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05 avril 2010

au lait de la tendresse paternelle

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Lundi. Pâques se poursuit à sa façon, langoureux. La séance chez mon psy est reportée. Lundi dernier, pour la deuxième fois en un an, il s'est passée une chose assez violente. Je ne sais même plus comment les choses ont commencé. Ah! si, il était question d'un film, vu la veille à la télé : Les témoins, d'André Téchiné. Il est rare que France 2 diffuse un film où une homosexualité explicite a droit de citer dans un grand film d'auteur en prime-time. Il y faut une bonne cause, une caution morale : le Sidaction arrive opportunément chaque année.

Je passe sur le sujet du film : les premières heures de l'apparition du Sida et les premiers balbutiements de la recherche. Et du combat. Une plongée assez réussie dans les années 80-90. Je disais au toubib qu'une idée m'avait traversé l'esprit en voyant une scène, où Julie Depardieu expliquait comment s'était déroulée sa naissance, le contexte de l'accouchement, terrible, et le fait qu'elle n'avait pas été une enfant désirée.

En fait, chaque fois que j'entends évoquer un accouchement difficile, où l'on parle de souffrances, et de dangers, je ne peux m'empêcher de penser immédiatement à ce que je sais de ma propre naissance. Maman en parle souvent, comme un plaidoyer. Mon frère et moi sommes nés à la clinique des Bluets à Paris. On l'appelait la clinique des métallos. Elle fut la première à mettre en place l'accouchement sans douleur. Selon u93a.jpgne méthode mise au point en Union soviétique : l'accouchement psychoprophylactique. Inlassablement, face à toutes les incrédulités de la terre, maman affirme et explique que ni pour moi, ni même pour mon frère aîné, son premier enfant, elle n'a ressenti la moindre souffrance. Rien. Toute sa préparation l'avait conditionnée à abandonner l'idée que l'on donne naissance dans la douleur, à déconstruire ses représentations morales et culturelles, à accompagner son corps dans son ressenti, à éprouver la naissance, oui, mais sans se résoudre à ce qu'il s'agisse de douleur. Elle est belle, maman, quand elle en parle. Les anesthésies péridurales n'existaient pas, alors, et puis la santé disposait de moyens humains pour des temps de préparation et un accompagnement conséquents. Je crois que les Bluets restent une belle clinique pour les accouchements, mais la psychoprophylaxie a disparu...

Voilà sur les conditions de ma naissance. Restait la question du désir. C'est curieux que j'en parle, parce que je n'ai jamais douté être un enfant désiré. Mais à la façon dont ce fut évoqué dans le film, j'ai senti que la question m'effleurait, l'espace d'une micro-seconde. J'ai même soudain réalisé que ça pouvait être quelque chose d'important, avoir été désiré ou apparaître inopinément. Alors je me suis mis à l'évoquer avec mon psy. J'ai parlé d'un trouble, comme d'une absence. D'aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai été entouré d'amour. C'est-à-dire que je me suis senti aimé, et j'ai senti que l'on s'aimait autour de moi. A commencer par mes parents entre eux. Mes parents se sont évertués à construire autour de nous un univers d'harmonie. Il y avait place au combat - de classe, de préférence -, à la revendication, à la révolte, même. Mais pas au désamour. Ils s'étaient rencontrés, ils s'étaient aimés - bon, ça avait été un peu compliqué qu'ils se l'avouent, mais les épreuves avaient apporté la clarté -, ils avaient désiré des enfants et étaient désormais engagés dans la vie comme ils l'étaient dans leur foyer. Il y avait toutefois un hic. Quelque chose qui ne collait pas. La vie ne peut pas être aussi limpide, ça se saurait. Comme une chose occultée. Oserais-je dire un non-dit ? Et là, il me faut m'interroger sur l'au-delà de ma capacité de mémoire. Il ne se peut pas que les choses se soient passées aussi bien. Papa sortait de prison et était forcément avide de liberté et de grand air. Maman s'était battue pour l'attendre, pour le soutenir, pour le libérer et était avide de lui. Il ne se peut pas qu'il n'y ait pas eu violence, dans cette situation. Il fallait que l'un des deux renonce. Il y a forcément eu conflit - ouvert, ou en mode frustration - mais un tel frottement ne pouvait pas ne pas faire des étincelles.

