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19 août 2013

au paraphe noir des arondes

En souvenir d'un récent 17 août au Moulin de Villeneuve ou, je ne sais, d'un autre 21 avril dans des eaux plus précoces...

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Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé
Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte
N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte
Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée

Jeunes gens le temps est devant vous comme un appétit précoce
Et l'on ne sait plus que choisir tant on se promet du festin
Et la nappe est si parfaitement blanche qu'on a peur du vin
Et de l'atroce champ de bataille après le repas des noces

Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons
Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière
On se perd à ces changements comme la roue et la poussière
Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon

Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu'il est court
A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité
Ah prenez-le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté
Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours

Enfance Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin
Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes
Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde
Et votre propre force et que tout est possible soudain

Ecarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute
Je l'entends votre rire au paysage découvert J'entends
Dans votre rire et votre pas l'écho des pas d'antan
Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes

Une autre fois la possession qui commence Une autre fois
Ce plaisir de l'épaule à l'image du pont passant les fleuves
Cette jubilation de l'effort à raison de l'épreuve
La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix

Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs
Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues
Il n'y a plus qu'un peu de brume où tremble un passé disparu
Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir

C'est l'heure où chaque chose de lumière à toi seul est donnée
C'est l'heure où ce qu'on dit semble aussitôt occuper tout l'espace
Elle a pour toi les yeux sans fard de toutes les femmes qui passent
Regarde bien vers toi venir amoureusement la journée

Petite clarté saute saute
Dans les yeux des jeunes gens
La marée est toujours haute
Toujours le péril urgent
Toujours le bonheur en cause
Toujours c'est la tombola
On n'y gagne que des roses
On y perd son matelas
Toujours le ciel en eau trouble
Passez muscades passez
Toujours toujours quitte ou double
Et jamais jamais assez

Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure
Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui
Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon coeur ébloui
Je me souviens de ma jeunesse au seul spectacle de la leur

Je me souviens

Aragon, Le Roman inachevé

29 mars 2013

la parabole du trou

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Ma flemme pour écrire devient chronique, alors même qu'on m'a récemment pas mal flatté sur ce point. C'est qu'il y a en moi un grand vide, un abîme. Des vents contraires absorbent mon énergie et mes capacités. Et je suis privé des réconforts que j'escompte. Mon compagnon de quinze ans convole à d'autres noces. Mon ami d'amour, quant à lui, n'a ni amour, ni amitié, ni solidarité à offrir - aucun soutien ni aucune compassion. Son silence à lui dure depuis huit jours, engouffré dans ma bouderie, et finira sans doute drapé de la sacro-sainte liberté qui le condamne à une éternelle dépressive insatisfaction. Tant pis pour lui, et tant pis pour moi car j'enrage.

En dépit de son titre, ce n'est pas de la prestation de François Hollande, hier soir, que parle ce billet. Pourtant, il y est aussi question de trous de mémoires.

J'étais à Foix le week-end dernier. Récupérer maman. J'ai troqué la charge de la distance et de la culpabilité par celle de la présence et de l'attention de tous les instants. Je vis la confrontation directe avec la déchéance d'une mère. J'y investis des wagons de tendresse et d'affection, je la touche et l'embrasse comme du bon pain, et elle réagit avec bonheur à ces marques tactiles. Je prends toute la mesure des vingt ans qu'elle a traversés dans la solitude après la mort de papa, et ne peut m'empêcher de penser que c'est de cette souffrance-là qu'elle se soulage. Elle se rend à ses vingt ans de silence, las du combat et des apparences. Peut-être nous voit-elle assez solides, enfin, pour s'autoriser cette capitulation. J'encaisse à défaut d'accepter.

Maman était une belle jeune femme. Enfant, on la prenait pour ma grande sœur. Ado, mes copains me donnaient des coups de coude histoire de me montrer, n'eut-elle été ma mère, qu'elle était bonne à draguer. Puis elle a toujours été la dégourdie de la famille, la bricoleuse, prenant sur elle les tâches domestiques tout comme les menus et les grands travaux de la maison. Jusqu'à il y a peu, sa maison était entretenue comme nulle autre. Les volets du patio ne passaient pas deux ans sans recevoir leur couche de lasure. La menuiserie n'avait pour elle aucun secret. Son congélateur était toujours garni d'un bourguignon, d'un carry de veau ou d'une tarte aux olives. Elle avait l'énergie et la tête froides. Tu m'aurais posé la question au printemps dernier, je t'aurais juré qu'elle était promise à vivre cent ans. Elle avait tout de ce prototype de femmes.

