22 mai 2009
les hommes à l'histoire niée
C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?
C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.
Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...
Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.
Tout juste un an après.
Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?
Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.
Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.
Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.
Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.
Et puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.
Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.
Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.
Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.
Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.
Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous, la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.
Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.
Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.
Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.
Et m'affranchira.
09:38 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : 二つの水の間に, sans papier, immigration, eric besson, brice hortefeux, étrangers, politique migratoire
07 avril 2009
l'autel des sakura

Ce sont de petites fleurs de cerisier - de sakura, plus précisément. L'une est grand ouverte, l'autre presque encore fermée. Les queues resserrées, comme portées par la même tige. Mais là piégées dans un petit bloc de verre aux arrêtes arrondies. Selon la face par où tu regardes ce gros dé bizeauté de résine transparente, la grande te jette aux pupilles un dévolu écarlate. Ou se détourne de tes paupières, négligente et amère. C'est de profil qu'elle te parle le mieux : flanquée d'une fine dentelle de lumière, elle te fait don de pistils resplendissants. Sous tous les angles, l'autre n'est que le faire valoir de ses cinq pétales nacrés.
J'ai aménagé un petit coin chez moi, sur un pan de mûr souvent exposé à mon regard. J'y ai mis en cadre l'estampe d'Hiroshige reçue en carte postale, la prière bouddhique et son écrin de soie, et une petite bougie, pour faire miroiter les fleurs de sakura. C'est un autel à mon amour. J'y dépose tantôt des sourires patients, tantôt des souvenirs tristes, parfois quelques larmes, l'important est qu'il soit là, toujours dans mon champ, et qu'une flamme y vacille au souffle de mes serments. Hier soir, au terme d'une longue séquence d'amitié amoureuse, je contemplais leur profil, histoire d'y voir le jeu encore ouvert.
Avant cela, mon blog en fut un autre autel. Longtemps l'an dernier, j'y faisais mes dons et lui les siens. Je viens d'en visiter quelques reliques, comme pour raviver d'inutiles lueurs. Quel fatras ! Les sakura y eurent aussi leur floraison. Avril en fut la plus belle saison : j'y livrais ma vision d'un amour au grand A qui depuis se dérobe. Il y passait comme un rituel et j'y misais tout. Tous mes espoirs, tous mes rêves, tous mes combats. Il est dommage que je ne sois qu'infâme mécréant, parce que dans les préparatifs de cette messe, je comprenais comment la dévotion pouvait rendre invincible.
Puis, la vie changeant, des notions aussi perverses que la pudeur et le respect m'ont conduit à remiser l'autel dans les catacombes. Les cierges y brûlent désormais en secret. Je n'ai plus guère l'espoir qu'il y dépose un morceau d'éternité, mais s'il lui en venait la déraison, il saurait en trouver la clé. Le blog continue donc autrement, l'essentiel des salles de ma chapelle sont encore ouvertes, et accueillent les visiteurs complaisants ou curieux. Mes doigts y écrivent simplement plus souvent que mon cœur. Le sanctuaire est ailleurs. Sur un coin de mûr, dans mon cœur, justement, dans l'effroi de mon corps sec, sous les replis de ma peau vieillissante. C'est là que désormais, et malgrè tout, je formule mes vœux secrets, l'œil rivé à l'autel des sakura.
Il sait tout de l'amour que je lui porte, sans avoir à passer par là. Il accepte tout de cet insupportable fardeau. Et moi, dans cette antre incertaine, j'accueille ce qu'il me donne, ce qu'il ne me donne pas, ce que je voudrais qu'il me donne, ce que je ne voudrais pas qu'il me donne, et ses silences, et sa liberté. Parce que si je n'ai plus la force de faire l'amour, j'ai encore celle de prier et de croire.
08:22 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : 二つの水の間に, japon, 桜, sakura, amour, amitié amoureuse, chagrin d'amour
02 janvier 2009
me chercher, te trouver, demeurer perdu
Fêter le nouvel an à Budapest. Malgré quatre années de vie dans cette ville, ça ne m'étais arrivé qu'une fois. J'y avais rencontré l'homme avec qui je vis depuis onze ans.
