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18 février 2010

tétrodotoxine

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Un des effets inattendus de la grippe, c'est le temps passé à ne rien faire, sous la couette, en attendant que ça passe. Lire, c'est trop fatiguant (sauf cette petite perle, toute en délicatesse, à la façon de son auteur). Écrire un billet de blog, faut faire court. Et à la télé, en dehors des Jeux Olympiques, le mieux est encore de regarder Arte.Fugu.jpg

C'est comme ça que je viens de découvrir que l'un des plats les plus raffinés du Japon, c'est le sashimi de fugu, que ce plat est réalisé avec du fugu, appelé encore le poisson-globe, qui a la particularité d'être éminemment toxique. Ce poisson est rempli de tétrodotoxine, un poison jusqu'à cent fois plus efficace que le curare ou le cyanure.

Du coup, seuls des cuisiniers certifiés par l'Etat ont le droit de la préparer, et sa commercialisation est extrêmement réglementée.

whitelion.JPGOn y apprend aussi qu'un jour, le célèbre acteur de Kabuki, Tamasaburo Bando, défiant ces règles, s'est autorisé à déguster des rations excessives de foie de fugu. Engourdissement de la bouche, puis des mains et des pieds, puis des terminaisons nerveuses, de tout le corps, et enfin des organes vitaux. Il est mort paralysé et en pleine conscience.

Bon, moi, quand je vois tous ces OH - 91 on dirait - constituer cette molécule, j'ai un peu peur de faire figure de principal suspect. Je préfère retourner me calfeutrer sous la couette.

03 octobre 2009

le tamiflu coule à flots... dans les rivières !

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Trouvé cet article sur un site qui s'attache au sens des mots. On y apprend que, selon des scientifiques japonais, le tamiflu se retrouve dans les eaux des rivières et que les oiseaux aquatiques pourraient permettre aux virus des grippes saisonnière, aviaire ou porcine de développer des résistances aux antiviraux.

Ils auraient en effet analysé les eaux des rivières recueillant les rejets de trois stations d'épuration et auraient décelé des traces de la molécule active du tamiflu dans la totalité des échantillons prélevés. La quantité de médicament serait proportionnelle au nombre de grippes déclarées dans les alentours. Concrètement, la molécule, évacuée dans les urines des patients, survivrait aux traitements réalisés en stations d'épuration, ce qui ne serait pas nouveau car depuis longtemps l'on sait que certains perturbateurs endocriniens, par exemple liés à la pillule contraceptive, peuvent bouleverser les équilibres écologiques des rivières.


"Que les eaux de surface soient polluées n'est pas nouveau. Pesticides, polluants organiques, hormones, nitrates, métaux lourds... Des traces de médicaments ont même été détectées dans l'eau du robinet, en France et ailleurs. Soit. Il va falloir s'y faire. Les stations d'épuration ne sont pas prévues pour dégrader ce genre de composants. Si les concentrations de tamiflu relevées par la fine équipe nippone ne sont pas exorbitantes, elles approchent tout de même les limites généralement recommandées. Ce qui complète un cocktail aussi divers qu'avarié, dont les effets se font déjà sentir sur l'environnement. Parmi les plus spectaculaires : l'inversion de sexe chez les poissons et les interdictions de pêche en eaux douces qui pourraient être rapidement généralisées à toute la France (voir le dossier de Marc Laimé, "l'eau dans tous ses états... ").

L'article précise que l'étude japonaise avait été menée entre décembre 2008 et février 2009, soit largement avant l'apparition de la grippe A tamiflu_afp220.jpgH1N1, le tamiflu n'étant alors utilisé qu'avec parcimonie. Des consignes de prescription massive du médicament sont désormais émises par les autorités sanitaires avec à la clé une flambée prévisible de la consommation.

La principale raison d'inquiéture, d'après Napakatbra, l'auteur de l'article, tient à ce que les concentrations mesurées en certains lieux semblent d'ores et déjà "assez élevées pour entraîner une résistance aux antiviraux chez les oiseaux aquatiques". En clair, si les doses de médicament présentes dans les rivières demeurent trop faibles pour avoir un impact sur une éventuelle consommation humaine, elles peuvent en revanche développer des souches grippales résistantes à l'antiviral. Les oies et les canards devenant les vecteurs naturels du virus de toutes les grippes.


