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11 mars 2012

Fukushima : où on en est vraiment

Une blogueuse que je ne connais pas, Kathy Garcia, a publié récemment un billet très documenté, richement linké, un peu technique mais pas que.

Un an jour pour jour après Fukushima, j'en reproduis de larges extraits, en t'invitant à aller en lire l'intégralité ici, avant d'aller voir, sur encyclo.fr, ce soir à 18h40, le reportage inédit Fukushima : retour en zone rouge de la réalisatrice Marie Linton.

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A presque un an de la catastrophe, alors que Tepco affirmait sans sourire que les réacteurs étaient « en état d’arrêt à froid  », voila que brusquement le réacteur n°2, celui qui contient du mox, donc du plutonium, refait parler de lui, dans l’indifférence irresponsable des grands médias.

Affirmant tout d’abord qu’il y avait seulement un « défaut de thermomètre », mais démontrant son propre mensonge en augmentant le débit d’injection d’eau dans la cuve du réacteur n°2, Tepco accepte du bout des lèvres de dire qu’il y aurait quelques problèmes à Fukushima. 

On se souvient qu’en novembre 2011, une première réaction de fission s’était produite sur ce même réacteur, évènement qui n’a pas soulevé beaucoup d’émotion. 

Depuis mars 2011, selon l’IRSN, les réacteurs accidentés de Fukushima Daiichi sont refroidis par des injections d’eau de l’ordre de 10 mètres cubes à l’heure, et Tepco avait annoncé en décembre dernier que la température des cuves était sous contrôle.

Affirmation à prendre avec quelques précautions. (...)

Le premier ministre japonais Yoshiko Noda avait donc fait l’annonce optimiste de « l’état d’arrêt à froid », affirmant sans rire : « les réacteurs sont stables et la seconde phase du plan est achevée  », et que du coup une reprise de la réaction de fission était écartée. 

La-centrale-nucl-aire-de-Fukushima-.jpgL’ASN (autorité de sureté nucléaire) définit ainsi l’arrêt à froid : « la situation d’un réacteur nucléaire à l’arrêt dans lequel l’état du fluide de refroidissement se rapproche de celui qui correspond aux conditions ambiantes de pression et de température ».

Or contre toute attente, ça chauffe grave à Fukushima, obligeant l’exploitant à augmenter l’injection d’eau, en la portant à 13 mètres cubes.

Plus grave, du Xénon a été retrouvé dans l’enceinte de confinement du réacteur n°2, ce qui signifie qu’une réaction en chaîne incontrôlable a eu lieu, et qu’elle est peut-être encore en cours en ce moment

Il faut savoir que les xénons 133 et 135 se créent lorsqu’il y a fission nucléaire de l'uranium

Malgré tous les efforts de l’exploitant, la température continue de monter, et voisinerait les 300°C, ce qui fait craindre aux travailleurs sur place la possibilité d'une explosion

Cela expliquerait l'augmentation constatée de la radioactivité sur le site, passant de 4,45 Mbq/km2 à 98,2 Mbq/km2 pour le césium 134, le césium 137 passant de 6,46 Mbq/km2 à 139 Mbq/km2

Alors qu’à Tchernobyl, suite aux différentes interventions, la situation reste relativement stable, grâce au sacrifice de quelques dizaines de milliers de travailleurs sur l’autel du sacro-saint nucléaire, à Fukushima, rien n’est réglé.

Bien au contraire.

Les alertes se multiplient, et selon la NSC (commission de sécurité nucléaire japonaise), on assiste actuellement à une distribution massive de pastille d’iode, afin de contrer une nouvelle pollution radioactive.

Ces pilules, en saturant la thyroïde, empêchent provisoirement la radioactivité de se fixer dans l’organisme des japonais en danger.

Et puis le danger ne se limite pas au réacteur n°2, elle s’étend au n°3, car celui-ci vient de montrer des signes inquiétants d’activité.

Le 7 février 2012, un panache de fumée s’est élevé au dessus du réacteur détruit. Voir là et là. (...)

