petit et gracile, svelte et pénétrant. J'ai compris aussi ce qui attachait aussi intensément mon ami d'amour à celui qu'il appelle son papa musical, mais qui est plus sûrement son amant mélodique.

07 janvier 2010

le temps des ballets

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Sans doute est-ce lié à Noël et à sa magie, mais je me suis découvert un nouveau goût : pour les ballets, cette fois.

Lors de ma dernière queue matinale pour acheter des places à l'Opéra Bastille, le 18 décembre, j'avais eu la chance que quatre places se libèrent pour le lendemain, presque sous mes yeux, pour le spectacle de Casse-Noisette pourtant annoncé comme complet à toutes les représentations. J'ai ainsi eu le bonheur de partager avec Igor, Bougrenette et ma copine Véronique (Véro, si tu passes par là...) deux heures de féérie totale, le samedi d'avant Noël : un spectacle plein de fantaisie, aux décors changeants. Quant à la musique, connue pour l'essentiel, variée, extrêmement subtile, comme cette danse arabe qui nous a tous scotchés : du grand Tchaïkovsky ! (Bon, Véro s'est bien assoupie un temps  sur la ravissante danse des flocons de neige, mais je jure que Tchaïkowsky n'y est pour rien)

Il y avait eu ensuite la grande soirée des ballets russes à l'Opéra Garnier, le 22 décembre, retransmise en direct dans plusieurs salles de cinéma. J'aurais tant voulu qu'un prince charmant - aux yeux bridés par exemple - me kidnappât et m'y emmenât de sa monture métropolitaine !... Mais que nenni, personne ne m'y avait invité, et là, il n'y avait plus la moindre petite place lorsque je me présentai au guichet.

Heureusement, France 3 eut l'excellente idée de le mettre à son programme du Nouvel an. Devant un reste de fois gras et de saumon fumé, nous nous sommes pressés autour de l'écran plat, le prince compris, pour déguster les couleurs burlesques du Petrouchka de Stravinsky, puis la cambrure taurine du Tricorne de De Falla dans un décor dépouillé et grandiose dessiné par Picasso. Ce spectacle avait une ampleur apres_midi_d_un_faune_01.jpgrétrospective qui ravivait ce premier quart du XXè siècle qui vit la danse basculer du classique vers ses premiers ferments contemporains. La chorégraphie tendre, intrigante et délicate de Nijinsky sur le Prélude à l'après-midi d'un Faune, de Debussy, clôturait la représentation, en nous laissant tous bouche bée devant tant de beauté. Dieu, que j'aurais voulu y être !

Je me suis rattrappé avant-hier soir, toujours à l'opéra Garnier, et de quelle manière ! Le Béjart Ballet Lausanne, dirigé par Gilles Roman, présentait quatre chorégraphies rares, 15 ans après le dernier passage du Ballet à Paris, sur quatre pièces de musique contemporaine. Et là, j'avais réussi à acquérir les deux dernières places disponibles, histoire de forcer la main, mais gentiment, à un prince charmant de circonstance qui saurait rentrer dans son rôle. A 7 euros l'unité, on pouvait craindre le pire : "visibilité limitée", était-il inscrit sur les billets. Mais de cette petite loge isolée du cinquième étage, au dessus du poulailler et juste sous la voûte céleste de l'Opéra, en se penchant vers la rambarde, on y avait une vue parfaite et imprenable, et toute l'intimité qui sied aux contes de fées.

Ce qui est bien avec Béjart, c'est que sa danse fait tellement corps avec la musique, qu'elle en révèle toute la charpente. Là où Bartok ou Webern semblent produire une partition totalement destructurée, les figures chorégraphiques soutiennent l'écoute et son ossature devient perceptible, presque évidente.

Sonate à trois, inspirée du Huis-clos de Jean-Paul Sartre, sur la sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok, nous plongeait d'emblée dans une tension haletante. Je n'aurais sans doute pas reconnu de la même manière, sans le jeu brutal de confrontations et de fusions des trois danseurs, que piano et percussions avaient pareille parenté. Évidemment, le piano est un instrument percussif, ai-je dit à mon ami, essuyant son rire moqueur. Semblables et dissemblables, unis et opposés, magnétisés ou révulsés. Deux danseuses en robe, rouge ou verte, un danseur en noir, trois chaises, et une porte qui apparaît à la fin, s'ouvre sur un rayon de lumière extraterrestre, repousse l'homme en noir vers les deux femmes qui l'avaient chassé, et les renvoie chacun aux trois arrêtes de leur scène.

Les cinq mouvements du quatuor à corde de Webern Opus V mettait en scène un couple en blanc qui se déchirait comme des violons à l'harmonie mystèrieuse d'une infinie délicatesse.

Un autre duo jouait avec un clarinettiste sur une musique de Pierre Boulez. Une partition assez ludique, Dialogue de l'ombre double, et des APO0305007.jpgfigures toujours sensibles, amples ou intimes, accordées ou désaccordées, mais toujours en étrange concordance avec la musique.

Après l'entracte, le Marteau sans maître - Boulez, encore, mais dans une forme orchestrale plus riche - constitua véritablement le clou du spectacle. Une chorégraphie claire et dépouillée mettant en scène six danseurs et une danseuse, parfois manipulés par d'obscurs prêtres noirs encagoulés, toujours en arrière plan, là mais effacés, tapis mais pesants, parfaitement identifiables, me fit remarquer mon ami, aux personnages que l'on appelle les kurokos dans cette forme épique du Kurogo.jpgthéâtre traditionnel japonais Kabuki.

