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22 décembre 2008

Génération Mandela (3) tout commence avec de la musique

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Nelson Mandela (1) musicien de la vie

Nelson Mandela (2) ne jamais désespérer du monde

Au vrai, à bien y réfléchir, ma vraie rencontre avec Nelson Mandela remonte à 1986. Je veux dire, la rencontre avec son combat, et donc avec la réalité du monde.

Déjà étudiant, leader syndical en devenir à Marseille, à une encablure du mouvement contre le projet de loi Devaquet, on commençait à entendre timidement parler de Mandela. Il n'avait alors "que" 24 ans de bagne à son actif. En Grande-Bretagne, des groupes de gauche s'agitaient sur son cas, mobilisés par l'antenne locale de l'ANC. Mais en France, les compromissions des autorités pesaient trop lourd, c'était la chappe.

Je me souviens d'un week-end, au printemps, où l'on apprenait que deux jeunes poètes sud-africains venaient d'être assassinés. Des poètes. Des jeunes. J'étais dans ma révolte, je passais des coups de fils à tout mon réseau, et le lundi matin, passant d'amphi en amphi, de salle de TD en salle de TD, un rassemblement sur le parvis de la fac Saint-Charles s'organisait. En deux ou trois heures de temps, nous nous retrouvâmes plusieurs centaines. Sans doute, après la déroute de la gauche aux élection, et l'installation de la première cohabitation, avec Jacques Chirac devenu Premier ministre, l'envie du rassemblement dépassait le seul cas de ces deux hommes fauchés en pleine jeunesse à 10.000 km de là. Des pétitions furent déposées dans une urne pour demander l'application sans délai des sanctions préconisées par l'ANC.

Je crois que c'est ma première vraie expérience de l'action collective. Celle par laquelle je m'identifie à la génération Mandela.

Il y eut ensuite plusieurs fois des manifestations, des collectes de signatures, des actions d'éclat aussi, puis un jeune coopérant français fut arrêté en Afrique-du-Sud pour collaboration avec l'ANC, Pierre-André Albertini, la sensibilisation prenait alors de l'ampleur.

Mais c'est l'Angleterre qui demeurait le vrai berceau de la mobilisation.

Deux ans plus tard, le 11 juin 1988, fut organisé un grand concert à Wembley avec la libération de Nelson Mandela comme mot d'ordre. Un bus de jeunes Français fut réservé par les jeunesses communistes. J'étais du lot.

J'ai un souvenir anecdotique de ce voyage. Durant la traversée, je devisais avec quelques camarades sur les banquettes du ferry, histoire de tuer le temps. Une partie de scrabble se déroulait que j'observais de loin, à laquelle participaient des dirigeants des jeunesses communistes, un journaliste de l'Huma, et l'écrivain Patrick Besson, qui s'était engagé dans ce combat. Sans doute lassé, Besson abandonna en cours de partie et je me portai volontaire pour le remplacer. Sur le pupitre, le mot "MUSE' était formé. Et je fus naturellement flatté de recevoir pareil flambeau d'un auteur en vogue.

mk-ec-paris87_1_.jpgArrivés à Londres, après une courte rencontre avec les représentants de l'ANC, nous partîmes vers le stade, et dans un immense flot populaire, jeune et festif, la communion prenait corps, et l'espoir prenait sens, et nous nous galvanisions de cette foule, et de ces paroles d'artistes que nous ne comprenions pas, et de cette féroce envie d'y croire, et de ces rythmes chargés de couleurs : Dire Straits et Eric Clapton, Miriam Makeba, Simple Mind, et des dizaines d'autres étaient là.

Les grands concerts humanitaires n'étaient pas encore rendus à la mode. L'événement ne passa donc pas inaperçu. Il paraissait alors évident que le combat contre l'apartheid ne concernerait plus seulement l'Afrique du Sud, mais deviendrait mondial. Sans doute est-il possible de dire que l'ANC avait alors déjà gagné.

Et cette victoire, celle de ma génération, reste fondatrice. Peut-être parce qu'au bout de tout, le chemin pris par ce pays, devenu libre mais en proie à des fléaux parmis les pires du siècle - la misère et le Sida - et confronté à un niveau sans pareil de violences urbaines, n'a pas dévié.

Bien-sûr, quelques unes des plaies sont complexes à se refermer. Un siècle de discrimination totale, d'esclavagisme organisé, de divisions entretenues, de traffics en tout genre et de contre-sociétés devenus les remparts instinctifs au poison de la misère, tout cela ne s'efface-t-il pas en quinze ans, ni en vingt, surtout dans un monde dominé par les logiques marchandes, et sur un continent exengue.