Sur ce lien, la caméra qui filme en continu les réacteurs endommagés de Fukushima. (...)Fukushima-007.jpg

Récemment quelques élus français ont pu se rendre au Japon pour constater la gravité de la situation, regrettant qu’ils n’aient pas été très nombreux à répondre à l’appel, tant ce voyage était instructif. 

L’adjoint au maire de ChinonYves Dauge, était du voyage et a déclaré : «  tout ce qui nous a été dit me perturbe beaucoup. A l’avenir, qui va vouloir s »’installer ici ? Quelle entreprise va vouloir investir ?  »

En attendant, au Japon, les pertes financières s’accumulent, et récemment, malgré le soutien massif de l’Etat, lequel a avancé 90% du montant, sans la moindre garantie d’un éventuel remboursement, Tepco a admis une perte de plus de 6 milliards d’euros pour les 3 derniers trimestres de son exercice.

Cette somme, pour importante qu’elle paraisse, n’est qu’une maigre partie des sommes qu’il faudra débourser.

Aujourd’hui encore, au-delà des 100 000 habitants évacués dans le périmètre, largement insuffisant des 20 km autour du site, Tepco évalue à 1,5 million le nombre de japonais qui devront être indemnisés.

Un panel d’expert à évalué à 44 milliards la facture totale nécessaire au dédommagement suite à la catastrophe nucléaire. 

Tepco envisage de dépenser 10 milliards d’euros pour démanteler un jour les réacteurs hors service, mais l’expérience française, avec le démantèlement de « super » phénix, prouve que ce chiffre sera largement sous évalué.

C’est d’ailleurs une lapalissade, outre les dommages subis, les pertes de territoire, les maladies et les morts imputables au nucléaire, la facture du démantèlement est totalement à revoir.

En 2005, la cour des comptes avait estimé le démantèlement de la centrale de Brennilis à 480 millions d’euros. Aujourd’hui on parle en milliards.

Prudemment EDF aurait provisionné 2 milliards d'euros pour la déconstruction des 58 réacteurs français.

Or le site de « super » phénix estimé pour son démantèlement à 900 millions d’euros, en coutera 10 ou 11 milliards, soit plus de 10 fois plus que prévu, et du coup, les 2 milliards prévus pour le démantèlement de tout le parc français paraissent un peu étriqués.

22.04.Tchernobyl.nucleaire.radioactivite.930.620_scalewidth_630.jpgRécemment, la députée européenne Michelle Rivasi, avait estimé le coût de la catastrophe japonaise entre 100 et 500 milliards d’euros et Tchernobyl, en fin de compte, en coutera autant.

Aujourd’hui, entre le prix du kilowatt éolien et celui du nucléaire, il n’y a pas photo : celui du nucléaire étant largement sous évalué, ils sont aujourd’hui tous les deux au même niveau, sauf que, comme le fait remarquer Michelle Rivasi : « à 80 € le MWh, l’électricité produite par l’EPR coûterait le même prix que l’éolien aujourd’hui, mais à choisir, je préfère qu’un avion s’écrase sur une éolienne que sur une centrale nucléaire ».

Et si on ajoute à l’équation le prix du démantèlement et celui, hypothétique, du traitement des déchets, le choix est facile, d’autant que nous sommes dépendants de l’uranium, alors que le vent n’a pas besoin d’être importé. 

Mais le président actuel du navire « France », droit dans ses petites bottes, continue d’affirmer son soutien au nucléaire français.

Fessenheim, il s'est félicité des 700 contrôles annuels de l’ASN, assurant que ceux-ci étaient en toute impartialité et transparence, sauf qu’il a refusé que des experts indépendants puissent faire ces visites, et qu’à tout prendre, 700 contrôles c’est finalement peu, puisque ça ne fait jamais qu’un contrôle mensuel par réacteur.

Avec un peu de recul, on peut aussi s’interroger sur les 750 incidents annuels que nous avons annuellement.

