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26 juin 2011

un ange passe

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Je suis sorti la tête de l'eau, mais comme à chaque fois, quand je crois pouvoir reprendre mon souffle, une main perverse ou un boulet égaré me ramènent vers le fond et je finis au bord de l'apoplexie, étendu sur le rivage, étonné de m'être encore laissé prendre. Enfin bon, pour les plus curieux, le meilleur compte rendu du week-end de l'Oh!, c'est encore chez mon amie Fiso qu'on le trouve...

Les mois de juin passent, finissent et se ressemblent. Ils ont leur inattendue fraicheur, leurs coups de vents d'étés encore dissimulés, leurs vachardises des mercis oubliés. On s'attend à cueillir des bouquets embaumés par douzaines, mais l'on découvre que les pétales sont déjà tous tombés.

Il y a trois ans, m'annonçant qu'il fallait mettre fin à notre liaison amoureuse parce qu'un autre homme venait d'entrer dans sa vie, avec qui il projetait fidélité et éternité, me laissant paralysé, celui que j'aimais me fit écouter une interprétation du concerto en ré de Tchaïkovski - dont j'avais du dire qu'il était pour moi une pièce de référence - et je pleurais au son des violons offerts en consolation, sans encore savoir si c'était sur son bonheur promis ou si j'étais simplement en train de me découvrir amoureux - au moment-même où il me devenait interdit de l'être.

akiko_suwanai.pngIl y a trois ans, Akiko Suwanai jouait ainsi Tchaïkovski sur YouTube et m'arrachait des larmes. Et voilà que je l'ai retrouvée sur scène, au Théâtre du Châtelet, mercredi dernier, pour jouer ce même concerto de mes mêmes rêves, pour en livrer une interprétation somptueuse, avec l'Orchestre de Navarre - un peu balourd mais attentif à son jeu.

Trois ans s'étaient écoulés, jour pour jour à si peu près, ce même concerto, cette même virtuosité toute japonaise, à la musicalité rare et raffinée, ce même Tchaïkovski aux mélodies invraissemblables, aux côtés de ce même amant illusoire, toujours là, et toujours inaccessible. Mais toujours là. Mais toujours en fuite. Mais toujours...

Le lendemain, c'était grève à Bastille, et Otello a été donné sans décor ni mise en scène. Les chants en ont été transcendés. Rien n'y fit : Desdémone fut tuée, et Otello, sans repentir, sacrifia sa propre vie sur l'autel des violences faites aux femmes.

Samedi enfin, hier quoi, un ange ailé a survolé la marche des fiertés. J'y suis retourné sans état d'âme après plusieurs années de vacances, pour défiler auprès de mes amis du Rainbow Symphony Orchestra et me croire violoncelle. En prévision de quelque rendez-vous galant à venir, je m'étais apprêté le matin, dans un recoin de ma salle de bain resté à l'abri du chantier et des plâtres. Le poil raccourci et le sexe rasé, j'allais me joindre à la fête dans un semblant de réconciliation avec mon corps empâté par trois mois de surmenage. Est-ce pour cette raison que plusieurs fois, des baisers me furent envoyés à la volée, que IMGP2411.JPGde beaux garçons vinrent s'accrocher à mon cou, m'inviter à caresser leurs torses ou me firent traverser le cortège pour juste s'offrir en photo avec moi, ou encore qu'un couple de pseudo-Ecossais s'amusèrent à soulever leur kilt et à laisser apparaître des membres bien à leur aise ?

L'ange - au hautbois plus léger que les ailes - souriait à qui mieux mieux et aux photographes de tout poil, virevoltait au dessus de cette belle après-midi ensoleillée, festive et revendicative. Et je me plus à retrouver mon sourire en miroir dans le sourire des autres.

Aujourd'hui, en matinée, si Bastille n'est plus en grève, c'est le Crépuscule des Dieux. Les ailes de l'ange devraient virer au noir. Qui a dit qu'il n'avait pas de sexe ?

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

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(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

29 décembre 2010

la croix que je porte, ou l'origine du trouble

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- Dis-moi l'adresse du bonheur !

Bon, eh bien je m'y essaye... Des jours que les mots affluent en vrac au bout de mes doigts, qu'ils me brûlent l'estomac, m'embarrassent la poitrine, se fracassent sur des pics d'adrénaline, ou se noient dans des larmes revenues par surprise, qu'ils trainent de-ci de-là au milieu d'une vie qui se déroule malgré eux, ou entassés en fatras à ne plus savoir par quel bout les prendre. Des jours que je cherche à les coudre, pour faire un lit à ce qui est déjà plus qu'un trouble.