Chaque visite à Budapest est l'occasion d'un retour sur moi. Plus encore cette fois parce que j'avais quelques tessons de ma vie à rassembler.
Je suis donc retourné vers des lieux connus, aimés, adorés, ceux d'un éternel pèlerinage, ceux où je devins moi et où chaque fois je me retrouve. Depuis dix ans, je n'y étais revenu qu'en été : mes retrouvailles ont d'habitude l'allure décolletée, les shorts y sont courts, les peaux hâlées, les eaux sautillantes et splachantes de rires d'enfants. Été après été, mes souvenirs hongrois étaient devenus de simples souvenirs de vacances.
Les sensations d'hiver m'ont replongé cette fois dans ce qui fut mon quotidien, souvent seul et l'esprit prêt aux découvertes.
Écoutant les regards de mes amis s'émerveiller des choses, des lieux, je me suis rendu compte que l'enchantement fonctionnait encore.
Je suis revenu au pied de mon immeuble, face à la cage d'escalier. A l'interphone, les quatre lettres "D.I.V.SZ" y sont encore. Ils n'ont donc pas vendu. Qui est-il, celui qui occupe ma place ? Un Grec ? Un Soudanais ? Un Indien ? Un Portugais ? Vit-il seul, en famille ? Derrière la fenêtre du balcon du premier, il n'y avait pas de lumière. Nous n'aurions pas été en période de fêtes, je n'aurais pas sonné non plus. Pas envie d'engager un dialogue avec ce passé-là, à cause de ce qu'il est devenu. Mais ce lieu... y emmener mes amis... à deux pas à peine de notre hôtel... et entre les deux, le Poco Loco, où je pris de si nombreux diners dans une déco pop'art aux dominantes orangées !
L'hôtel aussi, un vieux fantasme à moi que d'y être descendu. Il est attenant à la piscine sportive Komyadi. Ils forment à l'origine un même et unique établissement, le bâtiment néo-classique ayant retrouvé depuis peu sa fonction hôtelière. Longtemps je voyais avec envie les chambres depuis une ligne d'eau, et pour la première fois je voyais les lignes depuis la porte de notre chambre. Nager à la descente du lit, retrouver sous les douches des corps beaux et moins beaux, jeunes et moins jeunes, tous invariablement nus, les plus jeunes et les plus sveltes naïvement ignorants du pouvoir de leur beauté acquise.
Quand la neige se mit à tomber le jour de l'an, je me suis revu traversant l'île Marguerite emmitouflé, le pas feutré dans la poudreuse fraîche, ou me dégageant de mes pelures en entrant dans un endroit chaud.
Mais pourtant. Où que je sois allé, c'est toi que je trouvais.
J'ai croisé Liszt, Kodaly, et bien-sûr Bartok, toute la musique hongroise que tu aimes dans le nom des lieux et des rues. Et Akiko Suwanai, que tu me fis découvrir, m'attendait à la une du Budapest Sun.
Dans les eaux chaudes du Szechenyi, au premier jour, embrassé de leurs volutes bleutées éclairées par la nuit, je ressentais ton dos se relaxer, relâcher l'étreinte sur ta colonne et illuminer ton sourire. Ils étaient tous là avec moi, nous étions ensemble sous le charme du lieu, mais c'est ton absence qui avait le plus de présence.
Dans les eaux du Gellért au deuxième jour, nouant autour de ma taille le cache-sexe en toile, je me voyais dans ton appartement, il y a un peu plus d'un an, quand pour nos premières retrouvailles tu réparais de ce même geste l'affront du premier jour. L'homme qui m'offrit son érection ce jour-là, et celui qui me rejoignit sous la douche recueillir mon sperme dans le creux de son cou, n'avaient aucun de tes charmes, mais je m'en remis à eux en hommage à ta ténacité.
Dans les eaux du Rudas au troisième jour, dans ces mêmes bains où nous nous connûmes, rien n'était changé. Je ne pris pas cette fois le risque de me faire surprendre derrière la vitre dépolie d'une cabine de douche. Le jeune Laszlo qui me masturba du regard, depuis la cabine en face, étonemment bronzé de la tête aux pieds, et qui mîma en riant un tir de révolver en me voyant jouir haut et abondant, avait une jeunesse que tu n'avais pas, un petit sourire fier souligné par un ras-du-cou en cuir, et échangeant avec lui de longues caresses à distance, je me souvenais que ce n'est pas d'abord ton corps qui me séduisit, mais plutôt ton crâne rasé, ton regard timide, l'exotisme de ton sexe et tes lèvres souriantes et charnelles.