Elle a fait soixante-seize ans l'été dernier. Ce n'est encore qu'une adolescente de la vieillesse.

Alors je franchis l'étape, je construis le deuil, j'affronte tête baissée et dents serrées, plein encore de questions inédites et impréparées sur les moyens qui sont les nôtres, mon frère et moi, pour gérer cette situation dans la durée, sans pouvoir prédire ni le sens ni le rythme des évolutions. Sans renoncer à trouver ça injuste, profondément injuste.

Lundi matin, elle est est restée seule deux heures. Elle avait l'air à peu près bien quand je suis parti, après un petit déjeuner pris ensemble. Un rayon de soleil était entré dans la maison, déposer sur ses pommettes et son front un baume de sérénité. Mais j'ai eu peur qu'elle débloque et ne sache pas à quoi s'accrocher, qu'elle se trompe dans ses médicaments, ou qu'elle tombe comme souvent il lui arrive de faillir.

Finalement, tout s'est bien passé. Mais en dehors d'impératifs professionnels stricts, j'ai renoncé à toute sortie. Avec les médicaments, elle se couche tôt, et au moment précis où j'ai un peu de temps, par exemple à te consacrer, via ces pages, la tristesse s'engouffre. Le soir venu, je me sens vidé de tout. Une tristesse que j'attribue volontiers à la situation de ma mère et à l'énergie que je laisse à lui donner de la joie. Je sais pourtant qu'elle se nourrit surtout de l'assourdissant silence, de l'absence de gentillesse, de l'abandon où me laisse l'homme que j'aime et qui ne m'aime pas, l'homme qui prend et ne donne pas, de son orgueil et de mon obsédante obstination. Du trou où je me complais, mais dont je crois être de plus en plus prêt à sortir, pour peu qu'une main...

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La photo qui illustre ce billet provient du site www.tripalbum.net. Son auteur, Gullaume, talentueux voyageur, me demande de bien vouloir le préciser, ce que je m'empresse de faire, et avec plaisir, n'ayant pas l'âme d'un pirate...

27 février 2011

la voix humaine

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Heureusement, il y a aussi des voix humaines.

Je ne connaissais pas ce texte de Cocteau. Je connais peu, Cocteau, du reste. Juste une vague icône, vaguement associée à un XXème siècle créateur et troublé. Vaguement identitaire d'une forme assumée de l'existence. Un trait vaguement reconnaissable.

C'est une conversation téléphonique. Une femme parle, apparemment sereine, elle se dit forte et se montre courageuse. On la sent contrariée par les interférences des premières minutes. Ne seraient les remarques à l'attention d'une opératrice, on pourrait penser qu'il s'agit d'une perte de réseau avec un téléphone portable.

Dès les premiers mots, on constate qu'une blessure est là, tue, soigneusement dissimulée. L'homme auquel elle parle comme à un ami, semble être un amant parti. Ou un mari en mission longue et lointaine. Il montre visiblement une sollicitude à son égard, qu'elle rejette. On ne comprend pas tout-de-suite si la séparation est consommée ou fortuite mais cette femme est dans un état de totale soumission. Elle pèse chacun de ses mots.

On comprend que ce qu'elle ne veut pas montrer, c'est sa rancoeur. Elle en a peur, de sa rancoeur. Peur qu'elle ne la dévore, peur qu'elle ne l'éloigne de lui, ou qu'elle ne rende la rupture définitive. Ce battement, cette hésitation, on y lit peu à peu une oscillation. Entre le besoin de se convaincre qu'elle est capable de vivre seule, et le désir sourd de la reconquête. Elle lui raconte des histoires, s'invente une vie sociale, une activité extérieure, des courses faites pour une vieille dame, une après-midi avec une amie.