Histoire de parler, et en résonance au film, j'ai dit à mon psy que peut-être c'est dans cette période-là qu'il faut rechercher ma propension à interpréter chaque silence comme un abandon. "Peut-être en effet", m'a-t-il dit. Maman devait être tendue vers le fait de réussir à se lier à mon père, et peut-être, à cette époque très spécifique n'étions-nous qu'accessoires, accidents ou arguments. Mais à cette époque seulement. Parce qu'autrement, dans mes souvenirs plus tardifs, il n'y a pas moyen de me remémorer quelque réserve, si ténue soit-elle, au fait d'avoir été un enfant désiré, puisqu'aimé.

J'étais donc là dans la spéculation totale. Presque le procès d'intention. Pourquoi échafauder des idées pareilles, alors que je n'avais été qu'aimé. La séance suivait son cours. Il me semble que tout ceci fut dit en quelques minutes à peine. "Ah! et puis... si, tant pis, je vous en parle. En fait j'ai eu, il y a quelques jours une idée soudaine, qui ne m'a traversé l'esprit qu'un très court instant." Je me lançais : "J'ai été aimé. Vraiment, j'ai été aimé... mais en fait..." J'hésitais. "Je n'arrive pas à me souvenir d'un geste tendre de mon père, d'un geste concret, je veux dire".

J'eus à peine le temps de finir cette phrase, que ma gorge s'est nouée, tout mon visage crispé, des torrents de larmes ont afflué à mes yeux, puis coulé vers mes oreilles, je n'avais pas la force de les essuyer. Allongé sur ce fichu divan, entre deux spasmes, j'arrivais juste à formuler quatre mots après quelques minutes. "Cette idée m'est insupportable".

Il m'a laissé pleurer longtemps. M'a juste glissé, à un moment où je semblais me calmer, "Qu'est-ce qui vous est insupportable exactement ?"

"Le fait que mon père puisse ne pas avoir été tendre, ou pouvoir simplement penser une chose pareille. Les deux, en fait".

Une fois calmé, retrouvant une capacité à m'exprimer, je commençais comme un inventaire. En vrac, j'évoquais une enfance où je n'avais manqué de rien, nos semaines de camping sauvage à quatre dans les vallées verdoyantes du Queyras, des Pyrénées ou des Cévennes. Notre présence tolérée dans les réunions. Pas de gestes tendres, peut-être, mais une vraie présence. Nous n'étions pas des enfants relégués.

A mesure que je parlais, j'en vins à formuler cette idée, que je dis finalement assez froidement, n'ayant plus de larme en moi : "j'ai été avec mon père, plus que mon père a été avec moi". Je me souvenais des "t'inquiète-pas, il y en a aura pour cinq minutes", qui devenaient une heure, des heures à attendre dans la voiture, ou dans un fauteuil à côté, qu'il finisse une discussion, un rendez-vous, une réunion... Papa était dans le grand combat pour un monde juste et humain, j'étais son spectateur émerveillé. Peut-être au fond n'ai-je orienté ma vie que dans le désir d'être dans ce combat-là comme une étoile à mon tour pour qu'il soit, lui, envers et contre tout, enfin, avec moi. Si c'est le cas, j'y ai amour paternel vervaco.jpgplutôt pas mal réussi. Quand adulte, je devenais responsable d'un grand syndicat étudiant, il n'avait en lui que de la fierté. Ma mère m'en rendait compte, plus qu'il ne la manifestait, mais d'une certaine façon j'avais gagné. Je n'en suis pas arrivé jusque là avec mon psy. Avec lui, j'évoquais plutôt la tendresse que j'éprouvais pour les jeunes pères que je voyais entourer d'affection leurs jeunes enfants, ma fascination pour leurs gestes maternels.

La séance était terminée. Avant qu'on ne se quitte, il m'a juste dit : "Vous savez, même si apparemment c'est la vôtre, materner, ce n'est pas la seule façon d'aimer".

Putain, ça va bientôt faire un an et 2.000 euros que j'essaye de retrouver la paix intérieure. Je commence à peine à casser mes mûrs de soutènement. Tu crois que j'en ai encore pour combien de siècles ?