Face au désert, il n'y a que deux attitudes : s'engager, avec la certitude d'un eldorado, ou renoncer. S'arrêter au milieu du gué, c'est la mort, et je suis lancé. Alors, attention, je vais hennir...

As-tu eu l'occasion, depuis que tu viens visiter ce blog - à mon grand plaisir, je le répète - de lire ces billets que j'avais regroupés sous l'intitulé Trilogie de l'impossible ? Je suis retombé dessus par hasard, alors que je recherchais en vain un document égaré dans le foutoir de mon ordi, et comme j'avais des heures à perdre, le temps d'un trajet en TGV vers le sud, je les ai relus, non sans surprise. Putain ! Qu'est-ce qu'on peut sortir de son bide, en proie au chagrin d'amour !

Le chagrin a fait fait long feu, d'ailleurs - dix-huit mois fermes sans larme, avant Noël, c'était un signe, non ? - mais pas l'obsession. La relation s'est reconstruite. Enfin, une relation, sans nom. La comptant en moments passés ensemble, en projets conçus ensemble, en émotions vécues ensemble, en nuits au toit partagé, beaucoup sans doute y verraient les stigmates d'un vrai concubinage. Mais elle se jauge aussi aux liens de dépendance, à leurs équinoxes qui installent, de part et d'autre du tandem, des pôles d'affection et d'irritation, d'amour et de crainte, de quête et de rejet, de besoin et d'oppression. Tu peux y lire alors la tension extrême qui relie autant qu'elle éloigne, à la perpétuelle limite de la rupture. Et qui peut-être permet à la structure de tenir.

Il est heureux que j'aie arrêté le psy, car si j'avais du soumettre cette relation à l'examen de l'analyse, elle aurait mis à jour, je le crains, quelques tonnes de stupéfiants ou d'artifices qui relèvent plus de la poudre à canon que de la bibliothèque rose.

cheval triste.jpgVoilà néanmoins ce que moi je peux en dire. Je suis rendu au stade de la monture. Sans moi, il avance dans la vie empêtré, il va moins vite, moins loin. Ses journées se ramènent à un horizon étroit, ponctué de dépressions. Livré à des choix qu'il ne peut pas commettre. Il trébuche sur la langue. Il se perd dans les dédales de la bureaucratie. Son dos le handicape pour suivre le rythme soutenu de ses répétitions. Alors moi, j'aboule. Au premier signe, au premier coup de sifflet. Attendant la caresse qui me fera remuer la queue quand l'humeur lui en viendra, mais subissant inlassablement les coups, les encaissant sans philosophie ni révolte.

Les coups, enfin... la grande promesse qui ne vient pas, les "tu m'as manqué", ou "j'ai besoin de toi" qui avortent à la première syllabe dans un timide gémissement, sans parler des "je t'aime", ou "tu m'excites" que je n'attends plus depuis longtemps. Je suis le cheval, la jument, qui patiente à l'écurie, attendant sans fin la petite gratification : l'accolade enveloppante et chaude de sincérité, les quelques pas de marche bras-desus bras-dessous, la liberté de poser ma main fébrile quelques instants sur son sexe et d'en éprouver un début d'érection, ou la sensation de sa main qui, quelques secondes à peine, viendra provoquer la mienne et se retirer. L'invitation, parfois, avant qu'il ne s'endorme et que je ne retourne discrètement sur ma paillasse, à accompagner son endormissement d'un chaste enlacement dans son lit.

Les coups... il y a aussi les infidélités, qui n'en sont pas puisqu'il n'y a pas promesse, disons les petits mensonges qui me tiennent à distance pour lui permettre ses excursions favorites, que je désigne du nom de sa copine-alibi, d'un mot qui commence par un M comme mardi, et se termine par un i comme touche-pipi, dont il doit bien se douter que je ne suis pas dupe... Je m'efface alors, le ventre noué, espérant juste que d'une séance de tripotage dans un sauna ou un hammam ne sortira pas la rencontre qui me relèguera définitivement.

