Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05 février 2010

un bon père

m_papa.jpg

J'aurais été un bon père, je crois. Souvent, mes amis me le disent, quand ils me voient jouer avec un môme, babiller, lire à haute voix un livre de contes ou improviser une partie de cache-cache, selon l'âge. Un père patient, attentionné, oublieux de lui-même... J'aurais pu sans doute être ce père aimant.

Je ne boude pas la liberté et l'indépendance que me laisse la non-parentalité. Tonton, ou parrain, c'est quand même moins de charge, surtout dans le quotidien. Mais régulièrement, j'éprouve des regrets à ne m'être pas autorisé d'être père à l'époque où je le pouvais. Où j'étais sollicité.

J'avais 19 ans quand - accident de notre toute première fois sans doute - ma copine dût avorter, pour préserver notre jeunesse et ses études de médecine. Au fond de moi, j'étais fier d'être fertile.

Dix ans plus tard, Armelle me disait et me répétait, avec l'argument de son âge, son envie d'enfants. Je résistais, invoquant mille instabilités dans notre vie. Mais je sais que je ne redoutais qu'une chose : que cet enfant ne s'avère être tetine_gaynormandie.jpgle verrou du cachot où j'étais enfermé. Je vivais avec Armelle dans le mensonge d'une hétérosexualité ordinaire, je lui infligeais des doutes et des échecs, sa féminité n'en sortait pas grandie. Mais du moins cela se jouait-il entre elle et moi. Ce n'était ni pire ni meilleur que ce que je cachais au reste de nos familles, à mes collègues, à nos amis communs, et finalement à l'humanité toute entière. Mais comment pouvais-je l'infliger à un être que j'aurais moi-même conçu. A une petite chose qui n'aurait rien demandé à personne, que je serais allé sortir, moi, du grand sommeil intersidéral pour l'estampiller d'un seul message : je suis un faux, le fruit d'une alliance sans fondement, sans sens, sans preuve, témoin du seul orgueil de ton père, et victime de sa seule lâcheté.

Probablement, c'est en partie pour desserrer l'étau de cette demande-là que je me suis mis à concevoir comme une évidence, d'abord de façon floue, puis de plus en plus nettement, qu'il me faudrait sortir du placard. Pour éviter d'être père. Ou ne pas avoir à justifier de ne pas l'être.

Je suis depuis passé de l'autre côté. Le mensonge, le mal-être qui va avec et ses wagons de frustrations sont depuis longtemps derrière moi. Mais j'ai parfois des regrets d'avoir ainsi lié ma capacité à être père au regard répugnant que je portais sur ma sexualité. Non seulement, j'aurais pu être un père aimant, mais l'enfant que j'aurais eu aurait été quelqu'un de bien. Fier sans doute d'avoir un papa homosexuel, à le proclamer d'abord haut et fort dans les cours de récréation, à l'évoquer plus subtilement dans des rédactions sur le thème de l'amour, ou sur celui de la liberté ou de la responsabilité, à l'assumer de façon décomplexée vis-à-vis de ses potes de lycée, ou à l'heure de sa première copine, il aurait été ouvert, curieux, tolérant. Cet enfant là aurait eu sa vie, ses bifurcations, ses hésitations, il aurait commis ses erreurs, aurait cultivé ses jardins secrets pour chercher sa personnalité. Mais il n'aurait pas manqué de dignité. Il m'aurait sans doute empoisonné la vie, pleurnichard quand je l'aurais voulu fort, casse-cou quand je l'aurais voulu prudent, indécis quand je l'aurais voulu sûr de lui. Il m'aurait fait une crise d'adolescence qui m'aurait laissé démuni. J'aurais craint son entrée dans la vie, et aurait sans doute connu les insomnies. Mais il m'aurait délivré de ces regrets.

Tu vois, tu te donnes trois mille mètres pour décider d'aller d'un côté ou de l'autre, mais ce désir de paternité qui te titille peut exister sur chacune des branches de l'échangeur. J'en suis convaincu. A condition de ne pas faire d'un môme l'arbre derrière lequel se cacher. Et de ne pas perdre de vue que père ou sans enfant, si l'heure du déchirement vient toujours avec des larmes et te laisse dans le noir, il ne lègue pas que des ruines.