Au quatrième jour, au Kiraly, je revenais au lieu de mes premières vraies rencontres et je te trouvais là à nouveau, presque pour de vrai, sous les traits d'un Shinji. Il n'y avait pas, semble-t-il cette fois, de touriste égaré, arrivé par mégarde, mal conseillé par son guide de voyage. L'affluence était uniformément gay, les contacts y allaient bon train. Shinji avait le cheveu dense, très noir, en brosse, l'œil plus noir que le tien mais étincelant malgré tout, le sourire craquant. Il est le premier, depuis toi, à m'avoir fait jouir de sa main, agile comme la tienne, heureuse d'éprouver mon érection franche et de l'accompagner jusqu'à l'exultation.
Shinji nous retrouvera le lendemain soir au Capella pour fêter la nouvelle année, puis j'allais être pour quelques heures son guide en ville, avant nos départs respectifs. Nous avons parlé en anglais. Jeune fonctionnaire dans une organisation internationale qui agit pour la réduction de la pauvreté, à Osaka d'où il est originaire, il a de toi les mêmes temps de réaction après chaque phrase entendue. Avec lui, j'ai cru me retrouver dans ton regard, il acceptait mes caresses avec plaisir ou bienveillance - comme avec toi il m'était difficile de le savoir exactement. Il se prêta, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à un jeu érotique avec un troisième comparse, Zsolt, dans un recoin sombre non loin de la piste de danse. Au Széchény, le dernier jour, je le vis s'amuser comme un gosse dans le bain à courants chauds. Je crois qu'il gardera un bon souvenir de notre rencontre.
Écrivant ce billet, je suis dans l'avion qui nous ramène sur Paris. Quelque part entre l'Autriche et l'Allemagne, probablement. Un peu nulle-part, dans le temple de l'éphémère.
L'avion va amorcer sa descente, les batteries de l'ordinateur sont presque vides. Je serre entre mes doigts le pendentif, pour toi promis mais resté à mon cou. Mon dieu, pourquoi ai-je donc besoin de tant me perdre ?
21:26 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : 二つの水の間に, saiichi, akiko suwanai, 諏訪内 晶子, budapest, hongrie, coming out
03 décembre 2008
le 3 décembre dernier
C'était le 3 décembre en fin d'après-midi, il y a tout juste un an. Pour la Xème fois je te raconte cette histoire parce qu'il n'y en a pas de plus belle.
Ça avait commencé dans un café du 11ème, mon arrondissement de naissance, tiens ! Ça avait fini dans son studio, non loin de là. Ce jour-là, il était tombé amoureux, et j'étais devenu son amant. Il nous avait fallu presque quatre mois pour nous retrouver et réparer ainsi de nos chairs et de quelques soupirs l'offense initiale, la fuite honteuse, la rencontre avortée de Budapest.
Combien d'images résonnent dans ma tête, combien de sons, de phrases, d'écrits, de messages distillés, instillés, jour après jour, mail après mail, SMS après SMS, pendant les six mois qui s'ensuivirent ?
Combien d'épreuves et d'espoirs dans notre combat partagé - et moi absent au jour de la délivrance ! Et que d'espoirs échafaudés ce faisant ! Quelle force on avait dans les bras l'un de l'autre ! Aurais-je pu ne pas tomber amoureux à mon tour ? Aurais-je pu ne pas y lire de promesses ? Cet amour ne pouvait être qu'éternel, l'eau limpide est éternelle, non ?
J'ai traversé les six mois les plus heureux de ma vie. Les plus sereins. Les mieux assurés. Les plus évidents. Oui, c'est ça : il y avait une absolue évidence dans cette relation, l'évidence de la justice, de la victoire, et celle, juste accolée de la sincérité et de l'envie. Je me nourrissais de ses frustrations et préparais les miennes, mais nous étions au firmament.