Et puis il y a les rencontres, justement, les adresses mail échangées ou les numéros de téléphone, qui le projettent dans un ailleurs où alors ma présence l'entrave. La mise à distance se radicalise. Les gratifications s'espacent ou disparaissent. Plus question de prévoir un week-end quelque part. Ni de toucher son sexe. Il est déjà ailleurs, dans un espoir de séduction qui berce son illusoire jeunesse perdue. Et moi je ne suis plus nulle part, sauf alors dans le néant abyssale où seules reviennent me tenir une compagnie mortifère des larmes, enfouies dans les tréfonds de mon avilissement. Comme durant les préparatifs de ce triste réveillon de Noël où mes spasmes sont enfin revenus exploser, dix-huit mois, oui, dis-huit mois après les derniers des derniers jours du printemps 2009.

Quelqu'un peut-il me dire où se trouve la frontière entre le jardin secret et la trahison amoureuse ? Surtout si, en toute clarté, il n'y a pas promesse d'amour ?

Je connais tout de lui. Au fil du temps, il m'a introduit dans chacun de ses travers, il en a même fait des objets de complicité. Il m'a conduit jusque dans les petits recoins sombres de son quotidien, et m'a témoigné une confiance sans borne, comme pour compenser ce désir qu'il ne peut plus me montrer. Il ne sait pas sans doute que ce faisant, cette image du meilleur ami bon à rien d'autre, de bonne poire en somme, à qui l'on donnerait jusqu'aux codes de son compte bancaire sans confession, nourrit la forte répugnance que j'ai de moi-même et qui m'accompagne dans la douleur.

Je connais ainsi comme personne ses manies, ses névroses, ses obsessions, ses compulsions... Il ne me cache plus rien. Et je lui suis fidèle. Il ne se doute pas du coup, à quel point je décèle tout de ce qu'il me cache. D'un mot, d'une hésitation, d'un objet déplacé, d'un prénom apparu dans la colonnes de ses contacts, d'un usage soudain et inhabituel de son dictionnaire électronique, j'ai tout compris de ses convoitises infidèles.

C'est à chaque fois le douloureux rappel de ce statut bâtard où je suis enfermé. Pas amant. Pas conjoint. Celui à qui l'on ne doit rien, et à qui il est ainsi possible, quelques fois, en fermant les yeux, s'accrochant à d'autres fantasmes, de concéder quelques caresses, voire un bien insignifiant soulagement du corps.

Ce compte-goutte sexuel, qui a fait un retour dans notre relation, n'est que l'achat de sa tranquillité. Je brutos12083.jpgn'en suis pas dupe, victime de son bon-vouloir, à l'affût de son bon vouloir, prenant et souffrant de ce que je prends, parce que jamais je ne m'en illusionne, même si je ne peux me détacher de ce pis aller, dont je ne sais que réclamer - par d'évidentes postures - davantage, et le forcer sans le vouloir à me le refuser.

Tu vois, je suis lucide sur l'état de soumission où je me suis mis. Il ne trahit aucune promesse, puisque je n'en reçus aucune, je n'ai donc même rien contre quoi me soulever. Tu pourrais, comme beaucoup de mes amis, les pieds dans le plat ou en allusions douces, m'inviter à tout lâcher pour enfin m'autoriser autre chose. Mais je ne le peux pas. J'ai essayé, mais je m'enferme alors dans une souffrance plus perfide encore. Je commence à croire que cet état de soumission où je ne maîtrise rien est le contre-poison moral, cérébral, au leader que j'incarne dans ma vie publique. Je crois surtout que j'ai toujours l'espoir qu'à ainsi traverser les ans, m'attachant à garder nos pôles, certes distants l'un de l'autre, mais reliés malgré tout, un jour il se retournera et réalisera que c'est l'amour, seulement l'amour, le plus grand, le plus beau, l'éternel amour, qu'il tenait ainsi dans ses mains, et qu'il ne doit qu'à moi qu'il ne se soit pas corrompu.

Dans la tristesse, on a besoin de rêves, non ? Pour accompagner les insomnies, à défaut de les combattre.

Puissè-je simplement nourrir à moi seul la force de cette éternité, pourfendant dédaigneusement ses amourettes vaines et infidèles, pour les laisser à l'état de guenilles sur le bas côté de notre histoire.

- Parti sans laisser d'adresse, sans doute.

