Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25 janvier 2011

Jean-Pierre (1), ou quand nous devenions

le-palais-azem-visoterra-26663.jpg

Il faut que je te parle de Jean-Pierre.

Jean-Pierre, c'est un ami rare. Même si une fatigue passagère, doublée d'une petite déprime, l'a conduit à laisser filer le temps sans donner de nouvelles - pendant quoi, dix-huit mois ?

Nous nous sommes revus jeudi dernier autour d'un grand plateau de spécialités éthiopiennes, pour enfin nous découvrir sous un jour intime.

Un ami rare. A qui s'attache une histoire unique, un épisode magique de l'existence. Un souvenir suspendu et créateur. Nous étions l'un et l'autre à Damas, conduits là-bas par une passion commune. Ou par une fuite semblable. Cela fera vingt ans l'année prochaine.

Nous étions jeunes, nous étions beaux, le monde était à nous. Nous étions vingt jeunes gens, de vingt-trois à vingt-huit ans, aux parcours différents, mais mus par le même amour de la langue arabe dont la poésie nous avait séduits - à la faveur de rencontres ou de voyages - et l'Institut français de Damas nous accueillait pour une formation intensive de perfectionnement, une bourse d'étude en poche pour les plus brillants, à nos frais pour les débutants.

Je parlais mieux que tous les autres, avec un accent et des intonations presque authentiques, du fait de mon mimétisme et de mon immersion passée dans la communauté libanaise de Marseille, mais étais dépourvu de base. J'avais été un piètre étudiant, trop absorbé par mes activités syndicales, je lisais et écrivais moins bien que tous les autres, tant et si bien que j'avais été placé dans le groupe des faibles. Et encore, en "auditeur muet" durant tout le premier trimestre pour ne pas affecter le niveau général de la promo...

damas.jpgA notre arrivée, Damas étais emplie des lumières et des senteurs d'un orient chatoyant. Octobre nous ouvrait ses terrasses, et de cafés turcs en narguilés, nous faisions connaissance les uns avec les autres, et les affinités se nouaient. A une petite dizaine, nous commencions à former un groupe d'exception, car des valeurs nous rassemblaient, ramenant en fin de compte l'exotisme à peu de choses dans ce qui nous liait. Les racistes, les fils de diplomates, ou les promis à de brillantes carrières formaient le leur.

Frédérique et Sylvie avaient une terrasse qui enjolivait nos soirées d'automne et de printemps, le Chamiyat nous recevait chaque midi pour un déjeuner autour d'une fattouche ou d'un kebbé au laban, Stéphanie envoûtait Karim et quittait son compagnon au moment où celui-ci venait de France lui rendre visite, Frédérique se cherchait, Sylvie exultait, Renaud pensait, François-Xavier construisait... Jean-Pierre et moi étions les deux plus ardents pensionnaires de la bibliothèque. Pour des raisons différentes, nous investissions dans ce stage comme personne, nous y voyions l'un et l'autre un sésame pour faire quelque chose de nos vies. J'étais séduit pas ses idées, son humour déluré, sa vaste culture et son insondable curiosité. Lui, c'était l'archéologie. Moi, ce n'était rien : un projet griffonné par hasard pour obtenir ma place dans la promo, inventant un pont avec mes déjà bien vieilles études de physique, mais sans conviction. Il fallait que je sache l'arabe, j'aurais bien le temps, ensuite, de trouver quoi en faire.

Notre groupe s'est soudé davantage encore à la mort de mon père. J'y voyais moi, en tout cas, un solide secours. Et la force de notre amitié a pour l'essentiel survécu aux vingt années depuis écoulées. Karim est retourné en Algérie, Renaud a disparu dans les limbes de l'enseignement, François-Xavier a fait un retour étoilé l'an passé, par téléphone, Stéphanie s'est brouillée mais reparaît, par l'entremise de mon grand ami Menem. Restent Agnes, Sylvie, toujours loin mais toujours proche, Frédérique et ses indétrônables doutes, et Jean-Pierre.

