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25 janvier 2011

Jean-Pierre (1), ou quand nous devenions

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Il faut que je te parle de Jean-Pierre.

Jean-Pierre, c'est un ami rare. Même si une fatigue passagère, doublée d'une petite déprime, l'a conduit à laisser filer le temps sans donner de nouvelles - pendant quoi, dix-huit mois ?

Nous nous sommes revus jeudi dernier autour d'un grand plateau de spécialités éthiopiennes, pour enfin nous découvrir sous un jour intime.

Un ami rare. A qui s'attache une histoire unique, un épisode magique de l'existence. Un souvenir suspendu et créateur. Nous étions l'un et l'autre à Damas, conduits là-bas par une passion commune. Ou par une fuite semblable. Cela fera vingt ans l'année prochaine.

Nous étions jeunes, nous étions beaux, le monde était à nous. Nous étions vingt jeunes gens, de vingt-trois à vingt-huit ans, aux parcours différents, mais mus par le même amour de la langue arabe dont la poésie nous avait séduits - à la faveur de rencontres ou de voyages - et l'Institut français de Damas nous accueillait pour une formation intensive de perfectionnement, une bourse d'étude en poche pour les plus brillants, à nos frais pour les débutants.

Je parlais mieux que tous les autres, avec un accent et des intonations presque authentiques, du fait de mon mimétisme et de mon immersion passée dans la communauté libanaise de Marseille, mais étais dépourvu de base. J'avais été un piètre étudiant, trop absorbé par mes activités syndicales, je lisais et écrivais moins bien que tous les autres, tant et si bien que j'avais été placé dans le groupe des faibles. Et encore, en "auditeur muet" durant tout le premier trimestre pour ne pas affecter le niveau général de la promo...

damas.jpgA notre arrivée, Damas étais emplie des lumières et des senteurs d'un orient chatoyant. Octobre nous ouvrait ses terrasses, et de cafés turcs en narguilés, nous faisions connaissance les uns avec les autres, et les affinités se nouaient. A une petite dizaine, nous commencions à former un groupe d'exception, car des valeurs nous rassemblaient, ramenant en fin de compte l'exotisme à peu de choses dans ce qui nous liait. Les racistes, les fils de diplomates, ou les promis à de brillantes carrières formaient le leur.

Frédérique et Sylvie avaient une terrasse qui enjolivait nos soirées d'automne et de printemps, le Chamiyat nous recevait chaque midi pour un déjeuner autour d'une fattouche ou d'un kebbé au laban, Stéphanie envoûtait Karim et quittait son compagnon au moment où celui-ci venait de France lui rendre visite, Frédérique se cherchait, Sylvie exultait, Renaud pensait, François-Xavier construisait... Jean-Pierre et moi étions les deux plus ardents pensionnaires de la bibliothèque. Pour des raisons différentes, nous investissions dans ce stage comme personne, nous y voyions l'un et l'autre un sésame pour faire quelque chose de nos vies. J'étais séduit pas ses idées, son humour déluré, sa vaste culture et son insondable curiosité. Lui, c'était l'archéologie. Moi, ce n'était rien : un projet griffonné par hasard pour obtenir ma place dans la promo, inventant un pont avec mes déjà bien vieilles études de physique, mais sans conviction. Il fallait que je sache l'arabe, j'aurais bien le temps, ensuite, de trouver quoi en faire.

Notre groupe s'est soudé davantage encore à la mort de mon père. J'y voyais moi, en tout cas, un solide secours. Et la force de notre amitié a pour l'essentiel survécu aux vingt années depuis écoulées. Karim est retourné en Algérie, Renaud a disparu dans les limbes de l'enseignement, François-Xavier a fait un retour étoilé l'an passé, par téléphone, Stéphanie s'est brouillée mais reparaît, par l'entremise de mon grand ami Menem. Restent Agnes, Sylvie, toujours loin mais toujours proche, Frédérique et ses indétrônables doutes, et Jean-Pierre.

Avec Jean-Pierre, nous avons eu toutes nos périodes. Celle de son mariage, dont je fus le témoin le jour où une princesse mourait sous le pont de l'Alma, puis celle de sa séparation, qu'il a eu du mal à assumer. Il est comme ça, Jean-Pierre : se livre peu, encaisse, laisse sourdre en lui la lassitude, puis explose et tourne la page juste avant que la fatigue ne le noie. Celle des séries, quand, en célibataire, il venait pour une soirée, un week-end, ou en transit depuis Lyon, se faire choyer, sans jamais oublier son saucisson lyonnais ou ses quenelles au brochet. Nous finissions alors nos soirées devant trois ou quatre épisodes de Six feet under puis de Rome. Celle enfin du professorat, où il a rencontré sa nouvelle compagne, mais celle aussi qui le dévore, corps et âmes, au point que la déprime et une certaine impuissance le gagnent à nouveau.

Jeudi, c'est drôle, le restaurant où nous étions avait quelque chose du Chamiyat. La gastronomie n'y paris-ethiopia-12601.jpgétait pas syro-libanaise, mais sa disposition, tout en longueur, nous a rappelé nos déjeuners de l'époque. Nous avons alors évoqué la grande avenue Abou Roummané, nos visites au souk, nos excursions à Alep avec l'inoubliable hôtel pouilleux Siahiyat. Et puis surtout les échappées vers Beyrouth, les retrouvailles avec mes amis libanais où nous étions accueillis comme de précieux frères.

Oui, les plus belles, ce furent nos plus belles années. J'y oubliais moi mes démons parce que ma copine était loin mais que sa seule existence m'épargnais d'inconfortables sollicitations.

Nous apprenions, nous nous liions, nous envisagions l'avenir avec optimisme, nous devenions, simplement.

(à suivre)