J'avais d'abord dit, écrit, agi pour le tenir à distance. Puis dit, écrit, agi pour le tenir en haleine. Mais quand je fus prêt pour le grand saut, c'est lui qui n'était plus là. Une histoire d'alchimie, paraît-il. Un mystère, donc. Et pour toujours un mystère. Les six autres mois furent faits d'intense douleur et de soins patients.
Connaîtra-t-il jamais quelqu'un qui l'aimera comme je l'ai aimé et comme je l'aime, quelqu'un qui ait en soi, même en toute retenue, autant à abdiquer ? Je le lui souhaite du fond du coeur, c'est même mon voeu le plus étincelant pour cet anniversaire sans teint.
Moi, j'ai un autre challenge à réussir, une autre construction, un autre horizon avec lui, il me faut absolument m'en convaincre. J'ai beaucoup de larmes aujourd'hui, un flot comme un courant contraire, un reflux qui me fait dévier de ce cap, mais je ne lâche pas la barre. Il me faudra être un bon marin.
C'est à dire un de ceux qui ne se laissent pas gagner par la nausée. Qui gardent la tête froide au plus fort de la houle. Qui savent en dépit de tout où ils en sont. Admettre que ce n'est peut-être pas de lui que j'ai le regret, mais de ce que nous avons traversé ensemble. Admettre que scellé dans une union réelle, notre amour se fut peut-être vite affadi avant de se fracasser. Admettre qu'il n'y a d'éternité que dans l'amitié amoureuse, jamais dans l'amour. Admettre que les chimères n'ont construit le monde que dans son versant imaginaire, alors que nous, justement, nous... que faisons-nous, sinon inventer à travers ce chemin mouvant mais complice une façon bien réelle d'être heureux malgré tout, et solidaires quoi qu'il en coûte.
Il me faudra être bon marin, oui, à défaut d'être bon poète. Et putain ! il me donne beaucoup pour y réussir. Moussaillon, sur le pont !
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25 novembre 2008
avancer prudemment sur les sentiers de l'amitié amoureuse

Je continue avec Saiichi mon voyage sur les terres inconnues de l'amitié amoureuse. Hier soir, il avait pris l'initiative de me proposer une sortie à l'Opéra Bastille. C'était pour un concert symphonique. L'Orchestre de l'Opéra national de Paris était dirigé par Georges Prêtre, vieux maestro de 84 ans, habité par les partitions qu'il dirige. Le programme comportait Brahms, la troisième symphonie en fa majeur (op.90). Puis Moussorgski, les Tableaux d'une exposition.
Brahms est souvent assez caverneux. Enfin, je trouve. On s'y englue dans des thèmes romantiques graves, lourds, tu guettes chez lui les envolées, tu t'y accroches et tu finis toujours par leur trouver - forcément, sur un socle aussi épais - un magnifique relief. J'aime ainsi son Requiem, mais juste pour les deux ou trois passages où il parvient à m'emporter, quand longtemps il m'a ennuyé.
Georges Prêtre, hier soir, a interprété cette Symphonie n° 3 plus qu'il ne l'a dirigée. Et il lui a imprimé un jeu limpide.
Il saccade, il séquence, il temporise, il étire, il change de rythme, il fait exister chaque corps d'instruments, chaque phrase musicale, en les détachant de l'ensemble par l'on ne sait trop quelle magie. Hier soir, il m'a rendu Brahms lumineux.
J'y ai aimé le troisième mouvement, évidemment, le plus connu, ici interprété par Kurt Mazure, dont la mélodie est d'abord donnée par les violoncelles. Les violoncelles. Mon violoncelle. Mon violoncelle aux yeux noisettes... Je ressentais une joie profonde à être assis là, à côté de lui redevenu presque ce qu'il fut, sur son initiative. Une joie triste, aussi, à cause de la si déchirante mélopée, et à cause de ce presque.
Après l'entracte, les Tableaux d'une exposition nous furent donnés avec cette même profondeur. Je crois que je n'avais jamais entendu Moussorgski joué avec tant de lenteur. Avec tant de place faite aux vibrations profondes de l'oeuvre. On y décelait les traits de pinceau, les hésitations du peintre. On y avançait comme on circule dans un musée, en laissant les émotions parfois monter en vous, ou au contraire vous surgir en pleine figure.