Et puis ça coupe, et puis de désespoir, elle rappelle, et puis elle découvre aux mots d'une domestique, ou d'une voisine, que l'homme n'est pas où il disait être, et alors, lorsque lui la rappelle, le mensonge s'est instillé. Elle sait, il ne sait pas qu'elle sait, elle ne veut pas qu'il sache, il pourrait fuir ou se cacher, ou se mettre en colère, et ça, moins que tout elle ne le veut. Mais elle sait et les mots de l'homme ont un goût corrompu, même quand ils se veulent gentils. Et elle s'astreint au silence, ou après avoir montré son doute se confond en suppliques. La détresse enfle en pleine impasse, dans ce quotidien de cruelle humanité, résumé au fil d'un téléphone.

Ce monologue a été mis en musique par Francis Poulenc, et donne un opéra qui était monté au théâtre de l'Athénée ces derniers jours. Je m'y étais préparé en écoutant les premières minutes d'une lecture qu'en fit Simone Signoret - mon ami japonais a de ces références !... Plus vraie que nature. Je croyais entendre ma propre mère s'agaçant jusqu'à la panique, parfois, de nos mauvaises conditions d'écoute lorsque je l'appelle de ma voiture alors qu'elle a des choses importantes à me dire, ou qu'elle a juste besoin de parler. Ce n'est pas l'opératrice, qu'elle maudit alors, mais Blue tooth, et ce micro distant de ma bouche.

Sur la scène, Stéphanie d'Oustrac installe le dialogue avec le simple piano de Pascal Jourdan, et la prouesse est belle. Mais rien à faire, ce sont ces mots qui m'ont atteint. Le redoutable effet miroir des mots.

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

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(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

24 août 2010

Mada (10) la petite mort

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Les feux sont éteints, le soleil est couché. Ici et là vibrent encore quelques rumeurs. Parfois le coeur y est gros, c'est le lot des départs.

Tu es en voyage comme en amour. Le désir te tient en haleine, au tout premier contact la fébrilité te désarme. Puis revenu, le manque te harcèle.

Entre les deux, c'est selon. Tu peux t'exalter d'un bout à l'autre, t'ennuyer au milieu de la fête, t'alanguir dans la houle profonde, retrouver en chemin celui des sursauts et des soubresauts, t'assoupir un instant et te réveiller ivre, débroussailler l'espace et le temps, y perdre ta monture, t'affoler ou te retrouver...

Madagascar nous fût une montée sans heurt au 7ème ciel. Chaque jour nous réservait un nouvel espace, un nouveau paysage, un nouveau mode de transport, une nouvelle aventure, et de nouvelles gentillesses bordées de sourires colorés.

L'émerveillement ne marquait pas la pause. Multipolaire. Sauf pour ma nièce, qui s'y trouvait, en plein milieu, un objet d'obsession. Passagère ?

Une fois passée la petite mort, au sens orgasmique du terme, les membres engourdis du chaos des voitures et de l'entre-choc des images, quand tes yeux s'entrouvrent sur le cadavre encore palpitant des souvenirs, tu hésites, redoutant l'inhumation dans l'oubli.

Alors tu prends la plume. Igor a mis la sienne dans sa langue, et nous avons chacun de notre côté soufflé sur des couleurs et fait s'envoler quelques volutes du sable des berges et des collines. Il fallait que les sourires survivent encore un peu. Nous survivent.

Il ne s'agissait pas par cette logorrhée de porter témoignage, ni même de soulager dans les tempes une pression trop forte de lumières rousses.

C'était juste que ces vacances furent plus belles que les autres. Que les portraits et les éléments faisaient corps et que les singulariser, les souligner, les élever dans mon coeur m'était d'une évidence impérieuse. Madagascar n'a pas plus de dignité ni de générosité que le Vietnam, la Thaïlande, Cuba ou l'Ardèche, j'étais juste mieux dipsosé à les recevoir.

Ou encore : j'avais juste enfin mûri assez pour admettre la supériorité d'un mode de vie presque primitif sur l'esclavagiste rêve occidental d'abondance.