22 décembre 2010

avoir vaincu

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"Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et
qu'avoir vaincu n'est trois fois rien"
Aragon

J'étais sans doute en proie à une langoureuse carence amoureuse, lorsque je créais mon blog, il y a un peu plus de trois ans. A défaut de la combler, je cherchais à la compenser, et il n'est pas si étonnant que très vite, l'amour vint y trouver une place. Une place d'abord éthérée, diffuse, cachée derrière des caresses et des rendez-vous dérobés, puis claquante, cinglante au moment de la rupture, où un inconsolable chagrin vint s'installer. Une place occupée depuis par l'impatiente reconquête d'une amitié faussement amoureuse, plutôt d'une fausse amitié amoureuse, où je me mens, me perds et m'avilie.

Il jouait du violoncelle, et cela suffisait à mon admiration. Il venait de recevoir une menace d'expulsion du territoire, au motif d'une baisse de salaire de 50 euros par mois, et cela suffisait à ma révolte. Il était pétri d'angoisses, comme un oiseau recroquevillé et impuissant, pris dans le mazout de la politique Besson-Hortefeux, et cela suffisait à éveiller en moi tout le maternement dont j'étais capable, sans doute ma seule marque de puissance, et ma seule façon d'aimer.

C'était il y a quasiment trois ans, ce blog venait de naître, et déjà tu partageais cette histoire d'un regard solidaire. D'autres histoires, pareillement révoltantes, égrénaient l'actualité et mon blog, des couples séparés sur lesquels des préfets jetaient l'opprobre, le discrédit et la suspicion, sans doute pour faire du chiffre, marquer les esprits, et au passage empocher plusieurs dizaines de milliers d'euros en prime de résultat. Corruption moderne. Corruption d'Etat.

Tu participais à ce combat, tu envoyais des lettres de soutien, mon blog racontait les procédures que nous avions engagées et les rendez-vous en préfecture, relayait les alertes diffusées par les Amoureux au ban public, te donnait le lien vers des pétitions. RESF dénonçait les rafles de gamins avec leurs parents, parfois à la sortie même des écoles.

Ce blog vivait d'amour et de révolte. Au début de l'été 2008, il gagnait la bataille de la régularisation mais perdait, trop frivole et désinvolte peut-être, celle de l'amour.

cello player.JPGIl lui fallut des mois, il me fallut des mois pour refaire surface. Mais surnageant enfin au printemps 2009, je tentais, patient, de recoller des morceaux, d'inscrire notre épave à peine restaurée dans la durée, et lui sa situation administrative. Il fallait au violoncelle quitter l'univers des sonates pour gagner celui des symphonies. S'installer dans la fosse d'orchestre sans plus être menacé à chaque entracte de quitter la scène. La demande de carte de résident ne fut pas une sinécure. Il a fallu monter le dossier, bâtir un argumentaire, mobiliser, à commencer par des élus locaux, puis des parlementaires, mettre en avant les incidents administratifs pour légitimer le droit à la sécurité administrative. Lui dut retrouver un emploi, s'acharner à obtenir un CDI, serrer parfois des dents pour y rester et donner des gages de stabilité.

Pendant dix huit mois, les réponses furent incertaines. Les rendez-vous en préfecture se rapprochaient, de trois mois en trois mois. D'un récépissé à l'autre, l'angoisse renaissait et une fois, il y a un peu plus d'un an, la déception suprême fut même au rendez-vous. Nous reverrons tout cela à votre prochaine demande de renouvellement...

Il a donc fallu rebondir, retrouver l'énergie, ramasser les tessons épars de la confiance.

Les Amoureux au ban public ont lancé moins d'alertes, tout au long de l'année écoulée. Mon blog n'en a plus relayé aucune. Est-ce donc que la tension s'était adoucie sur le front des expulsions ? Est-ce que la politique vis-à-vis des Roms avait suffit à marquer les esprits, et à faire du chiffre, ou est-ce que l'injustice et l'inhumanité s'étaient juste encore banalisées ?

A défaut d'amour ou de désir, à défaut de manque, le besoin le liait toujours à moi. Et nous avons pendant toute cette année encore cheminé ensemble selon un délicat crescendo, riche, dense, immensément fourni en musiques et donc en découvertes. Avec parfois des fracas pour me remettre à distance, et parfois des espaces de tendresse, de douceur et même... d'un peu de plaisir.

Hier, sur le parvis de Notre-Dame, le ciel était clément. A la sortie du parking souterrain, côté crypte, un jeune homme asiatique enlaçait par le dos sa jeune compagne, et embrassait sa chevelure ambrée tandisqu'un appareil photo immortalisait leur sourire amoureux sur fond de Cathédrale. Quelques minutes plus tard, de l'autre côté de la rue de la Cité, dans un bureau de la Préfecture, une fonctionnaire malicieuse, après avoir réclamé tous les papiers dont son dossier avait besoin, a fini par dire "oui".