La longue liste des divers accidents ou incidents survenus en France est à lire là.

Récemment, la centrale nucléaire de Civaux à connu quelques déboires avec sa tyauterie et le 1er février 2012, l’ASN a produit un rapport accablant sur cette installation suite à une fuite de tritium constatée dans la nappe phréatique située sous la centrale. 

On peut aussi se rappeler qu’en 40 ans notre planète a connu 5 accidents majeurs : Three Miles Island, Tchernobyl, et les 3 réacteurs de Fukushima, soit un accident pour 3600 « années réacteurs » comme l’explique le Docteur Bruno Bourgeon, alors qu’on tablait sur 1 pour 100 000

Aujourd'hui, à partir de 13h30 les opposants aux nucléaire venus des 4 coins du pays, et d’ailleurs, vont organiser la plus grande chaine humaine jamais organisée en France. Elle ira d’Avignon à Lyon et pour y participer c’est sur ce lien. (...)

12 avril 2011

Youri Gagarine, ma première piscine

youri.jpg

Youri Gagarine, c'est ma première piscine. C'était à Argenteuil, j'avais sept ou huit ans. C'est là que j'ai passé mon brevet de vingt-cinq mètres nage libre. Autant que je m'en souvienne, je n'aimais pas y aller, à Youri Gagarine. La coordination de la brasse m'y était une épreuve. Je n'aimais pas m'en mettre dans les yeux, le chlore avait un goût détestable, qui me provoquait des éternuements toute la soirée ensuite. M'y rhabiller était le pire, les vêtements collaient, les enfiler était une souffrance. Les chaussettes, surtout.

youri gagarine,énergie nucléaire,progrès,croissance,développement,politique énergétique,conquête spatialeIl y avait un plongeoir, flexible, de trois mètres, et un autre, rigide en bois, de cinq mètres qui me terrorisaient. J'ai du m'y élancer une ou deux fois, en me fermant les yeux et le nez, debout comme un i, les jambes dans la position du crapaud, la mort au front, en tremblant comme un feuille. Je crois bien que je n'aimais pas l'eau.

Youri Gagarine, ce fut aussi ma première légende. L'épopée de l'espace me fascinait. Tous ces moyens mobilisés pour l'acte gratuit par excellence de simplement connaître pour mieux comprendre le monde. Je n'étais pas né à son premier voyage dans l'espace, il y a tout juste cinquante ans aujourd'hui. A mon adolescence, la conquête spatiale était devenue un terrain de paix plus que de guerre. Je garde un souvenir précis de la rencontre Apollo-Soyouz. Je me rêvais cosmonaute.

Je ne suis contre ni le progrès ni les grandes épopées scientifiques. Des billets récents, suite à l'accident de Fukushima, peuvent te laisser penser que je m'inscris contre le sens de l'histoire. Certains productivistes pourraient m'accuser de vouloir revenir au temps des lampes à huile : l'accusation est si commode !

Je crois simplement qu'avec la nature, il y a un certain équilibre à respecter, parce qu'elle est fragile, et que notre planète a des limites. La surenchère technologique est donc une spirale destructrice.

Je ne suis pas non plus un adepte du risque zéro, et j'accorde à l'aventure scientifique la même noblesse qu'aux grandes explorations.

Je dis simplement que notre mode de vie s'est construit en technicisant nos ressources, et en les dé-socialisant. L'eau nous arrive au robinet et repart à l'égout par des réseaux enterrés. C'est très bien. On y a gagné en confort, et même si l'on y a perdu la convivialité des fontaines et des lavoirs, il serait absurde d'envisager y revenir. Simplement, je crois qu'il nous faut reconstruire des formes de socialisation, pour retrouver de l'intérêt collectif à la façon dont nos ressources sont gérées, retrouver le sens du bien commun. Peut-être dans des fêtes, ou dans des combats contre les apprentis-sorciers.

