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04 juillet 2008

et la dialectique, bordel !

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Il y a une chose, parmi d'autres dans lesquelles j'ai grandi, une chose au nom un peu barbare mais qui permet de vivre et de penser dans l'équilibre, et souvent aussi de comprendre le sens du monde sans en désespérer : c'est la dialectique.

Cette notion n'est plus trop en odeur de sainteté, trop associée au marxisme, peut-être. On préfère aujourd'hui l'enfermement dans les deux termes d'une équation. Il te faut aimer, ou il te faut haïr, tu dois être pour ou tu dois être contre, tu dois choisir entre le camp du bien et celui du mal.

Mais quand on a appris à analyser les choses en en recherchant les contradictions, c'est dur d'être constamment ramené à ce mode de pensée binaire. Surtout quand on l'execre, et que comme moi, on pense qu'il mène le monde à un état d'avilissement.

Évidemment, ce serait plus simple. Un homme serait forcément ou un criminel ou un non criminel, dans le premier cas, il devrait être définitivement écarté de la société, dans le second, ce serait une victime potentielle qui devrait être surprotégée. Ça permettrait de se consacrer en entier à la répression et de renoncer à l'aide à la ré-insertion.

Un enfant serait forcément ou un délinquant en puissance ou un petit ange. Ça permettrait de faire des économies sur les valeurs éducatives. Une oeuvre d'art serait ou belle ou moche. Ça permettrait de s'affranchir du devoir de médiation.

Appliqué au vaste champ dit sociétal, ce mode de pensée est conservateur. En politique, il est réactionnaire. Mais appliqué à l'histoire, et à l'histoire des grands hommes, qu'est-ce que ça donne ? Ça donne qu'on n'a plus le droit de reconnaître l'oeuvre d'un homme, et d'en contester les dérives. Ses contradictions personnelles, les intérêts contradictoires avec lesquels il doit composer, qui sont pourtant objectivement le moteur de l'histoire, doivent être sortis de l'analyse.

Gandhi fut un incontestable leader pacifiste, qui a fait avancer l'indépendance des peuples et la cause pacifiste comme nul autre, pourquoi essayer de comprendre, alors, l'origine de son nationalisme hindou ? De Gaulle fut un incontestable chef de guerre dans la résistance à l'occupation, pourquoi alors interroger son rôle dans la question coloniale ? et quant aux dirigeants des pays dits socialistes de la fin du XXè siècle... alors n'en parlons même pas. Tous des vendus au bolcho-totalitarisme stalinien, fermez le ban !

J'ai parfois l'impression d'être rendu à ce stade où l'expression de toute nuance est inaudible.

Tiens, par exemple, j'ai parlé une fois dans un billet de Fidel Castro. Une seule fois, c'était le 25 février. C'était ici, et j'écrivais cela :

"J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré...).

Mais tout sclérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait".

Dans ces mots, il y a "profonde dérive totalitaire", il y a la répression contre les homosexuels, il y a la "sclérose" d'un régime. Mon billet était d'ailleurs illustré d'une photo du film Avant la nuit, dont la lecture du livre m'avait profondément bouleversé.

Mais rien n'y fait, je suis forcément l'adorateur d'un dictateur, puisque je me refuse à considérer que ces dérives signifient la supériorité che_and_fidel_castro.jpgabsolue et définitive des régimes capitalistes, l'insignifiance des injustices profondes qu'ils génèrent ou la dangerosité de leurs propres gangrènes fascisantes. Ou qu'elles étaient forcément inscrites par avance dans l'aventure révolutionnaire du début. Peut-être aussi parce que je crois qu'elle a libéré les Cubains d'un joug néo-esclavagiste, et qu'elle a incarné (qu'elle incarne même souvent encore, en de nombreux endroits d'Amérique latine) un vrai espoir émancipateur (oups ! un autre gros mot...). Et parce que je ne passe pas non plus par pertes et profits la vivacité du débat dont la société cubaine reste capable, envers et contre tout, ainsi, mais c'est un autre sujet, que son rapport excessivement décomplexé au sexe, s'agisse-t-il d'homosexualité.

Aujourd'hui encore, dans le Monde, une jeune auteure cubaine, Wendy Guerra, raconte comment son dernier roman "Tout le monde s'en va" interdit à la vente à Cuba, circule en photocopies partout dans l'île, et lui est régulièrement soumis pour une dédicace, au vu et au su de tout le monde. Cette société est obstinément vivante.

