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07 avril 2009

l'autel des sakura

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Ce sont de petites fleurs de cerisier - de sakura, plus précisément. L'une est grand ouverte, l'autre presque encore fermée. Les queues resserrées, comme portées par la même tige. Mais là piégées dans un petit bloc de verre aux arrêtes arrondies. Selon la face par où tu regardes ce gros dé bizeauté de résine transparente, la grande te jette aux pupilles un dévolu écarlate. Ou se détourne de tes paupières, négligente et amère. C'est de profil qu'elle te parle le mieux : flanquée d'une fine dentelle de lumière, elle te fait don de pistils resplendissants. Sous tous les angles, l'autre n'est que le faire valoir de ses cinq pétales nacrés.

J'ai aménagé un petit coin chez moi, sur un pan de mûr souvent exposé à mon regard. J'y ai mis en cadre l'estampe d'Hiroshige reçue en carte postale, la prière bouddhique et son écrin de soie, et une petite bougie, pour faire miroiter les fleurs de sakura. C'est un autel à mon amour. J'y dépose tantôt des sourires patients, tantôt des souvenirs tristes, parfois quelques larmes, l'important est qu'il soit là, toujours dans mon champ, et qu'une flamme y vacille au souffle de mes serments. Hier soir, au terme d'une longue séquence d'amitié amoureuse, je contemplais leur profil, histoire d'y voir le jeu encore ouvert.

Avant cela, mon blog en fut un autre autel. Longtemps l'an dernier, j'y faisais mes dons et lui les siens. Je viens d'en visiter quelques reliques, comme pour raviver d'inutiles lueurs. Quel fatras ! Les sakura y eurent aussi leur floraison. Avril en fut la plus belle saison : j'y livrais ma vision d'un amour au grand A qui depuis se dérobe. Il y passait comme un rituel et j'y misais tout. Tous mes espoirs, tous mes rêves, tous mes combats. Il est dommage que je ne sois qu'infâme mécréant, parce que dans les préparatifs de cette messe, je comprenais comment la dévotion pouvait rendre invincible.

Puis, la vie changeant, des notions aussi perverses que la pudeur et le respect m'ont conduit à remiser l'autel dans les catacombes. Les cierges y brûlent désormais en secret.  Je n'ai plus guère l'espoir qu'il y dépose un morceau d'éternité, mais s'il lui en venait la déraison, il saurait en trouver la clé. Le blog continue donc autrement, l'essentiel des salles de ma chapelle sont encore ouvertes, et accueillent les visiteurs complaisants ou curieux. Mes doigts y écrivent simplement plus souvent que mon cœur. Le sanctuaire est ailleurs. Sur un coin de mûr, dans mon cœur, justement, dans l'effroi de mon corps sec, sous les replis de ma peau vieillissante. C'est là que désormais, et malgrè tout, je formule mes vœux secrets, l'œil rivé à l'autel des sakura.

Il sait tout de l'amour que je lui porte, sans avoir à passer par là. Il accepte tout de cet insupportable fardeau. Et moi, dans cette antre incertaine, j'accueille ce qu'il me donne, ce qu'il ne me donne pas, ce que je voudrais qu'il me donne, ce que je ne voudrais pas qu'il me donne, et ses silences, et sa liberté. Parce que si je n'ai plus la force de faire l'amour, j'ai encore celle de prier et de croire.