Oui, vous aurez votre titre de résident, pour dix ans, j'ai reçu des instructions pour mettre votre carte en fabrication. Signez ici, sans toucher les bordures vertes !

Le mois prochain, trois ans presque jour pour jour après avoir reçu le coup de semonce qui l'enjoignait au bannissement, le violoncelle, mon violoncelle aux yeux noisettes va donc recevoir le sésame qui l'autorisera enfin à prendre pied ici autrement qu'en mal-propre, dans une sérénité nouvelle, mais dans un enthousiasme, hélas, bien amoché.

Y a-t-il jamais eu de l'amour ? Il n'y a plus chez lui de désir depuis longtemps, plus de manque, non plus. Il n'y aura bientôt plus de besoin. Tout pourrait donc s'arrêter là. Maintenant. A cette minute même où je t'écris. Sans plus de culpabilité aucune.

Ou alors - qui sait si j'aurais cette nouvelle patience ? - il y aura un projet, une envie malgré tout, juste une idée pourquoi pas, pour nous garder proches, encore un peu, l'un de l'autre ?

Les Amoureux au ban public sont exsangues, ils ont besoin d'argent pour poursuivre leur veille salutaire. Pour payer juste un salaire. Ils lancent ici un appel aux dons : va donc y faire un tour, tu peux les aider. Et encore, aux dépens de l'Etat car les donnations sont déductibles des impôts à 66%, et c'est de l'argent mieux placé que la prime des préfets et des recteurs !

Mais surtout, crois-moi, parce que c'est encore dans le combat pour la justice que l'amour trouve son meilleur terreau.

03 décembre 2009

le cache-sexe

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C'est un carré de coton ourlé, de trente centimètres sur trente environ. Il a la texture d'un drap, plus ou moins rèche selon le nombre de lavages qui lui ont été infligés. En sa partie supérieure, de part et d'autre, il est prolongé d'un lacet de coton qui permet de se l'attacher au niveau des reins. Une autre lanière, plus courte et cousue en boucle, permet qu'on y accroche sa clé, ou le jeton témoin de la cabine-vestiaire.

Par dessus un pantalon noir, on pourrait croire qu'il s'agit d'un tablier de garçon de café. Mais autour de la taille d'hommes nus, ça devient un cache-sexe, et c'est un artifice typique des bains turcs de Budapest.

Ce pagne ne dissimule pas tant la nudité qu'il ne la souligne. Les fesses laissées rebondies sans écran irradient. Humide, il devient transparent pour les zones en contact, et laisse parfois transparaître des organes palpitants. Immergé dans les eaux tièdes et érotique, aux vertus délicieuses, il flotte au grè des pas, dévoilant plus intimement les sexes, feutrés et troubles. Sur le banc des hammams ou dans la cabine du sauna, il pivote parfois vers l'arrière du corps pour constituer une futile barrière d'hygiène entre le siège et les fesses, laissant alors les sexes libres à la vue et au désir.

Imbibé d'eau, ramené en boule vers l'avant, chiffonné et pesant, il a le pouvoir gravitaire d'éclipser une érection naissante et te laisse déambuler dignement entre les bassins.

Ce sont ces sensations qui débridèrent mes fantasmes il y a quatorze ans, alors que je commençais une nouvelle vie à Budapest. Au milieu de volutes apaisantes, les mouvements lents, quasi aplasiques de corps ouatés, dont certains ignorants de leur magnificence, et d'autres défiant leurs ingrates difformités, je me nourrissais un imaginaire nouveau, lui vouais une gestation impatiente puis franchissais l'hymen de ma réalité.

hammam_019.jpgC'est dans l'inchangé de cette tenue et de ces atmosphères que douze années plus tard, à la toute fin de l'un de mes séjours annuels en Hongrie, je le rencontrais. Dans la même tenue d'Adam moderne. Le crane rasé en guise de pomme. La peau glabre, le regard noisette derrière un oeil rieur, le sourire en demande. Un grain de beauté au dessus de la lèvre droite. Et le pagne, bien-sûr, noué autour de la taille.