Après le flamboyant final sous la Grande porte de Kiev, une standing ovation, une traversée du 11ème par grand froid, un plat de pâtes dans un Italien encore ouvert, je suis resté passer la nuit chez lui. Sur un matelas par terre. Je n'ai pas ronflé, paraît-il. Lui si, juste un peu, ça le rapprochait de moi.
Plusieurs fois, tout au long de la soirée, j'ai voulu lui dire ceci :
"Je peux te demander quelque chose? J'ai un peu honte, s'il-te-plaît, promets-moi de ne pas te moquer de moi. Tu sais que j'aurais beaucoup aimé être de ce voyage à Londres avec toi, le week-end prochain, assister à ton concert, être ton porteur de violoncelle. Je n'y serai pas, mais une chose me ferait immensément plaisir : si pendant le concert, tu portais sur toi quelque chose de moi. Tu vois ce pendentif, que j'ai ramené de Thailande ? Tu m'as vu souvent le porter ces derniers temps. Je voudrais que tu l'emportes avec toi. Et que tu l'aies sur toi, au moment du concert. J'aurais ainsi le sentiment d'y être, un peu, moi aussi."
Le pendentif est resté à portée de mes doigts, toute la soirée. Toute la nuit sur la tablette, à côté de son ordinateur. J'étais tremblant, et je n'ai pas osé. Ce matin en quittant son appartement, tandis qu'il dormait encore, j'ai repris le pendentif et l'ai remis autour de mon cou. Il ne portera rien de moi ce week-end à Londres.
Excuse-moi, Saiichi, excuse mon amitié d'être ainsi amoureuse... et peut-être imprudente.
10:09 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : saiichi, musique, moussorgski, brahms, georges prêtre, opéra-bastille, amitié
12 novembre 2008
le temps du retour

Cinq mois se sont écoulés, et il est revenu. Qu'en dire ?
Je l'ai retrouvé là, au salon où nous nous caressions dans le secret d'Igor, sur ce vaste divan aux chaudes couleurs d'ocre d'où sa main candide, dissimulée sous une couverture, s'emparait jadis des parcelles de mes membres qu'à dessein j'approchais. Il a passé la nuit dans ce lit où j'allais au petit matin silencieusement le retrouver. Il a mangé de ma cuisine, dans ma vaisselle, j'ai retrouvé son sourire radieux, son oeil espiègle, ses traits d'humour distillés, une paix confiante où autrefois déjà je parvenais à le trouver. Il était là, comme avant. Nous sommes allés marcher en forêt, profiter de l'air frais et des ultimes couleurs d'automne. Avec lenteur, pour préserver son dos, mais avec bonheur.
J'avais tant attendu ce moment, et suis si fier qu'il ait eu cette envie du retour, jusqu'à celle du rester dormir.
Il s'est joué de lui, a manié sa moue moqueuse, comme avant, retrouvé les chemins de l'auto-dérision, jubilé à l'évocation des beaux garçons, il était là dans une joie simple, heureux que nous soyons amis. Sa présence m'était onctueuse.
Et pourtant, cette étape a été rude. C'était son retour, mais il n'était pas seul : je faisais à cette occasion la connaissance de son ami. J'avais besoin de connaître cet homme pour y voir autre chose qu'un intrus et couper une fois pour toutes le fil de la comparaison. Nous aurions pu nous voir ailleurs, autrement. Mais c'est comme ça : après deux ratés, j'avais suggéré cette invitation, et ils l'avaient acceptée.
Nous avons bien sympathisé, d'ailleurs, là n'est pas la question. Il ne savait rien de mon histoire, rien de l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, rien donc de ma passion dévorante ou de mon chagrin dévastateur. A quoi eût-il servi qu'il sache ? Je sais de lui déjà beaucoup. Il a vu dans la longévité de mon union avec Igor la preuve de la possible longévité de son couple binational à lui. Je crois qu'il a passé une bonne journée. Une journée de sortie avec celui qu'il aime, et qu'il voit finalement assez peu. Je faisais le troisième homme, la catalyse.