Plaise à Landri de ne jamais venir de ce côté-là se brûler les ailes de la simplicité - sous la douce pression d'une famille qui se mettrait à rêver plus fort que lui - et s'enfermer dans l'obligation sociale de réussir un projet de migration devenu impossible dans l'Europe d'aujoud'hui. Plaise à ma nièce de retenir de ce voyage aux Antipodes l'extrême vertige de la condition de femme qu'elle est venue y trouver, sans tourner en rond dans la citadelle d'une promesse, belle sans doute, enchantée même, mais hideusement condamnée à son état de mythe initiatique.

Cette fois, je ne tourne pas la page. Je ferme le livre, encore humide de l'odorante semence que j'ai voulu y laisser pour prolonger la caresse des vents malgaches, et m'en vais retourner aux accents ordinaires de ce blog. Continuer à marcher dans le noir, au bord des piscines de la vie. Parfois nu, arborant de fières érections, parfois le ventre noué, la gorge pleine de gerbe des fonds obscures et xénophobes où nous entraînent nos dirigeants.

A bientôt. 

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(les Préludes malgaches, par le début : c'est là

20 août 2010

Mada (8) l'amour

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Comment s'étonner, alors, qu'elle soit venue y chercher l'amour. Elle qui porte en elle, si fragile, encore incomplète, mais déjà, les maux de notre société, le souci de l'image de soi, la recherche de la performance.

Elle avait tant à se prouver, et ce voyage loin, loin du temps, loin des parents, loin de sa maladie, loin des pressions malfaisantes lui en offraient l'opportunité. Elle en avait envie. A moitié pour se sentir devenir femme, à moitié pour prouver au monde qu'elle avait en elle cette capacité. A moitié pour se libérer de l'enfance, à moitié pour s'enfermer dans toutes les quêtes qu'elle y avait forgées.

Landri était beau, bien plus que le chauffeur de 4x4 qui roulait des mécaniques, il était jeune et elle le prit comme un sésame, il était attentionné et plein d'esprit, ce qui lui donnait le charme du caractère.

Son rayonnement ne nous avait d'ailleurs pas échappé, ni à Igor ni à moi, comme le trahira nombre de photos prises avant de se douter que...

Ce flirt valait mieux qu'un autre. S. ne tenta pas une seconde de le dissimuler. Au contraitre, elle eut voulu qu'il s'étale aussitôt en première page des journaux. Elle l'avait recherché plus que lui, mais il ne s'y était pas refusé, autorisant de cette histoire une réécriture qui ferait de lui le charmeur. Une fois leurs mains vues, jointes, entrecroisées lors d'un transfert entre deux des sites que Landri nous faisait découvrir, il n'était plus question de reculer. Ni pour elle, qui vit enfler dans son coeur l'étouffant désir de connaître enfin le contact pénétrant avec le corps d'un homme, ni pour moi, le tonton, le porteur de chandelles, qui vacillait comme les flemmes qu'il entretenait au bout de son bras sur le rôle qui devait être le sien. Je me refusai à la coercition - qui étais-je, pour ça ? - et je pris le parti de ne veiller qu'à l'essentiel. Je lui demandais si, dans le cas où ce devait être plus qu'un flirt, elle avait de quoi se protéger. Elle me répondit que justement, elle voulait nous demander si... Nous n'avions rien non plus. Voilà belle lurette que nous ne baisons plus ensemble, avec Igor, et ce voyage en communauté ne pouvait comporter d'opportunité prévisible. Il te reste les Italiennes, lui dis-je. Et elles purent en effet la dépanner. Dès lors, qu'y pouvais-je ? Calmer sa fébrilité quand le soir venu Landri tardait à la rejoindre, trop occupé avec ses clients du lendemain, ou peut-être honteux de m'approcher, malgré le blanc-seing que je leur avais délivré quand, sous les derniers rayons du soleil couchant, je leur avais offert de les photographier ensemble.

La rencontre eut lieu le matin du 9ème jour et la séparation le matin du 10ème. Entre-temps, rien ne s'était passé en apparence : Landri fut un guide affuté, S. une nièce de bonne compagnie. Parfois le temps et les apparences ne comptent pour rien dans les mutations que traverse le coeur. Je me complais depuis à lui dire que ne se connaissant pas, ils sont l'un et l'autre plus amoureux de l'image qu'ils ont l'un de l'autre, de l'horizon qu'ils ouvrent l'un à l'autre, que de ce qu'ils sont vraiment l'un et l'autre. Mais ces paroles sont vaines. Elles me rassurent plus qu'elles n'influent l'avenir. S. ne parle que de retour. Landri a parlé de S. à sa famille. Mais l'avenir reste muet, nous sommes à l'orée de sa mystérieuse spéléologie.