Il n'était pas d'ici, il n'était plus de là-bas, il vivait à Paris, il lui plut que je bandasse pour lui et nous tâchâmes de nous isoler, choisissant sans doute l'endroit le moins propice à cela et provoquant du même coup le courroux du gardien des lieux.

Nous déguerpîmes sans demander notre reste, sans même regarder la pierre, les yeux rivés sur nos pieds respectifs, chassés comme des mal-propres, troublés dans notre orgueil, frustrés jusqu'aux os et aux eaux.

Il eût aimé, lorsque nous nous retrouvâmes un peu plus tard sur le quai du tramway, que je lui disse être un homme libre. Las, nous nous séparâmes après avoir tout juste donné l'un à l'autre, un petit bécot, une adresse mail et un numéro de téléphone.

Il lui fallut ensuite quatre mois, de mails en mails, pour obtenir de moi un nouveau rendez-vous. Je le racontais là, c'était au café de l'Industrie, il y a tout juste deux ans aujourd'hui. Il lui fallut une heure pour obtenir que ma main se posât à nouveau sur la sienne. Puis il me conduisit chez lui, nous marchâmes main dans la main un bon quart d'heure - et rien que cela déjà me bouleversa. J'aimais la casquette qu'il portait. Son dos, depuis, s'était réveillé à son souvenir.

Sitôt arrivé chez lui, après une première étreinte, il me demanda de me dévêtir et de fermer les yeux. J'attendais debout quelques minutes au milieu de sa pièce unique. J'entendais des bruits d'eau venir de la salle de bain. Je commençais à avoir un peu froid, son rituel se prolongeait, mais je bandais toujours, nu, au milieu de sa pièce. Puis soudain, je le sentis s'approcher. Le contact cinglant avec un tissu humide me sortit de mon attente. Il m'accrochait autour de la taille le cache-sexe de Budapest, s'en était affublé d'un lui-même, et il entreprit de conclure proprement la rencontre inachevée. Il gravissait la montagne d'orgueil d'où nous avions dévalé l'été précédent, et si cette attention me fit débander un court instant, par l'inconfort de l'attirail froid, s'engouffrait en moi une chose imperceptible, une petite graine, un germe presque, qui n'était autre que celui de l'amour.

Il m'a redit très récemment que ce jour-là, il avait été terriblement excité. Et si deux ans ont passé, moi je demeure excité quand je le regarde, excité par la chaleur de sa main quand il me touche et le glabre de sa peau quand il murmure, par le riant de son sourire quand il sourit. En dépit de lui, même gravement altéré dans son tain, même dispersé en morceaux épars, il demeure pour moi, qui depuis peu avance sans cache-sexe, un miroir magnifique.

22 mai 2009

les hommes à l'histoire niée

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C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?

C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.

Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...

Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.

Tout juste un an après.

Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?

Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.

Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.

Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à  anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.

Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.

brutos828WEB.jpgEt puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.

Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.

Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.

Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.

Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.

Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous,  la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.

Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.

Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.

Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.

Et m'affranchira.

07 avril 2009

l'autel des sakura

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Ce sont de petites fleurs de cerisier - de sakura, plus précisément. L'une est grand ouverte, l'autre presque encore fermée. Les queues resserrées, comme portées par la même tige. Mais là piégées dans un petit bloc de verre aux arrêtes arrondies. Selon la face par où tu regardes ce gros dé bizeauté de résine transparente, la grande te jette aux pupilles un dévolu écarlate. Ou se détourne de tes paupières, négligente et amère. C'est de profil qu'elle te parle le mieux : flanquée d'une fine dentelle de lumière, elle te fait don de pistils resplendissants. Sous tous les angles, l'autre n'est que le faire valoir de ses cinq pétales nacrés.

J'ai aménagé un petit coin chez moi, sur un pan de mûr souvent exposé à mon regard. J'y ai mis en cadre l'estampe d'Hiroshige reçue en carte postale, la prière bouddhique et son écrin de soie, et une petite bougie, pour faire miroiter les fleurs de sakura. C'est un autel à mon amour. J'y dépose tantôt des sourires patients, tantôt des souvenirs tristes, parfois quelques larmes, l'important est qu'il soit là, toujours dans mon champ, et qu'une flamme y vacille au souffle de mes serments. Hier soir, au terme d'une longue séquence d'amitié amoureuse, je contemplais leur profil, histoire d'y voir le jeu encore ouvert.