Moralité librement inspirée de celle de l'auteur : si tu es japonais, que tu attrappes la grippe et que tu ingurgites du tamiflu, efforce-toi de pisser dans ton violoncelle ! Pour nous, un violon fera l'affaire...

20 juin 2009

l'oubli, ma formule préférée

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Dans la famille Japon, je voudrais Yoko Ogawa.

C'est vrai, je n'en sors pas de me plonger dans la culture japonaise. Films japonais, restos japonais, auteurs japonais... Et même dans la musique classique, ce sont les chefs japonais derrière lesquels je cours - Seiji Ozawa est d'ailleurs en souffrance ces jours-ci, opéré d'une hernie en urgence le 12 juin dernier, à en annuler ses concerts prévus en Europe. Bien fait ! (*)

Qu'est-ce que je cherche, dans cette quête ? Satisfaire une curiosité ? Me glisser dans une peau qui n'est pas la mienne, m'exo-identifier, pour me rapprocher. Pour comprendre, ou pour séduire ? Je n'ai pas encore la réponse. D'autant qu'il n 'y a plus rien à séduire.

En tout cas, sur les conseils de mon alors-ami-d'amour-aujourd'hui-ami-tout-court-et-peut-être-demain-plus-personne, j'ai acheté La formule préférée du professeur, de Yoko Ogawa. Une auteure qu'il a côtoyée dans une autre vie, alors qu'elle officiait comme secrétaire médicale. Et une des auteures japonaises les plus traduites en France aujourd'hui.

Derrière une dissection minutieuse du base-ball - sport très populaire au Japon - de ses règles, de ses stars, de sa technique, auxquels, manquant de clé, je n'ai pas vraiment accédé dans cette lecture ultra-documentée, ce texte a pour toile de fond une autre bizarrerie : une belle et accessible leçon de mathématiques, et j'ai beaucoup pensé à quelqu'un à cause de l'engouement enjoué du professeur pour les nombres premiers (Fabien, si tu passes par là !...)

9782742756513.jpegMais c'est surtout l'amour singulier que portent une femme aide-ménagère et son fils à ce personnage malade, déconnecté de la vie, dépossédé de sa propre trajectoire qui est touchante et troublante. Le professeur est atteint d'une maladie neurologique grave. Il n'a plus de mémoire. De son passé, de toute l'histoire postérieure à son accident cérébral, il ne conserve rien. Seul un présent fugace, de 80 minutes, s'imprime en lui d'une encre éphémère, puis disparaît comme au bout d'une bande magnétique strictement calibrée. Il n'y a dans ses mains que l'avant 1975, et les 80 minutes d'un présent sans racine.

Et toute sa vie s'écoule comme cela, dans la relation recommencée à zéro et puis l'oubli, dans un amour à réinventer chaque instant sans espoir pourtant qu'il ne perdure jamais. Beaucoup d'aides ménagères se sont cassé les dents et ont renoncé après quelques jours devant l'ingratitude gravée dans le marbre d'un tel contrat de travail. Mais la narratrice du roman persévère, s'attache, déconcertée puis admirative de l'affection que le professeur prodigue à son fils aussi spontanément à chaque première rencontre. Elle et lui s'inventent des stratégies pour rendre acceptable une cohabitation condamnée à n'être qu'une éternelle première fois, et pour permettre au Professeur d'être malgré tout dans la vie. Ce faisant, elle accomplira, elle, un imperceptible mais colossal chemin d'apprentissages.

Moi aussi, j'aurais bien voulu aujourd'hui accrocher une étiquette à son vêtement, qui lui aurait dit, à chacun de ses réveils, pour l'une : ta mémoire s'est arrêtée le 21 juin 2008, lors de la fête de la musique, quand t'en allant acheter une chemisette de couleur avec moi , tu me dis : "j'aime partager du quotidien avec toi comme ça", et pour une autre : Je suis bien l'homme de ta vie.

J'aurais pu ainsi me contenter d'éternelles premières fois. Dans l'été, l'amour et la musique.