Avec Jean-Pierre, nous avons eu toutes nos périodes. Celle de son mariage, dont je fus le témoin le jour où une princesse mourait sous le pont de l'Alma, puis celle de sa séparation, qu'il a eu du mal à assumer. Il est comme ça, Jean-Pierre : se livre peu, encaisse, laisse sourdre en lui la lassitude, puis explose et tourne la page juste avant que la fatigue ne le noie. Celle des séries, quand, en célibataire, il venait pour une soirée, un week-end, ou en transit depuis Lyon, se faire choyer, sans jamais oublier son saucisson lyonnais ou ses quenelles au brochet. Nous finissions alors nos soirées devant trois ou quatre épisodes de Six feet under puis de Rome. Celle enfin du professorat, où il a rencontré sa nouvelle compagne, mais celle aussi qui le dévore, corps et âmes, au point que la déprime et une certaine impuissance le gagnent à nouveau.

Jeudi, c'est drôle, le restaurant où nous étions avait quelque chose du Chamiyat. La gastronomie n'y paris-ethiopia-12601.jpgétait pas syro-libanaise, mais sa disposition, tout en longueur, nous a rappelé nos déjeuners de l'époque. Nous avons alors évoqué la grande avenue Abou Roummané, nos visites au souk, nos excursions à Alep avec l'inoubliable hôtel pouilleux Siahiyat. Et puis surtout les échappées vers Beyrouth, les retrouvailles avec mes amis libanais où nous étions accueillis comme de précieux frères.

Oui, les plus belles, ce furent nos plus belles années. J'y oubliais moi mes démons parce que ma copine était loin mais que sa seule existence m'épargnais d'inconfortables sollicitations.

Nous apprenions, nous nous liions, nous envisagions l'avenir avec optimisme, nous devenions, simplement.

(à suivre)

19 novembre 2009

de la fidélité

ni dieu ni maître - Laurent Beauplet.JPG

Il y a quelques jours - mais elle n'écrit plus si souvent, c'est donc sa dernière note - feekabossee livrait ses réflexions sur la fidélité prédatrice. Je t'invite à lire son papier, mais aussi certaines des réponses laissées en commentaire. Où l'on découvre que la fidélité se définit souvent par défaut, et que l'infidélité en amitié est souvent la plus blessante.

Moi, je suis fidèle. Fidèle en amour. Fidèle en amitié, quoi que parfois négligent. Fidèle en valeurs et en engagement, même au delà des doutes. Fidèle en adultère. Fidèle en fautes et en chagrins. Fidèle à moi-même, indifférent aux leçons de la vie. Je m'accroche aux mêmes yeux, aux mêmes mains, aux mêmes soupirs consentants. Fidèle à mes héros imaginaires, à leurs apitoiements ingrats, je m'avilie dans les mêmes humiliations, et me désespère des mêmes égoïsmes.

Fidèle à ma mémoire, à mes symboles, à mes travers. Comme l'ombre de moi-même.

Fidèle à mes fardeaux. Je me défonce à la même came de l'inutilité amoureuse, me relève des mêmes KO, m'épuise dans les mêmes rêves.

Et si je meurs un jour, ne cherchez pas docteur, ce sera de fidélité !

09 décembre 2008

la Belle vie

lynx.jpg

Un blog est né. Et quelque chose me dit que je n'y suis pas pour rien.

Un garçon que tu connais bien. Bien, enfin, que tu as eu tout le loisir de te représenter, pour lequel - si tu es un fidèle suiveur des premiers mois - tu t'es même mobilisé. Un des personnages principaux de ces pages, quand au tout début j'étais plus enclin à livrer des douleurs anciennes comme pour les expurger qu'à panser mes blessures en cours.

Le Lynx est son auteur - c'est vrai qu'il en a l'oeil. Un migrant, un exilé, un écorché donc, qui de là-bas a découvert mon blog d'un hasard à moitié arrangé, qui s'est mis à le lire. Je suppose en partie par amour pour moi et par curiosité pour l'outil. Et qui s'est enfin jeté à l'eau.

Il a donné un sens précis à sa démarche : s'affranchir du ghetto et de ses faux-semblants, stériles et épuisants. Se ressourcer dans la diversité de la vie. Se sevrer des oeillades illusoires. Et rendre ainsi compte d'une nouvelle page qu'il entend écrire au futur.

Un ami de - oh! mon Dieu - vingt deux ans. Nos routes, en sinusoïde, se sont souvent éloignées, mais toujours recoupées. Peut-être que le web 2.0 va nous donner l'occasion de nous suivre pour de vrai, en continu et en live, sur une longue période et malgré l'océan, pour la première fois. Comme si nous réalisions la "grande collocation" qu'on avait un jour rêvée, mais dont nos conjoints d'alors nous avaient à raison dissuadé. D'ailleurs, il n'y a pas de conjoint, dans cette collocation-là.