Avant cela, mon blog en fut un autre autel. Longtemps l'an dernier, j'y faisais mes dons et lui les siens. Je viens d'en visiter quelques reliques, comme pour raviver d'inutiles lueurs. Quel fatras ! Les sakura y eurent aussi leur floraison. Avril en fut la plus belle saison : j'y livrais ma vision d'un amour au grand A qui depuis se dérobe. Il y passait comme un rituel et j'y misais tout. Tous mes espoirs, tous mes rêves, tous mes combats. Il est dommage que je ne sois qu'infâme mécréant, parce que dans les préparatifs de cette messe, je comprenais comment la dévotion pouvait rendre invincible.

Puis, la vie changeant, des notions aussi perverses que la pudeur et le respect m'ont conduit à remiser l'autel dans les catacombes. Les cierges y brûlent désormais en secret.  Je n'ai plus guère l'espoir qu'il y dépose un morceau d'éternité, mais s'il lui en venait la déraison, il saurait en trouver la clé. Le blog continue donc autrement, l'essentiel des salles de ma chapelle sont encore ouvertes, et accueillent les visiteurs complaisants ou curieux. Mes doigts y écrivent simplement plus souvent que mon cœur. Le sanctuaire est ailleurs. Sur un coin de mûr, dans mon cœur, justement, dans l'effroi de mon corps sec, sous les replis de ma peau vieillissante. C'est là que désormais, et malgrè tout, je formule mes vœux secrets, l'œil rivé à l'autel des sakura.

Il sait tout de l'amour que je lui porte, sans avoir à passer par là. Il accepte tout de cet insupportable fardeau. Et moi, dans cette antre incertaine, j'accueille ce qu'il me donne, ce qu'il ne me donne pas, ce que je voudrais qu'il me donne, ce que je ne voudrais pas qu'il me donne, et ses silences, et sa liberté. Parce que si je n'ai plus la force de faire l'amour, j'ai encore celle de prier et de croire.

02 janvier 2009

me chercher, te trouver, demeurer perdu

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Fêter le nouvel an à Budapest. Malgré quatre années de vie dans cette ville, ça ne m'étais arrivé qu'une fois. J'y avais rencontré l'homme avec qui je vis depuis onze ans.

Chaque visite à Budapest est l'occasion d'un retour sur moi. Plus encore cette fois parce que j'avais quelques tessons de ma vie à rassembler.

Je suis donc retourné vers des lieux connus, aimés, adorés, ceux d'un éternel pèlerinage, ceux où je devins moi et où chaque fois je me retrouve. Depuis dix ans, je n'y étais revenu qu'en été : mes retrouvailles ont d'habitude l'allure décolletée, les shorts y sont courts, les peaux hâlées, les eaux sautillantes et splachantes de rires d'enfants. Été après été, mes souvenirs hongrois étaient devenus de simples souvenirs de vacances.

Les sensations d'hiver m'ont replongé cette fois dans ce qui fut mon quotidien, souvent seul et l'esprit prêt aux découvertes.

Écoutant les regards de mes amis s'émerveiller des choses, des lieux, je me suis rendu compte que l'enchantement fonctionnait encore.

Je suis revenu au pied de mon immeuble, face à la cage d'escalier. A l'interphone, les quatre lettres "D.I.V.SZ" y sont encore. Ils n'ont donc pas vendu. Qui est-il, celui qui occupe ma place ? Un Grec ? Un Soudanais ? Un Indien ? Un Portugais ? Vit-il seul, en famille ? Derrière la fenêtre du balcon du premier, il n'y avait pas de lumière. Nous n'aurions pas été en période de fêtes, je n'aurais pas sonné non plus. Pas envie d'engager un dialogue avec ce passé-là, à cause de ce qu'il est devenu. Mais ce lieu... y emmener mes amis... à deux pas à peine de notre hôtel... et entre les deux, le Poco Loco, où je pris de si nombreux diners dans une déco pop'art aux dominantes orangées !

L'hôtel aussi, un vieux fantasme à moi que d'y être descendu. Il est attenant à la piscine sportive Komyadi. Ils forment à l'origine un même et unique établissement, le bâtiment néo-classique ayant retrouvé depuis peu sa fonction hôtelière. Longtemps je voyais avec envie les chambresDSC08421.JPG depuis une ligne d'eau, et pour la première fois je voyais les lignes depuis la porte de notre chambre. Nager à la descente du lit, retrouver sous les douches des corps beaux et moins beaux, jeunes et moins jeunes, tous invariablement nus, les plus jeunes et les plus sveltes naïvement ignorants du pouvoir de leur beauté acquise.