Les danseurs du ballet Béjart sont d'évidence tous issus d'une solide formation classique. Jeunes et beaux, athlétiques, d'une parfaite maîtrise technique et artistique, ils offrent un spectacle incroyable. J'aimerais tellement savoir en parler, dire la surprise et l'émotion que créent les tableaux, les uns après les autres, leur enchaînement, l'alternance des mouvements d'ensemble et des ruptures d'équilibre. On est avec eux sur le fil, en danger, suspendus, et toujours une arabesque vient nous cueillir par surprise.

Le rideau se baisse et on en redemande. Béjart fut un roi. Et je me souviens que j'ai aimé, moi aussi, un danseur.

08 décembre 2007

Saiichi, un violoncelle aux yeux noisette

47cdf6e78c0d3ff1d4b3f935e5aba9a5.jpgLundi. Il m'attendais au café de l'Industrie en fin d'après-midi, il souffrait d'un lumbago.

Saiichi, je t'en ai déjà parlé ici, très brièvement. Nous ne nous étions pas revus depuis le mois d'août à Budapest, où nous nous étions fait expulser d'un établissement thermal par un surveillant zélé qui n'avait pas trouvé très convenants nos attouchements. Pourtant, nous avions tâché de nous isoler, de rester discrets, nous avions tourné plusieurs fois avant de nous décider à entreprendre un contact. Nous nous étions donc sentis piteux. Saiichi avait même été bouleversé, je crois, choqué par cette fuite pitoyable, j'étais sorti fissa en regardant mes pieds. Je m'étais laissé abuser par la facilité de ma rencontre avec Alejandro, quelques jours plus tôt, et j'éprouvais une culpabilité particulière d'avoir ainsi plongé Saiichi dans cet embarras, avec cette irruption de la honte, violente comme une perte fulgurante de l'orgueil.

J'ai retrouvé son sourire énigmatique, ses yeux noisettes, son crâne n'était plus totalement rasé, et ses cheveux en brosse, grisonnants, te disaient seules des choses de son âge.

Saiichi, c'est maintenant mon ami japonais. Il est violoncelliste, je ne l'ai encore jamais entendu jouer. Il est aussi musicologue, mais dans une vie précédente au Japon, avant de venir en France rejoindre son ami d'alors, il était mèdecin psychiatre. Il a tout quitté pour vivre librement sa vie affective et amoureuse. Sauf la musique. Aujourd'hui, il vit seul, et se débat pour rester en France : la course à la carte de séjour, l'incompréhension quand on lui remet des papiers pour trois mois seulement, qui l'obligent à travailler pour des patrons abusifs, pour simplement être sûr de sécuriser trois fiches de paye consécutives et obtenir le renouvellement de son titre de séjour. Un cercle vicieux qui l'empêche d'entreprendre des projets plus ambitieux. Je suis désolé si ça t'agace de me voir glisser de la politique dans des récits de rencontre, mais je ne peux pas taire ces absurdités révoltantes qui dénient aux gens leurs savoirs, leurs talents, leur potentiels pour en faire de la chair à expulsion... Et encore, il n'est pas métèque !

Nous étions heureux de nous retrouver, trois mois et demi après. Nous avons parlé de Budapest, une ville qu'il aime c299d54dfa6feda169a48dbca07461a1.jpgautant que moi, où il retourne souvent parce qu'il y aime, comme moi, un certain art de vivre, une sensibilité. Et la musique. Béla Bartok est son compositeur. Le seul pour lequel il soit jamais allé déposer des fleurs sur une tombe. Un maître, au sens le plus noble.

Il habitait tout près. Il m'a demandé de le raccompagner. Nous avons marché main dans la main. Je suis monté dans son 18m2, au troisième étage. Il y régnait une atmosphère agréable, saine. Son violoncelle était sorti de son coffre. Nous nous sommes étreints. Nos vêtements à terre, il est allé dans la salle de bain, et m'a demandé de l'attendre, debout, nu, au milieu de la pièce, les yeux fermés. J'entendais des bruits d'eau. Puis il est revenu et m'a attaché autour de la taile un carré de drap mouillé, ce pagne en cache-sexe traditionnel des bains de Budapest. Il en avait donc récupérés. Nos jeux interrompus là-bas allaient pouvoir continuer ici, ce soir, la honte allait être effacée !

b1b4c33c250a2e9f76c808690c3c31cd.jpgLe contact avec le froid m'a fait un temps débander. Pas lui. Il s'est étendu sur le lit, le corps lisse, fin, doux, le sexe dur. Son dos l'handicapait, à peine. Nous nous sommes longuement caressés, embrassés, il restait étendu sur le dos, j'ai eu un plaisir particulier au contact de sa peau glabre. Et dans ma main, l'un après l'autre, nous avons joui.

Il m'a dit qu'il aimait mon blog, qu'il s'était masturbé à sa lecture, il a hésité dans la façon de dire entre deux eaux en japonais, et m'a offert sa version la plus juste, futatsu no mizu no aida.

Quand je suis rentré chez moi le soir, il avait moins mal au dos. Il me l'a laissé croire.