J'étais son camarade, il était un ami-d'amour - déjà - l'amant que je rêvais d'avoir, le temps a fait de nous des amis tout court. Simplement à la vie à la mort.

Je te souhaite longue vie, le Lynx, Belle vie, et je sais que tes mots seront beaux, précis, construits, et toujours chargés de sens.

03 décembre 2008

le 3 décembre dernier

rafaella curti 2002.jpg

C'était le 3 décembre en fin d'après-midi, il y a tout juste un an. Pour la Xème fois je te raconte cette histoire parce qu'il n'y en a pas de plus belle.

Ça avait commencé dans un café du 11ème, mon arrondissement de naissance, tiens ! Ça avait fini dans son studio, non loin de là. Ce jour-là, il était tombé amoureux, et j'étais devenu son amant. Il nous avait fallu presque quatre mois pour nous retrouver et réparer ainsi de nos chairs et de quelques soupirs l'offense initiale, la fuite honteuse, la rencontre avortée de Budapest.

Combien d'images résonnent dans ma tête, combien de sons, de phrases, d'écrits, de messages distillés, instillés, jour après jour, mail après mail, SMS après SMS, pendant les six mois qui s'ensuivirent ?

Combien d'épreuves et d'espoirs dans notre combat partagé - et moi absent au jour de la délivrance ! Et que d'espoirs échafaudés ce faisant ! Quelle force on avait dans les bras l'un de l'autre ! Aurais-je pu ne pas tomber amoureux à mon tour ? Aurais-je pu ne pas y lire de promesses ? Cet amour ne pouvait être qu'éternel, l'eau limpide est éternelle, non ?

J'ai traversé les six mois les plus heureux de ma vie. Les plus sereins. Les mieux assurés. Les plus évidents. Oui, c'est ça : il y avait une absolue évidence dans cette relation, l'évidence de la justice, de la victoire, et celle, juste accolée de la sincérité et de l'envie. Je me nourrissais de ses frustrations et préparais les miennes, mais nous étions au firmament.

J'avais d'abord dit, écrit, agi pour le tenir à distance. Puis dit, écrit, agi pour le tenir en haleine. Mais quand je fus prêt pour le grand saut, c'est lui qui n'était plus là. Une histoire d'alchimie, paraît-il. Un mystère, donc. Et pour toujours un mystère. Les six autres mois furent faits d'intense douleur et de soins patients.

Connaîtra-t-il jamais quelqu'un qui l'aimera comme je l'ai aimé et comme je l'aime, quelqu'un qui ait en soi, même en toute retenue, autant à abdiquer ? Je le lui souhaite du fond du coeur, c'est même mon voeu le plus étincelant pour cet anniversaire sans teint.

Moi, j'ai un autre challenge à réussir, une autre construction, un autre horizon avec lui, il me faut absolument m'en convaincre. J'ai beaucoup de larmes aujourd'hui, un flot comme un courant contraire, un reflux qui me fait dévier de ce cap, mais je ne lâche pas la barre. Il me faudra être un bon marin.

C'est à dire un de ceux qui ne se laissent pas gagner par la nausée. Qui gardent la tête froide au plus fort de la houle. Qui savent en dépit de tout où ils en sont. Admettre que ce n'est peut-être pas de lui que j'ai le regret, mais de ce que nous avons traversé ensemble. Admettre que scellé dans une union réelle, notre amour se fut peut-être vite affadi avant de se fracasser. Admettre qu'il n'y a d'éternité que dans l'amitié amoureuse, jamais dans l'amour. Admettre que les chimères n'ont construit le monde que dans son versant imaginaire, alors que nous, justement, nous... que faisons-nous, sinon inventer à travers ce chemin mouvant mais complice une façon bien réelle d'être heureux malgré tout, et solidaires quoi qu'il en coûte.

Il me faudra être bon marin, oui,  à défaut d'être bon poète. Et putain ! il me donne beaucoup pour y réussir. Moussaillon, sur le pont !

25 novembre 2008

avancer prudemment sur les sentiers de l'amitié amoureuse

pretre_georges.jpg

Je continue avec Saiichi mon voyage sur les terres inconnues de l'amitié amoureuse. Hier soir, il avait pris l'initiative de me proposer une sortie à l'Opéra Bastille. C'était pour un concert symphonique. L'Orchestre de l'Opéra national de Paris était dirigé par Georges Prêtre, vieux maestro de 84 ans, habité par les partitions qu'il dirige. Le programme comportait Brahms, la troisième symphonie en fa majeur (op.90). Puis Moussorgski, les Tableaux d'une exposition.