(lire ici Mada 9 : Vévé)

14 août 2010

Mada (5) Landri

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Les Tsinghy sont un incontournable de Madagascar. Tous les touristes te le diront. Un ensemble rocheux acéré, né de la fossilisation d'un banc de corail, dans l'océan jurassique, relevé par le mouvement des plaques tectoniques, puis érodé, élimé, aiguisé par des millénaires de pluies saisonnières.

Il reste une roche gris-noir, aux impressionnantes pointes tournées vers le ciel, sur des hectares et des hectares : 100 km du nord au sud, 10 km d'est en ouest. C'est aujourd'hui un parc national, un site classé, prisé. On n'y accède qu'en 4x4, et dans le Grand Tsinghy, il faut compter de 4 à 6 heures de marche pour une visite aux crampons, à la lampe torche, au harnais et aux mousquetons.

Notre guide local s'appelait Landri. Il nous a expliqué qu'il avait été admis comme guide sur concours, DSC05448.JPGpuis qu'il avait reçu trois mois intensifs de formation : deux mois théoriques sur la faune et la flore de Madagascar, puis un mois sur le terrain. Il nous a raconté que le nombre de touristes avait baissé drastiquement depuis les événements politiques de 2009 - qui fut une année blanche. A la haute saison, le site accueille 200 touristes par semaine environ, contre 800 auparavant. En fonction de l'affluence, il peut ne travailler qu'un jour sur deux, laissant le relais à ses collègues. Il n'a pas de travail durant les quatre mois de la saison des pluies, de mi-novembre à mi-mars.

Quand Igor lui annonçait redouter la traversée du pont suspendu au dessus de la gorge, il s'en amusa benoîtement puis le rassura : nous prendrons le temps qu'il faudra, ne vous inquiétez pas. Il le prit malicieusement en photo avec l'appareil qu'il lui avait confié au moment de se lancer, puis le lui rendit d'un joyeux "c'est dans la boîte" une fois de l'autre côté. Plus tard, il nous révèlera qu'il arrive souvent, à ce stade de la randonnée, que des touristes cannent et fassent machine arrière. Bien lui prit de ne pas nous en parler avant : Igor aurait pu en concevoir un authentique projet d'abandon...

DSC05533.JPGLa marche fut sportive, escarpée, il fallait souvent se faufiler dans des cheminées étroites. Ma nièce S. marchait devant fièrement, au contact du guide. Igor et moi ne le perdions pas de vue non plus, tant pour ses explications que pour ses yeux espiègles. Avec lui, nous rencontrâmes les trois espèces diurnes de lémuriens, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Nous fîmes connaissance avec le pachipodium, un cactus qui, prenant de l'âge et de la force, devenant un arbre solide, se dépare de ses épines. Nous découvrîmes le stratagème des fourmis mangeuses de serpent.

Lui tombait dans un autre stratagème, celui que lui tendait ma jeune nièce. Si je fus surpris de voir dans l'après-midi leurs mains s'enlacer lors d'un transfert entre deux sites, je compris qu'il n'y avait lieu ni d'endiguer le flot de l'envie qui affluait en elle de ses tréfonds mystérieux, ni de m'en offusquer. J'étais plutôt rassuré que son choix se soit arrêté sur lui plutôt que sur un autre. J'eus juste préféré que sa première fois ne tombât pas sur moi, pour m'épargner de ramener à ses parents, qui me l'avaient confiée en responsabilité quoi qu'elle fut majeure, l'image du piètre chaperon que j'avais été.

Landri avait connu l'amour mais allait le faire découvrir à une ingénue, ignorant sa fragilité, projetant sans doute en elle à la fois son désir d'homme et son insondable rêve d'extraction d'une condition austère.

Il ne lui fut pas simple, le lendemain matin, de venir me saluer comme chef de famille pour nos ultimes adieux. Il avait au fond des yeux le remord géné de la transgression. Mais il laissait en S. une petite flamme, une braise, que ravivent depuis les photos, les vidéos, ou de courtes conversations téléphoniques.