Mais du moins le peuple n'est-il pas encore exclu de la parole et de l'action, et a-t-il encore sa dignité en main, parce qu'il a su ne pas la construire sur de la discrimination à l'envers.

21 décembre 2008

Nelson Mandela (2) ne jamais désespérer du monde

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Bien avant cette évocation symbolique et musicale de l'autre soir, il y eut les autres rencontres. Les vraies.

La première fois, c'est quand François Mitterrand avait invité Nelson Mandela en France, peu de temps après sa libération, en 1989.

On oubliait l'hypocrisie de la situation, le fait qu'il avait fallu attendre si loin, si tard, pour que la France entende l'appel de l'ANC, relayé par l'ONU depuis longtemps pourtant, que Total avait collaboré avec l'armée de l'Apartheid, contrevenant à toutes les consignes de boycott. On oubliait qu'il avait fallu manifester, dénoncer ces collaborations, qu'il avait fallu envahir l'ambassade d'Afrique-du-Sud honteusement restée ouverte à Paris, saccager l'office de tourisme sud-africain lors de l'assassinat de Dulcie September (je parlais ici de cet épisode), manifester encore et encore pour être enfin entendus des autorités françaises. On oubliait tout ça, tous les rouages d'une real politique gravement fourvoyée, pour célébrer une victoire du droit et de l'honneur.

Mandela libre, reçu par les autorités de la France, et sur le parvis des droits de l'homme au Trocadéro, ça ne manquait pas de gueule : j'avais été invité à rejoindre un carré de VIP - reconnaissance tardive du rôle des mouvements anti-apartheid - et avais assisté à une mise en scène un peu surfaite mais bouleversante : Mandela et Mitterrand marchant l'un vers l'autre, le long d'une diagonale, pour se rejoindre au centre du parvis et s'étreindre. Mitterrand avait le sens de l'image, et Mandela a toujours été plus clairvoyant que vengeur. C'est ce qui fait sa force.

La seconde fois, c'était en septembre 1995. Mandela venait d'être élu premier président de l'Afrique du Sud libre et démocratique, selon le principe "un homme, une voix". Au terme d'une campagne admirable où les espoirs étaient immenses.

Il se trouve que je prenais mes fonctions à la tête d'une organisation internationale de jeunesse, dont le Conseil exécutif tenait sa réunion annuelle à Johannesburg. Je présidais les échanges, dans un anglais approximatif, et ceux de mes collègues qui comprenaient le moins cette langue trouvaient qu'avec un air de ne pas y toucher, je faisais bonne figure pour des débuts. Ils étaient braves avec moi.

En fait, je présidais, mais je ne comprenais rien à ce qui se passait. Je faisais "passer le parquet" : "I give the floor to our colleague from Nepal !..." C'est à peu près la seule chose que je savais dire. A un moment donné, mon camarade soudanais me signala l'arrivée de Walter Sisulu (photo ci-dessous), célèbre dirigeant de l'ANC et ancien compagnon de bagne de Mandela, qui venait saluer notre réunion. Entre mon niveau 0506-04.jpgd'anglais, ma fébrilité de débutant et son accent soudanais imbitable, je ne comprenais rien de ce qui m'était annoncé, et fus pris de court à son entrée dans la salle. J'ai bafouillé trois mots et en garde encore une grosse honte rétrospective, même si personne n'y accorda d'importance, car l'événement, c'était lui, et pas mes dérapages.

Un soir, au cours de notre séjour, avec un de mes collègues, nous fûmes invités au Palais présidentiel de Prétoria pour participer à un dîner donné à l'occasion de la visite du président du Zimbabwe.

Je ne saurais plus dire qui étais à ma table, je m'en contre-fichais, ni la teneur du discours des uns et des autres, je n'avais d'yeux que pour Nelson Mandela, il rayonnait, il incarnait plus que jamais la victoire et l'espoir, une sorte de dignité humaine. En le voyant en chair et en os dans ses habits de président, j'ai compris qu'il ne fallait jamais désepérer du monde.

Quittant l'assistance avant la fin du dîner, il fit le tour de quelques tables et vint nous serrer la main.

Le vieil homme a cessé d'être président, mais porte encore plusieurs magnifiques étendards, dont celui de la lutte contre le Sida. Son impressionnant charisme a pu faire vaciller des tabous tenaces dans son pays, sur ce sujet comme sur celui de la liberté.