Brahms est souvent assez caverneux. Enfin, je trouve. On s'y englue dans des thèmes romantiques graves, lourds, tu guettes chez lui les envolées, tu t'y accroches et tu finis toujours par leur trouver - forcément, sur un socle aussi épais - un magnifique relief. J'aime ainsi son Requiem, mais juste pour les deux ou trois passages où il parvient à m'emporter, quand longtemps il m'a ennuyé.

Georges Prêtre, hier soir, a interprété cette Symphonie n° 3 plus qu'il ne l'a dirigée. Et il lui a imprimé un jeu limpide.

Il saccade, il séquence, il temporise, il étire, il change de rythme, il fait exister chaque corps d'instruments, chaque phrase musicale, en les détachant de l'ensemble par l'on ne sait trop quelle magie. Hier soir, il m'a rendu Brahms lumineux.

J'y ai aimé le troisième mouvement, évidemment, le plus connu, ici interprété par Kurt Mazure, dont la mélodie est d'abord donnée par les violoncelles. Les violoncelles. Mon violoncelle. Mon violoncelle aux yeux noisettes... Je ressentais une joie profonde à être assis là, à côté de lui redevenu presque ce qu'il fut, sur son initiative. Une joie triste, aussi, à cause de la si déchirante mélopée, et à cause de ce presque.

4575_PhotoRedukto.jpgAprès l'entracte, les Tableaux d'une exposition nous furent donnés avec cette même profondeur. Je crois que je n'avais jamais entendu Moussorgski joué avec tant de lenteur. Avec tant de place faite aux vibrations profondes de l'oeuvre. On y décelait les traits de pinceau, les hésitations du peintre. On y avançait comme on circule dans un musée, en laissant les émotions parfois monter en vous, ou au contraire vous surgir en pleine figure.

Après le flamboyant final sous la Grande porte de Kiev, une standing ovation, une traversée du 11ème par grand froid, un plat de pâtes dans un Italien encore ouvert, je suis resté passer la nuit chez lui. Sur un matelas par terre. Je n'ai pas ronflé, paraît-il. Lui si, juste un peu, ça le rapprochait de moi.

Plusieurs fois, tout au long de la soirée, j'ai voulu lui dire ceci :

"Je peux te demander quelque chose? J'ai un peu honte, s'il-te-plaît, promets-moi de ne pas te moquer de moi. Tu sais que j'aurais beaucoup aimé être de ce voyage à Londres avec toi, le week-end prochain, assister à ton concert, être ton porteur de violoncelle. Je n'y serai pas, mais une chose me ferait immensément plaisir : si pendant le concert, tu portais sur toi quelque chose de moi. Tu vois ce pendentif, que j'ai ramené de Thailande ? Tu m'as vu souvent le porter ces derniers temps. Je voudrais que tu l'emportes avec toi. Et que tu l'aies sur toi, au moment du concert. J'aurais ainsi le sentiment d'y être, un peu, moi aussi."

Le pendentif est resté à portée de mes doigts, toute la soirée. Toute la nuit sur la tablette, à côté de son ordinateur. J'étais tremblant, et je n'ai pas osé. Ce matin en quittant son appartement, tandis qu'il dormait encore, j'ai repris le pendentif et l'ai remis autour de mon cou. Il ne portera rien de moi ce week-end à Londres.

Excuse-moi, Saiichi, excuse mon amitié d'être ainsi amoureuse... et peut-être imprudente.

12 novembre 2008

le temps du retour

fut.jpg

Cinq mois se sont écoulés, et il est revenu. Qu'en dire ?

Je l'ai retrouvé là, au salon où nous nous caressions dans le secret d'Igor, sur ce vaste divan aux chaudes couleurs d'ocre d'où sa main candide, dissimulée sous une couverture, s'emparait jadis des parcelles de mes membres qu'à dessein j'approchais. Il a passé la nuit dans ce lit où j'allais au petit matin silencieusement le retrouver. Il a mangé de ma cuisine, dans ma vaisselle, j'ai retrouvé son sourire radieux, son oeil espiègle, ses traits d'humour distillés, une paix confiante où autrefois déjà je parvenais à le trouver. Il était là, comme avant. Nous sommes allés marcher en forêt, profiter de l'air frais et des ultimes couleurs d'automne. Avec lenteur, pour préserver son dos, mais avec bonheur.