La dialectique, ce n'est pas une pirouette pour trouver des circonstances atténuantes au crime. Il y a ce qui n'a pas lieu d'être discuté : les Staline, Hitler, Pol-pot, Mussollini ou autres Pinochet sont d'obscures dictateurs, point. Il y a ce qui se discute : jusqu'à quel point le modèle occidental de la démocratie est-il vraiment universel, peut-on laisser des peuples donner à leur société d'autres règles démocratiques, qu'ils lui jugeront plus adaptées ? Et puis il y a tout le reste, tout ce qui se cherche pour tenter de sortir notre monde et nos peuples des ornières où ils sont, écrasés par l'argent.

Cuba a été le symbole de la résistance à cet impérialisme financier, c'est sans doute aujourd'hui ailleurs que s'expérimentent des voies plus prometteuses. La gauche européenne n'est malheureusement pas la plus audacieuse de ce côté-là...

Ah ! Tiens, il paraît même que ça s'arrange à Cuba sur le front des droits de l'homme : l'Union européenne vient pour cette raison de lever ses sanctions économiques...

25 février 2008

Eddy, Oscar, et Fidel

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Fidel castro vient donc de décider de passer la main. Avant l'arme à gauche. C'est sage. J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré, dont la bande annonce est visible là).

Mais tout schlérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait.

C'était en 1997, l'été. Mon premier été après ma sortie du placard. Je courais derrière tout ce qui bougeait, je tombais amoureux pour un oui, pour un non. je touchais une bite, et c'était la bite de ma vie. Une bite se refusait, et je perdais l'horizon.

Cet été-là, j'étais ainsi tombé amoureux de Stéphane, un grand copain de Laurent (qui avait à dessein provoqué la rencontre quand nous nous étions réconciliés après notre année de silence). Il m'avait semblé que c'était réciproque. Nous ne nous étions rien dit, portés par de grandes conversations où nous mettions à nu de vastes étendues de connivences. Mais le temps d'un retour chez moi à Budapest, il avait fait une autre rencontre.

Cette nouvelle m'avait chamboulé, je n'entrevoyais pas encore les futilités d'une certaine vie gay, mais je m'en voulais d'avoir une vie qui me rendait au fond assez peu disponible pour construire, et décourageait par avance toutes les promesses ensoleillées.

J'étais en partance pour Cuba où allait se tenir le festival mondial des jeunes et des étudiants, et j'emmenais avec moi au fond de ma gorge cette boule de frustration de n'avoir pas vu, pas pu, pas su le conquérir ou le retenir, ni de n'avoir été libre pour me consacrer à cette relation.

A Cuba, cette fois-là j'y étais resté un peu plus de deux semaines. Une pour régler les derniers détails avant le début du festival, l'autre pour le festival.

Là-bas, je n'ai pas oublié Stéphane. Je lui avais posté une lettre avant de partir, et je lui avais donné les moyens de m'y répondre par "voie rapide". Mais à Cuba, il y a dans l'air quelque chose de spécial, un goût de la vie, une liberté étonnante du verbe et des corps, qui d'un coup t'absorbe et ne laisse pas de place à tes tourments.

Dès la première bouffée de chaleur, à la sortie de l'avion, je crois que mon corps svelte et mâtiné s'était remis à radier, tout comme mon oeil et mon sourire espiègles. J'étais redevenu beau au contact du tarmac, et de tout côté les regards flattaient mes trente-deux ans.

1cdd346ec4d98f55157bf73f2b29d10e.jpgDès le premier soir, je m'en étais allé traîner en plein centre ville du côté du Copellia, le fameux glacier de Fraise et chocolat, parmi une foultitude de jeunes gens qui parlaient, riaient, tous beaux et métissés, attendant de savoir à quelle adresse allait être organisée la grande teuf gay du soir. C'était un rite : en l'absence d'établissement identifié, les soirées s'improvisaient, et l'on se retrouvait toujours au même endroit. Les passants connaissaient ce rendez-vous et le regardaient amusés, connivents. Un soir même, Alicia, notre guide-interprète m'y vit, et comprit sans rien dire.