(une suite est à lire là)

20 décembre 2008

Nelson Mandela (1) musicien de la vie

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Il est grand, belle carrure. Le cheveu est court, frisé, plus tout à fait poivre et sel. Il porte une ample chemise tunique à motifs. Il s'avance d'un pas sûr. La voix, rugueuse, pas éraillée, non, mais un peu assourdie, exprime de la sagesse. Le visage est rond, de loin, on en devine les rides, mais surtout la générosité du sourire, et l'étincellance de l'oeil.

L'homme qui occupe la scène des Folies Bergères, ce mardi soir, ne peut t'évoquer que Nelson Mandela.

Et ce qu'il raconte, c'est la musique de son pays à travers l'histoire de l'Afrique-du-Sud.

Les musiques premières des tribus zoulous, celles des rites nuptiaux, des départs à la chasse, leur confrontation avec les musiques d'autres tribus, puis les prémisses du brassage urbain, la rencontre avec les instruments des blancs, les cabarets clandestins au coeur des township, les chants de la résistance aussi, le Gospel au service du combat anti-apartheid, la musique d'une conscience africaine universelle, et puis à la fin du XXème siècle, une pop-music moderne, emprunte de son temps, qui traverse les frontières pour porter la voix du peuple sud-africain, Myriam Makeba, dont le timbre vient de s'éteindre début novembre, et Johnny Clegg, le zoulou blanc. C'est l'époque de Wembley et des grands concerts de solidarité pour la libération de Mandela après 27 ans de détention politique.

La soirée était offerte par Damien Guinet, le 9 décembre dernier, à l'occasion des 4 ans de Blog-it. Blog-it, c'est un petit widget (c'est comme ça que ça se dit, non ?), mon petit encadré bleu, l'Entre deux eaux Express, en haut à gauche, un outil pour faire vivre le blog autrement. Installé chez moi depuis le premier jour. Et puis le Dit autrement, en colonne, où il m'arrive de t'offrir des vidéos.

UMOJA_gumboot_low_res.jpgUne soirée enlevée, avec danse, tambours, couleurs, rythme, une débauche de folklore à certains moments, d'insuffisantes évocations du combat anti-apartheid à mon goût, mais au total une belle rétrospective, de magnifiques performances et une excellente soirée, dans une salle mythique. Le spectacle s'appelle Umoja (Ensemble, en zoulou), et il se joue jusqu'au 4 janvier (réservations là).

C'était un peu ma troisième rencontre avec Nelson Mandela.

(la suite)

 

18 juillet 2008

happy birthday, Mister Mandela

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Une parenthèse - mais méritée - dans la litanie improvisée consacrée a Saiichi, qui a chamboulé mes vacances, sa quiétude, et tout le déroulé de billets préprogrammés tel que je l'avais conçu avant mon départ en vacances. J'en reprends ici le fil, à partir d'une actualité importante et symbolique :

Pour moi, il n'y a pas de doute possible : Mandela est le plus grand homme vivant que compte notre planète. Son combat, ce à quoi il a survécu, la transition pacifique qu'il a su organiser dans son pays, la clarté visionnaire de son propos en toute circonstance, son à-propos sans fausse pudeur dans son engagement contre le Sida... Cet homme n'aura jamais déçu, jamais.

Dans ma jeunesse, je m'étais engagé dans le combat contre l'Apartheid. J'en avais raconté un épisode ici. L'exigence de sa libération était notre porte drapeau. J'étais même allé à Wembley assister, en 1988, à un grand concert anti-apartheid. J'ai eu la chance, en septembre 1995, prenant de nouvelles fonctions au sein d'une organisation internationale de jeunesse, de me retrouver dans un dîner qu'il organisait à Pretoria à l'occasion de la visite d'un chef d'État africain, et me tenant dans sa proximité, j'en avais ressenti un indicible frisson.

Dès le 28 juin, Fauvette lui rendait hommage . Et moi, de tout mon coffre, de là où je suis, je lui lance un tonitruant "happy birthday, Nelson !"

26 mars 2008

Dulcie, I loved you so much

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Samedi, ça fera 20 ans, jour pour jour. Le 29 mars 1988, une femme que j’aimais et admirais était assassinée à Paris près de son bureau dans le 18ème arrondissement. Elle s’appelait Dulcie September, elle était la représentante de l’ANC en France. J'ose espérer que tu auras l'occasion d'entendre parler d'elle ces prochains jours.

