Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26 mars 2012

les belles personnes et les esprits faibles

 la ciotat.jpg

Je n'avais pas vingt ans.

Mes parents étaient d'actifs militants communistes. Permets-moi de te dire qu'il n'y avait pas de place pour le racisme dans les réunions de cellule : mon père pouvait en concevoir de violentes colères. L'élection de 1981 avait été vécue dans un mélange bizarre d'amertume, de joie et de méfiance. Les 15% de Marchais au 1er tour avaient été une rude déception. Certains communistes en réunion évoquaient une consigne de "vote révolutionnaire à droite" pour le second tour. Mes parents n'y accordaient aucun crédit : pour eux, la politique se jouait à visage découvert. Même si les plus vieux camarades n'avaient guère d'illusion et multipliaient les mises en garde contre Mitterrand, la victoire du 10 mai fit majoritairement naître une immense espérance. Je me souviens bien que moi, et toute la famille à la maison, étions d'abord dans cette espérance, et avions envie d'oublier toute défiance.

Puis les années ont passé. L'abolition de la peine de mort, la retraite à 60 ans, les 39 heures, joyeusement applaudies étaient déjà loin. De réunions de cellule en réunions de cellule, on se félicitait moins et on s'inquiétait plus, de nombreuses décisions gouvernementales n'enchantaient plus. Et puis les premières mesures d'austérité sont arrivées. Et puis les premières fermetures d'usine.
 
les ministres communistes sous mitterrand.jpgLes chantiers navals de La Ciotat, première activité délocalisable, par excellence, ouvrit le bal. Nous avions un voisin qui travaillait à La Ciotat. Un robuste ouvrier issu de l'immigration portugaise. Un lecteur du journal, un sympathisant, comme on disait. Les communistes avaient beau prendre leur distance, dénoncer la dérive de la rigueur, préparer leur sortie du gouvernement, il n'a jamais su considérer autrement le licenciement qui le frappait que comme une trahison des siens. Il a pris ses distance avec les communistes, qui ne savaient plus quoi lui proposer, n'a jamais plus parlé à mes parents. Nous avons su, ou cru, qu'il s'était mis à voter Le Pen.

Mais peut-être, saisi par la paralysie politique, renonçant à croire au changement de société, devint-il simplement abstentionniste. Peu importe.
 
Parmi les théories très en vogue chez les commentateurs, il en est une qui fait flores depuis longtemps. Ressassée sur tous les tons, aussi indiscutable qu'il fait beau quand le soleil brille ou qu'un verre vide n'est donc pas plein, c'est la théorie des vases communicants : l'extrême-droite et l'extrême gauche pêchent dans les mêmes eaux, la concomitance de la montée de Le Pen et de l'effondrement du parti communiste en constitue la preuve indiscutable sur ces vingt dernières années : les seconds sont allés chez les premiers sans sourciller : avides de discours faciles et peu regardant sur les valeurs, les pauvres sont bêtes, c'est bien connu, quant aux ouvriers, n'en parlons même pas ! Et si Mélenchon remonte ces temps-ci chez les ouvriers, c'est qu'il pique ses électeurs direct à Marine Le Pen. Aucune valeur, je te dis ! cqfd.

La version moderne de cette analyse à deux balles a été, au début de cette campagne, le "populisme" supposé, coulant de source, commun aux candidats du front de gauche et du front national : âpreté au débat, ton vindicatif, l'affaire était faite.

Il aura fallu que Jean-Luc Mélenchon mette le paquet dans ses discours et ses explications pour que plus personne ne s'autorise ce parallèle, et il était réjouissant de trouver ces jours-ci dans le Monde un papier découvrant au contraire que "Mélenchon cultive son électorat" : son populisme était donc illusion. Une invention des "belles personnes", selon le mot de Victor Hugo qu'il affectionne pour parler des bourgeois. Fermons le ban sur ce plan, mais revenons un instant à la théorie des vases communicants.

Comment Mélenchon démonte-t-il cette thèse ? D'abord avec ce constat, délivré par les instituts de lepen.JPGsondage fin février : on ne passe pas du vote front national au vote front de gauche. Si Marine Le Pen n'avait pas eu ses signatures, les 17% d'intention de vote qui lui étaient attribués seraient allés sur Sarkozy, puis sur Hollande et Bayrou. Mélenchon n'en aurait récupéré qu'à peine 1%. Puis avec cette analyse. C'est la droite qui s'est extrême-droitisée. Il y a toujours eu 30% d'ouvriers qui votaient à droite, c'est le jeu démocratique. Déceptions et trahisons aidant, cet électorat s'est tourné vers le Front national, et d'autant plus nombreux que les médias accompagnaient complaisamment l'opération dédiabolisation du Front National. En réalité, entre les années 80 et les années 2000, il y a eu un glissement vers la droite de l'ensemble du corps électoral, du personnel politique, et des idées. Le capitalisme n'avait plus de rival, il était la modernité, le bout de l'histoire, l'individualisme en était son corollaire et le rejet de l'immigré sa version droitière, décomplexant le racisme ordinaire, la haine, parée de son bruit et de son odeur.

Si le corps électoral a globalement glissé, interdisant à toutes les forces politique de se dédouaner, Mélenchon parle d'"esprits faibles" pour évoquer ceux qui, peu nombreux, auraient pu faire le grand pont, du communisme à Le Pen.
 
Et aujourd'hui, si la poussée de Mélenchon "gauchit" tous les discours - de celui de Hollande aux propositions se Sarkozy, s'il grimpe parmi les ouvriers, si Marine Le Pen se tasse au point qu'elle pourrait bien finir cinquième roue du carrosse, si le total de gauche n'a jamais été aussi haut, ce n'est pas parce que l'électorat du FN aurait découvert des vertus à Mélenchon, mais parce que le glissement s'est enfin opéré en sens inverse. Et ça pourrait bien ne pas s'arrêter là. Ni au jour de l'élection.