En tout cas, s'il y a des choix à faire et des risques à prendre, il me paraît évident que certains doivent être écartés d'emblée, en raison de leur degré de dangerosité, ou de la durée de leur impact. On peut prendre le risque de faire perdre la vie à cinq ou sept spationautes, candidats volontaires à l'aventure de la navette spatiale. Youri Gagarine est bien mort d'un stupide accident d'avion... Mais parier le développement d'une société sur une technologie qui, lorsque le contrôle t'en échappe, a des conséquences aussi importantes en durée et en étendue que l'énergie nucléaire est clairement un choix déraisonnable. La zone d'exclusion autour de Fukushima vient de passer hier de vingt à trente kilomètres. Ils ont ainsi créé pour des décennies, peut-être pour des siècles ou des millénaires, un no man's land de 2.826 km2 - 12 fois la superficie de la Seine-Saint-Denis, pour te faire un idée. 12 fois ! Sans parler du stockage des déchets qui nous oblige à parier sur gagarine-vol-4.jpgla survivance d'une mémoire technologique au delà de six mille ans. Qui sommes nous, pour nous autoriser à léguer cela aux générations suivantes ?

Je crois au progrès. A condition qu'il ne soit pas dicté par le profit. Je veux des pionniers au même sourire engageant que youri Gagarine, mais je ne sauterai plus, les yeux fermés en me bouchant le nez, dans n'importe quel marigot techno-scientifique. Pas plus, en ce qui me concerne, que dans la piscine de refroidissement de combustible nucléaire.

24 mars 2011

quelque chose en nous de Fukushima

fukushima nuage.jpg

Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine ! Laisse entrer en toi l'air de la zénitude, détend-toi, tout va bien...

Nous avons tous désormais en nous quelque chose du Japon : des particules infinitésimales, dont les analyses en cours par la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) nous dirons demain, ou après-demain, à quelle famille elles appartiennent. Indétectables à ce jour, de toutes façons.

En plus de croiser les jambes dans la position du lotus, je crois que tu ferais bien aussi de croiser les doigts : la demi-vie du Césium 137 n'est que de trente ans, celle des isotopes 238 et 241 du plutonium de 24.000 ans, et celle de l'uranium 235 de 700 millions d'années. La demi-vie est le temps mis par une substance pour perdre la moitié de son activité radioactive.

Nous ne savons donc pas encore ce que nous commençons à recevoir, à respirer, ni comment cela va évoluer, ni même combien de temps cela va durer. Ce qui est sûr, c'est que les robinets sont encore ouverts, que le beau temps préserve nos sols pour l'instant, et que la fréquentation des restaurants japonais à Paris commence à décliner. Mais comme 90 % d'entre eux sont tenus par des Chinois, ils auront tôt fait de devenir des restaurant sénégalais ou créoles, car le business est toujours le plus fort. Dans l'hémisphère-sud, tout ira bien : les cloisons éoliennes sont étanches aux dernières nouvelles.

Moi, cela fait trois ans et des poussières que je trimbale en moi quelque chose du Japon, une onde irradiante et lumineuse, sur le mode de la clé de fa, demi-vie de durée indéterminée, dont je ne sais si elle se mesure en sievert ou en becquerel. Je suis la preuve vivante que l'on n'en meurt pas. Pas tout de suite.

Tiens, quelques données pour relativiser ce qui nous arrive grâce à des comparaisons rassurantes : 180 tonnes de combustibles radioactifs, prêtes à se réveiller à tout contact de l'eau notamment, c'est ce qui dort actuellement sous un sarcophage en train de rouiller et de se fissurer à Tchernobyl depuis 20 ans. L'eau potable est redevenue potable à Tokyo ce matin. Trois ouvriers viennent d'être hospitalisés pour exposition excessive aux radiations. Les légumes et le lait en provenance de quatre régions du Japon sont interdits à l'importation en Russie depuis ce matin.

Comme aurait dit ma grand-mère (à peu de choses près) : qu'il est bon de se sentir en sécurité, quand tout va mal autour de soi !

C'était Fukushima, J+14.

Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine !

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.