C'est cette nuit-là, qu'il eut ses 25 ans.

Qui peut dire aujourd'hui si un feu naîtra de ce charbon incandescent, ou si une pluie imprévisible viendra l'éteindre ?

(lire ici Mada 6 : le feu)

21 décembre 2009

confondre être et avoir

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C'est à trop confondre être et avoir, que les tempêtes naissent dans les huis clos et déclenchent les folies dévastatrices.

Copenhague en est une sorte d'illustration à l'échelle de la planète. Vous avez tout eu, nous avons le droit de tout avoir à notre tour, l'avenir, on en parlera plus tard. Quand on n'a que la croissance à offrir en progrès, qui sommes nous pour dénier à ceux qui n'avaient rien l'envie de vouloir nous ressembler ?

La terre, nous y sommes prisonniers, c'est notre conclave. Il y a peu, on la voyait immense, infinie, nous pouvions ne jamais cesser de la conquérir et d'en exploiter les trésors, nous pouvions ravager paysages et îles barbares, nous n'étions qu'un simple pas dans la grande marche en avant de l'humanité. Aujourd'hui on sait. On sait qu'on a joué avec le feu, que la nature a atteint ses limites, que les ressources sont un bien qui s'amenuise, jusqu'à disparaître, pour certaines, dans à peine une génération ou deux.

On sait tout des peuples anéantis, des cultures dévastées, de l'uniformisation des modèles ; les élites rivalisent entre elles dans la possession, et l'on cherche la pensée qui nous en sortira. Copenhague nous afflige, mais le capitalisme l'avait écrit d'avance à l'encre du productivisme.

Copenhague s'est voulu Salomé avec la Terre.

alastair4.gifSalomé, fille illégitime d'Hérode, se joue de l'attirance incestueuse du despote (voir ici sa fameuse danse des sept voiles) pour obtenir la tête du prophète Iochanaan, qu'elle n'a pas su séduire malgré une beauté ravageuse pour laquelle bien des hommes pourraient mourir. Elle aimait - comme on croit aimer quand se dérobe l'être aimé - au point de vouloir posséder. Posséder quitte à tuer. Le mythe biblique, immortalisé par Oscar Wilde, a donné à Richard Strauss matière à l'un de ses plus beaux opéras.

C'est le 1er décembre dernier que je suis allé le découvrir à l'Opéra Bastille. Densité dramatique, intensité musicale, remarquable présence lyrique de Camilla Nylund... tout y était, jamais occulté par une mise en scène sans excès d'éclat, voire kitch le temps d'une courte éclipse lunaire.

J'irai bientôt à Bruxelles voir, à la Monnaie de Munt, Elektra, un autre opéra de Richard Strauss, accompagné par ce même compagnon qui m'introduisait, il y a un an, dans l'univers de la grande musique, et dans l'illusion d'un apprentissage : celui de l'amitié amoureuse.

J'ai renoncé. L'amitié ne peut être amoureuse. Ou je réussirai la conversion totale vers une belle amitié, mâle et complice, légère et dépourvue d'enjeux, sans attente. Soit je laisserai épisodiquement des ouragans violents éclater dans ma poitrine, vivant chaque silence comme un abandon, et dans le secret de ma douleur me verrai vautré dans la fange de l'immonde jalousie.

On m'avait dit d'un chagrin d'amour qu'il pouvait durer un an et demi. Cela me paraissait une immensité. Nous y sommes, jour pour jour. Jour pour jour il y a pourtant six mois qu'aucune larme n'a coulé de mes yeux pour lui. Elles ont parfois été au bord, mais à chaque fois la révolte a pris le dessus sur l'effondrement. L'obsession, pourtant, est toujours là, et cette satanée tempête, bêtement, qui toujours revient. Comme si être son ami, être présent dans sa vie, être l'un de ses repères, peut-être son principal appui, être à sa portée ne pouvait me suffire, comme si je devais l'avoir pour moi, pour moi seul, ami ou amant, avec ou sans caresse, mais l'avoir à moi...

Cette confusion entre l'être et l'avoir ne défait pas que l'avenir du monde, elle bousille les propres chairs de la raison.