Et les contacts des mains, des peaux, c'est à visage découvert qu'ils eurent lieu, la tête sur les genoux de l'autre, les appuis tendres et les douces caresses brillaient d'éclats presque rituels. Mais ce n'était ni ma tête, ni mes genoux, ni mes mains, ni mon éclat.
Plusieurs fois en marchant dans la forêt, je suis parti devant déguiser mon visage pour qu'on n'y décèle pas les sanglots étouffés. Pourtant, dans les dernières minutes, j'ai souhaité qu'il perçoive ma tristesse enfouie, qu'il s'y accroche, que d'un signe il y réponde. A l'heure du départ, je n'ai pas été digne dans mon salut, puis m'éloignant, j'ai fondu comme une madeleine, observant au loin leurs derniers mouvements devant l'automate de la SNCF.
Mes larmes ont ainsi fait leur retour en fanfare, deux mois et demi après les précédentes. Il me fallait cette épreuve, il me fallait la réussir.
Cette lancinante question me poursuit donc encore : pourrais-je, pour y survivre, me contenter de son sourire, me persuader seul et en dépit de tout y voir une farandole d'amours, toutes impossibles à vivre mais néanmoins réelles et vers moi tournées. Ou aurais-je un jour droit à sa main sur la mienne ? Saura-t-il lui aussi me dire un jour, d'un toucher ou d'un mot, d'un souffle au creux de mon oreille, qu'à ne vivre qu'en ami, c'est malgré tout par amour que notre lien est éternel ?
08:45 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : saiichi, retour, larmes, chagrin d'amour, amour, amitié
22 septembre 2008
la marée
A l'allée, la traversée avait été calme. Beau temps. Il nous avait fallu deux heures, à peine plus. Nous étions déjà dans la dernière semaine de notre séjour en Thailande mais nous n'avions pas encore profité vraiment de la mer.
A Koh Phi Phi, nous allions rester trois jours. L'activité balnéaire était bien repartie, les dégâts du tsunami presque effacés. Nous croyions comprendre que pour la plupart, les commerçants n'étaient plus les mêmes, d'autres avaient saisi des opportunités et profité de financements, ou de micro-crédits, d'origine essentiellement scandinaves.
Nous eûmes du soleil, et une après-midi, nous nous offrîmes un mini-tour de l'île en kayak de mer.
C'est le dernier jour que le temps se détraqua : de la pluie, beaucoup de vent. Notre visite à Maya Bay fut annulée. Et le lendemain, nous embarquâmes pour retourner sur Phuket.
Nous n'avons rien vu venir. Il y eut à l'embarcadère le même chahut qu'au débarquement, cette flopée de touristes, les porteurs, leurs carrioles, des bagages dans tous les sens, de la marchandise. Nous prîmes place dans la cabine principale, la mer était calme, la cabine fut bientôt comble, encore quelques cris et quelques livraisons, puis le ferry largua les amarres.
Les premières minutes furent agréables, un dernier regard vers les côtes insulaires pour rassembler des souvenirs, et nous sortîmes de la baie.
La houle nous prit par surprise. Violente, profonde. Le bateau se mit à chalouper dans des creux vertigineux. Le staff du ferry, pris de court,
chancelant dans l'allée centrale, se mit en toute hâte à distribuer des comprimés et des sacs plastiques.
A., ma nièce, fut prise de nausée à la première minute. Elle vomit son comprimé presque aussitôt après l'avoir avalé. Je compris qu'il n'y avait plus rien à faire, et qu'elle allait passer deux heures d'enfer total, à ne désirer que la fin de tout. On ne sort pas d'un mal de mer. On peut essayer de s'en prémunir, être vigilant, se contrôler pour ne pas basculer. Mais une fois qu'il te tient, il ne te lâche plus. Jusqu'à mettre pied à terre. Elle pleurait, elle suait, elle gémissait. Elle emplit cinq ou dix petits sacs plastique, d'où elle n'osait plus sortir le nez. Je lui tenais la bras, lui caressais le front d'une serviette mouillée, qu'au moins elle perçoive qu'elle était vue dans sa détresse. Je minimisais le temps qu'il nous restait à naviguer. Partout autour de nous, des malaises identiques.