Quand la neige se mit à tomber le jour de l'an, je me suis revu traversant l'île Marguerite emmitouflé, le pas feutré dans la poudreuse fraîche, ou me dégageant de mes pelures en entrant dans un endroit chaud.

Mais pourtant. Où que je sois allé, c'est toi que je trouvais.

J'ai croisé Liszt, Kodaly, et bien-sûr Bartok, toute la musique hongroise que tu aimes dans le nom des lieux et des rues. Et Akiko Suwanai, que tu me fis découvrir, m'attendait à la une du Budapest Sun.

 

 

 

 

Dans les eaux chaudes du Szechenyi, au premier jour, embrassé de leurs volutes bleutées éclairées par la nuit, je ressentais ton dos se relaxer, relâcher l'étreinte sur ta colonne et illuminer ton sourire. Ils étaient tous là avec moi, nous étions ensemble sous le charme du lieu, mais c'est ton absence qui avait le plus de présence.

Dans les eaux du Gellért au deuxième jour, nouant autour de ma taille le cache-sexe en toile, je me voyais dans ton appartement, il y a un peu plus d'un an, quand pour nos premières retrouvailles tu réparais de ce même geste l'affront du premier jour. L'homme qui m'offrit son érection ce jour-là, et celui qui me rejoignit sous la douche recueillir mon sperme dans le creux de son cou, n'avaient aucun de tes charmes, mais je m'en remis à eux en hommage à ta ténacité.

Dans les eaux du Rudas au troisième jour, dans ces mêmes bains où nous nous connûmes, rien n'était changé. Je ne pris pas cette fois le risque de me faire surprendre derrière la vitre dépolie d'une cabine de douche. Le jeune Laszlo qui me masturba du regard, depuis la cabine en face, étonemment bronzé de la tête aux pieds, et qui mîma en riant un tir de révolver en me voyant jouir haut et abondant, avait une jeunesse que tu n'avais pas, un petit sourire fier souligné par un ras-du-cou en cuir, et échangeant avec lui de longues caresses à distance, je me souvenais que ce n'est pas d'abord ton corps qui me séduisit, mais plutôt ton crâne rasé, ton regard timide, l'exotisme de ton sexe et tes lèvres souriantes et charnelles.

manup.jpgAu quatrième jour, au Kiraly, je revenais au lieu de mes premières vraies rencontres et je te trouvais là à nouveau, presque pour de vrai, sous les traits d'un Shinji. Il n'y avait pas, semble-t-il cette fois, de touriste égaré, arrivé par mégarde, mal conseillé par son guide de voyage. L'affluence était uniformément gay, les contacts y allaient bon train. Shinji avait le cheveu dense, très noir, en brosse, l'œil plus noir que le tien mais étincelant malgré tout, le sourire craquant. Il est le premier, depuis toi, à m'avoir fait jouir de sa main, agile comme la tienne, heureuse d'éprouver mon érection franche et de l'accompagner jusqu'à l'exultation.

Shinji nous retrouvera le lendemain soir au Capella pour fêter la nouvelle année, puis j'allais être pour quelques heures son guide en ville, avant nos départs respectifs. Nous avons parlé en anglais. Jeune fonctionnaire dans une organisation internationale qui agit pour la réduction de la pauvreté, à Osaka d'où il est originaire, il a de toi les mêmes temps de réaction après chaque phrase entendue. Avec lui, j'ai cru me retrouver dans ton regard, il acceptait mes caresses avec plaisir ou bienveillance - comme avec toi il m'était difficile de le savoir exactement. Il se prêta, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à un jeu érotique avec un troisième comparse, Zsolt, dans un recoin sombre non loin de la piste de danse. Au Széchény, le dernier jour, je le vis s'amuser comme un gosse dans le bain à courants chauds. Je crois qu'il gardera un bon souvenir de notre rencontre.

Écrivant ce billet, je suis dans l'avion qui nous ramène sur Paris. Quelque part entre l'Autriche et l'Allemagne, probablement. Un peu nulle-part, dans le temple de l'éphémère.

L'avion va amorcer sa descente, les batteries de l'ordinateur sont presque vides. Je serre entre mes doigts le pendentif, pour toi promis mais resté à mon cou. Mon dieu, pourquoi ai-je donc besoin de tant me perdre ?