Mais de fait, c'est moi qui me perds dans les souvenirs et souhaiterais plutôt me laisser gagner par l'oubli (oubli, si tu m'entends !...)

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(*) Je l'avais vu, avec mon alors-ami-d'amour-aujourd'hui... au théâtre des Champs-Elysées jouer du Dutilleux. J'en parlais ici.

11 juin 2009

le chainon brisé

chainon brisé.gif"Pour certains faits, on détient la preuve tangible qu'ils ont eu lieu. Notre mémoire et nos impressions sont trop incertaines, trop générales pour prouver à elles seules leur réalité.

Jusqu'où des faits que nous tenons pour certains le sont-ils? À partir d'où deviennent-ils seulement des faits que nous tenons pour "réels" ? Dans la plupart des cas, il est impossible de faire la différence. Pour nous assurer que ce que nous considérons comme la réalité l'est bien, nous avons besoin d'une autre réalité qui nous permette de relativiser et qui, elle-même, a besoin d'une autre réalité pour lui servir de base. Et ainsi de suite, jusqu'à créer dans notre conscience une chaîne qui se poursuit indéfiniment.

Il n'est sans doute pas exagéré de dire que c'est dans le maintien de cette chaîne que nous puisons le sentiment de notre existence réelle. Mais que cette chaîne vienne à être brisée, et immédiatement nous sommes perdus. La véritable réalité est-elle du côté du chaînon brisé, ou du côté où la chaîne se poursuit ?"

Haruki Murakami, Au sud de la frontière à l'ouest du soleil, Paris, Éditions 10/18, 2002, p. 211. Pompé, il y a longtemps, sur le blog de St-Loup' Secrets and Lies.

08 juin 2009

le virtuose de la mise en bière

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Il jouait du violoncelle. Depuis gamin. Et il venait d'incorporer un orchestre, ce qui constituait le début de l'accomplissement de son rêve : devenir  musicien professionnel. Mais de salles à moitié pleines en salles à moitié vides, le patron leur annonce un jour qu'il jette l'éponge. C'est le début du film. L'orchestre est dissous, et Daigo ne se sent pas suffisamment talentueux pour rechercher un autre ensemble.

Endetté, fraîchement marié, il part avec sa dulcinée, Mika, dans le village de sa mère décédée tenter de reconstruire sa vie.

Il y trouvera un emploi honteux, embaumeur, qui lui vaudra la déconsidération de son entourage, mais dans lequel aux côtés d'un vieux maître il deviendra virtuose. Il y retrouvera aussi des souvenirs, celui de ses premières mesures à l'archer, des bains chauds, celui de son père parti, abandonnant une mère désemparée et la musique de Pablo Casals, impardonnable.

Nous sommes au Japon. Cette tradition de l'embaumement public, en présence et devant l'attention de la famille et des proches, est un peu déconcertante. Elle donne lieu à des quiproquos et quelques épisodes croustillants. Mais surtout, c'est une belle parabole sur soi et le regard des autres. Sur les échecs et les réussites, finalement interchangeables. Sur la transmission, sur ce qui reste quand on s'en va, sur ce qu'on emmène avec soi qui ne se dissout jamais, même quand la musique explose.

Sur des façons de passer des messages, sans user de mots, pour transcender l'imaginaire et traverser les générations.

C'est peu dire que ce film m'a déchiré le cœur. Ce violoncelle aux mains agiles, confronté à l'éclatement de son orchestre, qui y perd le sens de la vie, qui se redresse en s'affranchissant du regard stigmatisé porté sur son métier, à affronter jusqu'à celle qu'il aime parce que derrière se cache une quête intime... Qui aime aussi se purifier dans les eaux chaudes d'un bain public, par réminiscence et parce que son corps est truffé de nœuds à défaire. J'ai beaucoup entendu renifler dans l'obscurité de la salle de cinéma, et moi je laissais glisser mes larmes, le long de mon cou, sur ma poitrine, et je jouissais de ce débordement.