L'odeur de vomi avait envahi la cabine, il devenait dur de résister. N., la nièce d'Igor, avait paniqué devant le fracas de la coque sur les vagues, mais n'avait pas été gagnée par la nausée. Le comprimé fit son effet en vingt minutes, elle finit par s'endormir.
Quand je me vis prêt à basculer à mon tour, je suis retourné à l'arrière du bateau, je trouvai un tabouret surélevé à l'extrémité de l'allée centrale, presque en position de pivot, je m'efforçais de ne pas perdre la mer de vue, garder l'oeil dehors, quoi qu'il arrive, repérer l'horizon, offrir à mon oreille interne ce moyen-là de s'accrocher, coûte que coûte, accepter cette fragilité nauséeuse, mais ne pas basculer dans le mal, ne pas me faire prendre, surtout tenir bon.
Je repense souvent, depuis, à cette traversée.
J'en tente une autre, ces temps-ci : reconstruire avec Saiichi une relation différente. Nous étions amants, nous voulons tenter de devenir amis. Il commence, je crois, à être rassuré sur ma capacité à l'accepter. Moi aussi, même s'il est tôt, peut-être encore, et que mon coeur tangue. Je suis dans cette même fragilité nauséeuse, et il me semble qu'il la perçoit et la comprend. Mais je réussis à garder le contrôle, mes regrets n'ont plus produit de larme depuis déjà un mois.
Je suis avec lui comme dans un port, ou plutôt comme dans une baie : j'utilise une ancre parce que je n'ai plus accès à la bite d'amarrage comme autrefois où il était mon havre, mais j'y suis au calme. C'est en s'éloignant du rivage que la mer s'agite. Et c'est là que l'horizon m'est précieux. Je ne suis pas trop mécontent de réussir à le trouver à chaque fois. Un jour forcément, la mer autour de l'île sera calme aussi, et je pourrai même m'affranchir du coup d'oeil vers le lointain pour continuer cette traversée.
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10 septembre 2008
histoire d'une passion

Quel été !
C'était au premier jour. J'avais depuis plus de six mois cette liaison, qui était devenue une histoire d'amour. La fête de la musique nous permit d'en jouir, peut-être un peu plus que d'habitude, mais ce n'était qu'une journée ordinaire. Juste belle.
Il se trouve que ce fut la dernière. Il n'y avait pas de raison à cela, ou plutôt il y en avait trop. Mais moi, je n'y étais pas prêt. Plus tard, un ami me dira que c'est comme si l'on m'avait confisqué un jouet, comme si j'avais éprouvé pour la première fois une frustration véridique.
Il y a peut-être de ça. En tout cas, de là j'ai commencé à glisser. Puis à m'enfoncer. Puis à m'enfermer. Une bulle obsessionnelle s'est construite autour de moi, et je n'avais plus les clés pour comprendre ce qui se passait. Il n'y avait plus de sortie.
Je ne vais pas revenir sur l'histoire. Tu la connais.
Maintenant que j'ai le recul, c'est sur le processus d'enfermement que j'ai besoin de réfléchir. Pour essayer de comprendre comment des fonctionnements destructeurs ont pu s'installer. Et aussi essayer de percer comment j'en suis sorti, de façon aussi soudaine qu'inattendue. Il y a tout juste trois semaines.
Je parle d'un été étrange, parce que tout ce que j'ai éprouvé n'était qu'intérieur. J'avais des projets pour l'été, qui me conféraient des responsabilités, et il n'était pas question de les remettre en cause. Donc je passais des vacances - comment pourrais-je dire - à tout le moins confortables. Près de trois semaines en Thailande, une semaine dans une propriété familiale du Lot, puis des petites prolongations avec des amis dans d'autres coins de France. Durant ces jours d'été, peu de choses ont paru de ma détresse, sauf pour ceux de mes amis qui étaient dans la confidence. J'éclatais le soir en sanglot sur l'épaule d'Igor, me libérant de l'énergie refoulée en journée.
Car à l'intérieur de moi, il y avait cette incessante ébullition.