J'avais tant attendu ce moment, et suis si fier qu'il ait eu cette envie du retour, jusqu'à celle du rester dormir.

Il s'est joué de lui, a manié sa moue moqueuse, comme avant, retrouvé les chemins de l'auto-dérision, jubilé à l'évocation des beaux garçons, il était là dans une joie simple, heureux que nous soyons amis. Sa présence m'était onctueuse.

Et pourtant, cette étape a été rude. C'était son retour, mais il n'était pas seul : je faisais à cette occasion la connaissance de son ami. J'avais besoin de connaître cet homme pour y voir autre chose qu'un intrus et couper une fois pour toutes le fil de la comparaison. Nous aurions pu nous voir ailleurs, autrement. Mais c'est comme ça : après deux ratés, j'avais suggéré cette invitation, et ils l'avaient acceptée.

Nous avons bien sympathisé, d'ailleurs, là n'est pas la question. Il ne savait rien de mon histoire, rien de l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, rien donc de ma passion dévorante ou de mon chagrin dévastateur. A quoi eût-il servi qu'il sache ? Je sais de lui déjà beaucoup. Il a vu dans la longévité de mon union avec Igor la preuve de la possible longévité de son couple binational à lui. Je crois qu'il a passé une bonne journée. Une journée de sortie avec celui qu'il aime, et qu'il voit finalement assez peu. Je faisais le troisième homme, la catalyse.

Et les contacts des mains, des peaux, c'est à visage découvert qu'ils eurent lieu, la tête sur les genoux de l'autre, les appuis tendres et les douces caresses brillaient d'éclats presque rituels. Mais ce n'était ni ma tête, ni mes genoux, ni mes mains, ni mon éclat.

Plusieurs fois en marchant dans la forêt, je suis parti devant déguiser mon visage pour qu'on n'y décèle pas les sanglots étouffés. Pourtant, dans les dernières minutes, j'ai souhaité qu'il perçoive ma tristesse enfouie, qu'il s'y accroche, que d'un signe il y réponde. A l'heure du départ, je n'ai pas été digne dans mon salut, puis m'éloignant, j'ai fondu comme une madeleine, observant au loin leurs derniers mouvements devant l'automate de la SNCF.

Mes larmes ont ainsi fait leur retour en fanfare, deux mois et demi après les précédentes. Il me fallait cette épreuve, il me fallait la réussir.

Cette lancinante question me poursuit donc encore : pourrais-je, pour y survivre, me contenter de son sourire, me persuader seul et en dépit de tout y voir une farandole d'amours, toutes impossibles à vivre mais néanmoins réelles et vers moi tournées. Ou aurais-je un jour droit à sa main sur la mienne ? Saura-t-il lui aussi me dire un jour, d'un toucher ou d'un mot, d'un souffle au creux de mon oreille, qu'à ne vivre qu'en ami, c'est malgré tout par amour que notre lien est éternel ?

30 octobre 2008

dans l'ignorance des peaux

hommemasqu_.jpg

Du tréfonds de sa nuit, un sourire jaillit, et il me dit "c'est grâce à toi". J'y lis sa tendresse. Une tendresse retenue pour ne pas nous fragiliser, mais non tue et c'est déjà immense.

Nous sommes donc amis désormais. Il a en lui toujours beaucoup de détresse et d'inquiétude. Le dos, le chômage, les échéances préfectorales, les insomnies... son monde est fait d'angoisses.

Je le vois souvent. Nous parlons. Nous marchons. Nous luttons contre le repli. Nous recherchons des pistes où postuler. Nous redessinons des envies, des possibles... Il me sollicite, je le vois se redresser peu à peu. Nous sommes amis, quoi.

Et retrouver ce chemin n'a rien eu d'évident. Il a d'abord fallu que la paix me revienne, puis qu'il accepte d'y croire.

Je voudrais que ce soit solide. Alors je me mens, je me laisse croire que je n'escompte plus secrètement une douce pression de sa main dans la mienne, la caresse de deux doigts sur la joue, la simple pesanteur de sa main sur mon épaule, juste un geste, quelques secondes de tendresse explicite.

Au plus profond de moi je sais que vibre cette supplique : quitte à vivre en amis, au moins que ce soit de l'amour ! Alors sur du sable, sur son sourire passager suivi d'un "c'est grâce à toi", je m'efforce de supposer de l'amour.