Dans le silence mortifère qui se formait autour de moi, les larmes ont occupé tout mon week-end, jusqu'à la déraison. Des larmes de deuil, pressentant la mise en bière de mon amitié amoureuse, et de mes espoirs. J'ai très peur de demain. Mais ne me dis pas des paroles sages.

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Departures. Oscar du meilleur film étranger 2009. En salle depuis le 3 juin.

02 juin 2009

un violoncelle sur le Fujiyama

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Tu ne me convaincras pas que ce n'est pas fait exprès : mercredi sort en France Departures, l'Oscar 2009 du meilleur film étranger.

A cette occasion, s'affiche partout dans Paris, un violoncelliste japonais sur fond de Fujiyama. Si ça, ce n'est pas fait que pour me faire tourner la tête, pour me faire virer bourrique, pour animer au fond de ma tête une petite musique douce, tendre, complice et éternelle quand je suis dans les up, ou pour agiter dans le sens des aiguilles d'une montre le couteau dans la plaie quand je suis dans les down, c'est fait pour quoi, alors ?

Donc du coup, je pars pour me l'offrir dès sa sortie (c'est fait, va voir là). D'autant que derrière le violoncelle, se cache un petit côté six feet under qui ne sera sans doute pas pour me déplaire.

Et à part ça, tu vas comment, toi, avec ton ami d'amour ?

22 mai 2009

les hommes à l'histoire niée

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C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?

C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.

Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...

Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.

Tout juste un an après.

Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?

Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.

Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.

Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à  anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.

Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.

brutos828WEB.jpgEt puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.

Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.

Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.

Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.

Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.

Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous,  la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.

Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.

Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.

Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.

Et m'affranchira.

11 mai 2009

le convoi de l'eau

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C'est un hameau promis à la perdition. Dans un creux de vallée retiré du monde, il a développé un mode de vie spécial, le toit des chaumières y est recouvert de mousse, sans doute pour tirer partie de l'humidité du lieu, et les rites y sont étranges. Du moins aux yeux des ouvriers débarqués là pour participer à la construction du barrage.

Parmi ceux-ci, il en est un venu s'oublier, tourner une sorte de page faite de trahison amoureuse, de crime et de prison. Il ne sait pas encore qu'il est en quête d'expiation lorsque le drame survient : le viol d'une jeune mère du village, sa pendaison énigmatique, puis l'assassinat vengeur de l'ouvrier fautif.

A travers la confrontation brutale de deux univers, hostiles l'un à l'autre, dont le sang et la culpabilité sourde sont le seul fil, perce une culture riche, faite de savoirs locaux et d'enjeux symboliques uniques, mais inaccessibles et programmés pour être anéantis. Le paradigme de la biodiversité des cultures humaines menacée, déjà pour une large part dévastée par notre société technicienne.

Le roman de Akira Yoshimura nous immerge dans l'univers ingrat des chantiers lourds où des pans de montagne explosent à la dynamite, dans des préparatifs de départ mystérieux de villageois désemparés. Au cœur de cette rustre vallée, l'escale arrogante de la négociation des indemnités compensatrices par la société d'électricité, la duplicité des cheffaillons du chantier, sonnent comme d'insupportables anachronismes, que l'écriture neutre et légère de l'ouvrier-narrateur embarqué dans son propre cheminement nous permet d'enjamber pour accéder au cœur de ces gens simples avant qu'ils ne soient définitivement niés.

On y découvre - ce qui m'avait été d'ailleurs récemment raconté par un ethno-sociologue malien qui a travaillé sur ce sujet - comment la mort, ou plus précisément les morts, les tombes, les lieux dédiés à la mémoire et à la commémoration, là où nichent les esprits, sont souvent le principal sujet de préoccupation des populations qui se voient imposer des mesures de déplacement, surtout dans le cas de la construction de barrages, parce que la notion de submersion est symboliquement l'une des plus violentes qui soient.

Enfin, ce roman acheté au Salon du livre m'a mis de superbes images en tête et m'a procuré de belles émotions. Il continue d'instiller en moi un sentiment presque nouveau : qu'on pourrait appeler le plaisir de la lecture ?

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Le convoi de l'eau, de Akira Yoshimura. Traduit du japonais par Yutaka Makino (174 pages, Actes Sud, 2009)