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24 janvier 2010

Œdipe contrarié

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Mon post d'hier ne concernait pas la guerre d'Algérie, il ne visait pas non plus à te donner mes parents à voir en héros.

Quel que soit le côté du mur où l'on se trouve à sa naissance, du droit ou du gauche, de l'argenté ou du misérable, que l'on soit du parti de la solidarité plutôt que de celui de l'exploitation, une influence "petit blanc" nous colle à la peau. Sans doute à cause de notre vision universalisante du monde. La suprématie des Lumières. Qui fait de nous tous, quelque part, de vrais humanistes. Mais qui nous empêche d'aller rencontrer l'autre jusqu'à sa représentation du monde, jusqu'à son propre rapport aux choses de l'univers, jusqu'à sa cosmogonie intime. Ce que je veux dire, c'est que l'on ait eu un père rebelle ou magistrat, des racines pied-noir, ou que l'on soit acteur de la coopération culturelle d'aujourd'hui, nous avons l'Algérie en commun, et la lecture que nous en avons est de toute façon déformée.

Mais je le répète, le post d'hier voulait préparer celui-ci, qui te ramène à moi. Car évidemment, je suis plus important que l'Algérie ! J'ai eu le plus grand mal à écrire ce billet depuis trois semaines, pardonne-moi s'il est embrouillé.

Donc. Ma mère aimait mon père, qui était en prison. Mon frère fut conçu dans un parloir "familial", mais je ne sais pas ce qu'il a pu s'imaginer avant que ce ne soit dit. Papa fut libéré trois mois après sa naissance, puis trois mois plus tard, je fus conçu à mon tour en pleine liberté, ma mère perdit son père cet été là, et six mois plus tard, je naissais.

Mon psy s'est avancé à une hypothèse, en une douzaine de mots, comme il le fait d'habitude, et j'en rendrai compte ici en beaucoup plus, car je suis mauvais en économie verbale. Je lui racontais cette lettre, ma conversation avec ma mère ce matin-là, et j'évoquais une piste, un peu honteux, il est vrai. Ma mère a consacré sa vie à mon père, comme elle aurait pu la consacrer à l'Église si elle était allée au bout de son projet religieux. Elle a tout arrêté pour être autant qu'elle le pouvait à ses côté pendant les années d'incarcération. Puis son désir de vie commune s'accomplissant, elle y donnait tout. Elle avait appris un métier, dans le secteur médico-social, s'était insérée dans divers milieux, était au passage devenue communiste, abandonnant Dieu, était devenue fonctionnaire d'État, avait acquis une stabilité... Donc à sa sortie de prison, du moins je le suppose, elle mit toute son énergie à aider mon père, sans diplôme bien que savant, à prendre ses marques, à trouver du travail et à s'y épanouir. Les années soixante n'étaient pas aussi dures qu'aujourd'hui. Réussir cette intégration, c'était aussi peut-être l'écarter de la tentation de partir courir le monde dans la solidarité internationaliste, comme beaucoup de ses amis de prison l'incitaient à le faire.

Les réseaux aidant, il avait trouvé un emploi dans la banlieue nord, ils quittèrent la banlieue sud. Puis il eut un emploi à Paris, elle allait le chercher chaque soir à la gare... Beaucoup plus tard, quand elle serait, elle, en invalidité, c'est à l'atelier de peinture de mon père qu'elle se dévouerait, à ses projets d'expositions, elle deviendrait son assistante particulière.

Il était évident, y compris je pense dans nos yeux d'enfants, que l'accomplissement de cet amour était le projet de sa vie. Mon psy m'a demandé si je ne lui reprochais pas de ne pas nous avoir donné autant d'amour. Je lui dis que c'était exactement la question que je n'osais pas me poser, mais qu'en même temps, il m'était bien difficile de dire que j'avais manqué d'amour.

J'ai eu des parents immensément aimant. Présents. Disponibles. Confiants aussi, ce qui n'est pas rien. Transmetteurs - de valeurs, entre Bacon, Oedipus & Sphinx 1979.jpgautres. Protecteurs et sur-protecteurs. Maman était obnubilée par l'idée du conflit. Entre gens intelligents, les conflits se règlent par le dialogue, aucune violence ne doit poindre. Je n'ai jamais vu mes parents se disputer. Ce curieux mélange de communisme pétri de culture catholique faisait d'eux des gens bons, et les engagements qui les conduisaient certains soirs à des réunions, certains dimanche à vendre le journal dans les quartiers populaires, ne faisaient que ma fierté d'enfant, d'autant qu'ils prenaient toujours le temps de nous expliquer le sens de leurs absences, de leurs actions. Ou ils nous emmenaient avec eux, et j'adorais, monté sur les épaules de papa, mettre moi-même les tracts dans les boîtes-aux-lettres.

Ainsi, mes parents s'aimaient. Maman aimait papa, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, mais je n'avais lieu de me plaindre de rien.

Nous étions, mon frère et moi, les témoins chéris de cet amour infaillible qu'ils se portaient. Nous en étions une réalisation, l'accomplissement en quelque sorte, nous concentrions à ce titre beaucoup de soins et d'affection. J'étais moi l'incarnation de cette preuve d'amour.

Mais je n'étais pas, ne pouvais pas être, l'objet du désir, l'amour convoité, celui pour qui l'on se met en quatre de peur de le perdre...

"Est-ce que du coup, n'ayant rien à lui reprocher à elle, alors que l'amour qu'elle vous montrait n'était toutefois pas celui qu'elle portait à votre père, dont vous perceviez la place à part qu'il occupait - et que vous enviiez - vous ne vous le seriez pas reproché à vous-même ?"

Le manque d'estime de moi, ce défaut d'amour-propre dont j'ai pris violemment conscience lors d'une séance précédente (j'en parlais là) pourrait ainsi peut-être s'ancrer dans une quête frustrée, une quête d'enfant confrontée à l'échec obligé, mais qui n'ayant eu aucune cause extérieure à combattre, ni un père à tuer parce qu'il était un héros, ni une mère à blâmer parce qu'elle était une sainte, se serait retournée contre moi-même. Une sorte de complexe d'Œdipe contrarié par un excès d'amour.

Nous sommes loin de la grande histoire du monde, mais ce sentier, il me plaît de le défricher, et de commencer à désacraliser ma toute petite histoire. Pardonne-moi aussi de m'y plaindre d'avoir été trop aimé, c'est sans doute indécent, mais ce chemin n'est que très personnel.