J'accepte que mon amour soit sans autre retour. Sans contact, sans toucher, sans souffle, sans miroir et sans espoir. Un amour dans l'ignorance des peaux. Comme il y a vingt-cinq ans avec Menem, ou vingt-trois avec Ali, ou vingt avec Laurent. Je le tais pour lui laisser de l'espace. J'accepte d'être l'ami fidèle et loyal pour lui permettre de durer.

J'accepte que son sourire soit mon orgasme.

Eternel amant platonique, telle est peut-être ma destinée. Pour le reste, j'ai une main, et parfois des instants volés derrière une cloison dans un vestiaire de piscine.

Cette attente vaine et frustrée, je la connais par coeur. Elle est ma vieille compagne. Mais elle n'est rien au fond, au regard de sa nuit qui chaque fois revient l'envelopper.

Alors je lui tends la main dans l'espoir qu'il en sorte à nouveau, en souhaitant ardemment ne plus m'y perdre moi-même.

05 juin 2008

Excusez-moi !

11-03-08%2B(6).jpg

Il y avait un beau black mercredi soir dans ma ligne d'eau. Je l'y voyais pour la première fois. Jeune, belle gueule, rigolard, le corps sec et musclé, petit moule-burne serré gris clair, mais avec ça plutôt malhabile dans l'eau... Je l'ai dépassé plusieurs fois, l'effleurant sans intention. A un moment, nous retrouvant côte à côte en bout de ligne, il me dit : "c'est drôle, vous dites tout le temps pardon" ! Et voilà, que c'était reparti, merde, putain ! Je m'en étais même pas rendu compte. "Oui je sais, je lui réponds, on me le reproche bien assez. Mais vaut mieux ça que de donner des coups dans tous les sens sans rien dire à personne, non ?"

Donc c'est comme ça : je suis en trop. Jamais à la bonne place. Jamais au bon moment. Une espèce de bidule encombrant au milieu des jambes, la contrebasse dans un studio d'étudiant, le cheveu sur la soupe, l'éléphant dans un magasin de porcelaine, le chien dans le jeu de quilles, que sais-je ? C'est comme ça, j'arrive pas à me percevoir autrement.

Alors je m'excuse tout le temps. Et forcément, ça énerve. Et pour le coup, je n'ai pas besoin de passer des heures sur un divan pour savoir d'où ça me vient... Ah! sacrée maman, tu nous as peut-être pas si mal réussis, mon frère et moi, mais si tu avais pu te la garder pour toi, cette putain de saloperie de culpabilité à la con, toujours mal placée, cette gêne aussi idiote que permanente, je te jure, on t'en aurait pas voulu tant que ça !

Si je fais un peu de prospection dans mes souvenirs, je me suis toujours vu soit complètement transparent, invisible, un peu comme si ma complexe-males-250x175.jpgprésence quelque part, parmi des amis, ne comptait pour rien, juste une truc comme ça, sans impact d'aucune sorte, dépourvu de sens, incapable de s'installer dans un champ de vision.

Soit totalement encombrant. A m'excuser à tout bout de champ.

L'invisibilité avait un mérite : elle alimentait des rêves érotiques dans mon enfance : je circulais parmi d'autres garçons. Parfois exhibitionniste, j'étais au milieu de tous les autres, mais seul moi me savais nu. D'autres fois en mateur acharné, j'avais la faculté de voir les autres nus grâce à des lunettes magiques. Il y avait surtout des garçons dans ces rêves-là, sauf une grande et mince fille noire, je ne saurais trop dire pourquoi. Mais bon, là n'est pas mon propos.

Encombrant ou invisible, en tout cas, j'ai toujours pensé que où que je fus, le mieux était de ne pas y être. Au pire ça ne changeait rien, au mieux ça soulageait.

Pourquoi suis-je ainsi incapable de me voir comme un élément de la scène, un personnage dont le rôle conditionne celui des autres ? Voire comme simplement quelqu'un qui compte ? Qui n'a pas besoin de s'excuser d'être là, mais juste de vivre là au milieu des autres. J'ai beaucoup compensé ces travers. Avec de l'action publique. Avec du militantisme, des convictions, avec de la prise de responsabilités. Il y a ainsi de nombreux contextes où je dissimule ce travers, où on ne le soupçonne même pas. C'est dans ces cas là que je me vis dans l'usurpation. Mais très régulièrement, il ressurgit. Et un beau black musclé dans une ligne d'eau, sans complexe, peut même s'en étonner ouvertement... Excusez-moi.