J’avais appris cette nouvelle d’une cabine téléphonique, gare de Lyon. Je revenais d’un voyage syndical étudiant à Lyon, ou à Saint-Etienne, je ne sais plus, c’était le milieu de l’après-midi, j’appelais un de mes camarades pour prendre des nouvelles et décider si je rentrais chez moi directement ou si je repassais par le bureau.

J’ai pris cette nouvelle en pleine poire. Je me souvenais des rencontres avec Dulcie, son discours apaisé mais construit, son sourire naïf mais son œil ajusté, sa patience et sa passion à parler de l’Apartheid, à convaincre en quoi le boycott, parce que voulu par le peuple, était le seul moyen d’isoler ce régime fasciste inspiré du nazisme. La France, elle, tergiversait, commerçait avec plus ou moins de scrupules, Total vendait le pétrole à l’armée sud-africaine, et la vente d’armes se poursuivait par des canaux détournés.

Bien sûr, Dulcie gênait. Visiblement, pas que le régime sud-africain. Elle se savait menacée, mais la police de Charles Pasqua se refusait à lui 1298133935.gifapporter une protection policière.

Nous nous étions retrouvés plusieurs milliers dès 18 heures, par le seul effet du bouche à oreille, pour manifester et hurler notre colère, la manifestation était si pleine d’émotion qu’à simplement l'évoquer encore en cet instant, je sens tout à la fois mon poing se serrer et des larmes me venir aux joues.

Pendant la manifestation, un bruit, non, un message circulait. Secret. Il fallait se le dire, mais rester aussi discret que possible. Nous n’en resterions pas là. Nous ne pouvions en rester là. Le soir, à la nuit tombée, nous allions nous retrouver, quelques dizaines, quelques centaines, et nous allions agir.

Nous étions trois cents finalement à nous retrouver dans les locaux de la Jeunesse communiste à Bagnolet. Nous formerions trois groupes : l’un attaquerait l’ambassade d’Afrique du sud, l’autre prendrait d’assaut l’Office du tourisme sud-africain, et le troisième s’en prendrait à la résidence de l’Ambassadeur.

Je ne sais pas comment un tel plan de guerre avait pu être échafaudé aussi vite. Peut-être était-il déjà prêt, dans les cartons. Mais tout était prévu, pensé. L’idée était simple : agir dans la fulgurance, chercher à faire le plus de dégâts possibles avant l’arrivée inéluctable de la police. Nous étions jeunes, nombreux, légitimes dans notre colère, nous serions arrêtés, mais forcément relâchés. Il fallait dénoncer jusqu’au bout l’inhumanité totale de ce système. Et dénoncer jusqu’au bout l’inacceptable complicité de notre pays.

458897417.jpgJ’étais dans le groupe qui allait à l’office du tourisme. Nous étions plus de cent, entassés dans une cage d’escalier. On entendait à l’étage des coups de bélier répétés, puis un grand fracas qui nous indiquait que la porte venait de céder. Un mouvement de montée se dessinait en même temps que nous entendions les sirènes de la police s'approcher. Mon cœur battait à 150, il y avait parmi nous de toutes jeunes filles, presque des enfants, l’adrénaline leur faisait monter les larmes. Il nous fallait ralentir au plus la montée de la police pour laisser à "ceux d’en haut" le temps d’œuvrer, mais il nous fallait aussi ne pas résister, ne pas nous exposer. En redescendant, une haie d’honneur de coups de matraques formait un corridor entre l’immeuble et le fourgon de police, des coups gratuits pleuvaient. Autant que je m’en souvienne, je n’en reçut aucun. Mais j'eus peur.

Nous sommes restés au commissariat deux ou trois heures, nos identités furent relevées. "Ceux d’en haut" nous racontaient tout ce qu’ils avaient pu détruire : les ordinateurs jetés par la fenêtre, de la paperasse en pagaille, des meubles. Presque tout avait pu y passer, nous en étions fiers.

A l’Ambassade, seul le mûr extérieur avait pu être peinturluré, mais c’était déjà ça, tout comme à la résidence de l’Ambassadeur.

Les manifestations suivantes rassemblaient des dizaines de milliers de personnes. La jeunesse de France était entrée dans le grand combat contre l’Apartheid. Le 11 juin, j’allais à Wembley assister, avec d’autres militants, au grand concert de soutien à Mandela.

L’Apartheid n’en avait plus que pour quelques années. En rencontrant Walter Sisulu, compagnon de bagne de Nelson Mandela, bien des années plus tard en 1995, à la faveur d'une conférence où nous l'avions invité, c'est à Dulcie que je pensais très fort.