Ce premier soir, donc, j'ai rencontré Eddy au détour d'une salsa-techno. Un grand garçon blond aux cheveux longs, à la voix rocailleuse. Nous nous sommes beaucoup embrassés, puis nous nous sommes retrouvés plusieurs soirs pour boire un coup, parler, marcher ou retourner danser. J'ai perçu à travers lui le foisonnement de la vie gay de La Havanne. J'ai aussi découvert un autre discours sur l'île et sa politique. Mais il y avait toujours quelque chose qui nous empêchait de conclure, jusqu'au jour où j'ai compris qu'il y avait une histoire d'argent. Pris à froid, j'ai ravalé ma déception et nous nous sommes quittés bons amis.

Au début de la deuxième semaine, alors que les délégués du festival arrivaient par avions entiers, et que toute La 333fa397d5ce7f4248a7048f931091a0.jpgHavanne s'était mise aux couleurs de l'événement, j'ai rencontré Oscar. Avec Oscar, c'était plus simple, plus spontané et plus direct. Il me montrait sa carte des jeunesses communistes et il riait. Il était brun et caverneux, beaucoup moins désinhibé qu'Eddy. Le premier soir, nous nous sommes pelotés, astiqués, sucés, sous un porche non loin du grand hôtel international Havana libre. Il y avait toujours avec nous deux copains à lui, plus jeunes, qui s'amusaient de notre relation, mais restaient à bonne distance, discrets. A deux reprises, Oscar est même venu à l'Hôtel Juventud où je logeais (l'hôtel de la jeunesse communiste), pour passer la nuit avec moi. Son répertoire de jeux était étroit, il finissait vite par me prendre puis nous dormions ensemble, avant d'organiser son évasion discrètement au petit matin.

Stéphane me fit parvenir sa réponse par les moyens que je lui avais indiqués. Elle me confirma que notre histoire était morte dans l'oeuf, mais elle m'apaisa. Ça fait partie du patrimoine épistolaire que je serai amené à te livrer sur ces pages. Comment appelle-t-on, en météorologie, ces tourbillons violents, brefs mais dévastateurs ? Les tornades ?

J'avais assez peu de temps, j'étais très occupé, pas tant par des questions d'organisation prises en charge par d'autres, mais par des discussions politiques, des rencontres diplomatiques et quelques moments de représentation. Vint le fbfc643bea04e762dcc73316e45c227c.jpgmoment où les chefs de délégation furent invités à une réception offerte par le Lider Maximo. Je ne me souviens plus, cette fois-là, s'il y eut un discours ou non. Le seul moment qui me reste en mémoire de cette soirée, c'est lorsqu'il demanda à rencontrer le président de la fédération. Je me suis alors retrouvé face à lui, immense, dans le treillis qu'on lui connaît, il me toisait de haut et d'un regard incroyable de profondeur.

On peut appeler ça comme on veut, mais ce n'était pas du protocole. Nous avons échangé quelques phrases : il était question de l'avenir du mouvement, de valeurs anti-impérialistes... Je savais bien ce qu'il y avait dans chacun de ses mots : durant les deux années d'organisation de ce festival, nous avions eu des conflits avec nos hôtes cubains : tantôt ils se montraient ouverts à des organisations de type mouvementistes, représentatives des combats contemporains, y compris d'organisations anti-sida, de lutte contre les violences faites aux femmes, d'anti-racisme, pour les droits des homosexuels, et tantôt ils se refermaient sur des approches étroites, ne reconnaissant que les organisations politiques au sens strict.

Me clouant son regard dans le mien, Fidel délivrait son message du moment : la lutte anti-impérialiste suppose qu'on rassemble d'abord les mouvements qui se revendiquent de ces valeurs. Vous, les Français, on vous tient à l'oeil, attention à pas trop sortir du rang. Fermez le banc !

J'ai du acquiescer bêtement, et balbutier quelques mots de respect et de reconnaissance. Et je suis reparti avec l'image de ce regard à jamais fixé en moi.

Une fois terminé le festival, j'ai revu Oscar et ses deux copains. Avec ma petite voiture de location, nous nous sommes d9c61b477ee8ee42af10d08dc53fc86c.jpgmême offert une petite virée à la plage, et ils en étaient joyeux.

Avant de repartir, j'ai vidé ma valise avec eux et leur ai laissé quelques uns des vêtements qui me tenaient le plus à coeur et j'en fus heureux.

Avec Oscar, c'est la première fois que je prenais un vrai plaisir à être enculé.