Comment les choses s'étaient-elles passées ? Au tout début, j'avais cru pouvoir accepter la rupture : n'était-elle pas l'apanage de notre relation ? Puis quand elle m'apparut illogique, ou irrationnelle, ou reposant sur un malentendu, j'ai voulu entrer en reconquête. Mais j'étais loin, je m'agitais, je me voyais m'enfoncer, je désespérais, les prises se dérobaient, et une souffrance pointue s'installa en moi. Et de l'amertume. Et je me défigurais. Et je fis peur. Jusqu'à mes propres amis. Et je pris peur.

Je parlais, je pensais, je parlais encore, et je pleurais. Le monde glissait sur moi, plus rien n'avait de sens. Ni d'arôme. Je m'enfonçais. Quand je tentais de passer à autre chose, les parois de mon obsession m'enserraient, j'étais ligoté. Ma camisole se resserrait à chaque mouvement, à chaque pensée.
Heureusement, je parlais. Il y eut toujours de bienveillantes oreilles pour m'écouter. Pour orienter ma lecture. Pour accoler des mots aux épreuves, pour remplir de mots les silences, pour traduire en mots les douleurs. Pour tenter de me montrer aussi mon histoire, de son début à sa fin, depuis l'autre côté.
Ce fut assez pour que je réussisse à écrire. Verbaliser mon drame était salutaire. L'air de rien, à travers cet exorcisme, je posais des jalons, distinguant la part du réel et de l'illusoire, la part du vrai et du rêvé, la part de la perte et celle de la dette, la part de mon narcissisme et celle de notre égoïsme, la part de mon confort et celle de son avenir. Je crois que je construisais les chemins de ma survie. Même si je ne m'en rendais pas encore compte. Car au bout du compte, je pleurais encore.
Au fil du temps, mes obsessions dévoraient tout. Encore et malgré tout. Je rencontrais ici et là, sur d'autres blogs d'autres chagrins d'amour, Cécile, Frida, je découvris parmi mes ami(e)s d'autres rêves brisés, d'autres douleurs enfouies. Je vis qu'il n'y avais pas de fin à se laisser détruire. Je comprenais, ce n'était que théorique, qu'on ne tournait pas la page, mais qu'on apprenait le "vivre avec". Je n'étais pas encore prêt pour ces nouveaux apprentissages, mais au moins en avais-je formulé le principe.
Un jour, croyant écrire un ultime chant d'amour, j'écrivis des choses blessantes.
Pendant huit jours, il ne se produisit rien. Avant que des regards amis se défièrent plus qu'à l'accoutumée. En en prenant conscience, j'en ressentis un profond trouble. Je fus blessé, je me défendis, à raison, je crois, car mon amour n'avait jamais souffert d'insincérité. Pendant près de vingt-quatre heures, ce n'est plus dans ma tête, dans mes pensées ou mes souvenirs, que se jouait l'histoire, mais dans mes entrailles. Mon coeur battait à 150. J'avais besoin de me défendre, de me faire comprendre, j'y puisais une énergie étrange. J'étais comme dans un bassin olympique m'épuisant derrière un défi inaccessible.
Lorsque je fus apaisé de ce trouble, tout était devenu calme. Je regardais autour de moi, il n'y avait plus de houle. J'observais où voguaient mes pensées, elles ne me ramenaient plus à lui. J'allais sur Internet, et je n'attendais plus furieusement un mail de lui. Je partis en week-end prolongé avec des amis, et c'est bien avec mes amis que je fus, sans trouble, sans manque. Le noeud s'était défait. Sans même que je m'en rendisse compte. Après deux mois de bourrasque totale.
J'imagine que c'est ainsi que les habitants de la Nouvelle Orleans s'en retournèrent chez eux une fois l'ouragan Katrina éteint. Sous le soleil, à juste constater l'étendue de la dévastation, mais les tempes froides, sans plus d'appréhension.
Avais-je voulu, par ce billet, provoquer ce quelque chose qui me libèrerait ? En tout cas, cet autre noeud, cette petite querelle, permit à mon étranglement de se relâcher.
Comme si un masseur détectant une contracture s'était attelé à me masser ailleurs pour me faire lâcher prise.
Ma tristesse n'est plus triste à présent. Seule sa précarité à lui me préoccupe parce qu'elle le fait souffrir.
Mais putain que c'est bon de ne plus être étouffé. Ma blogueuse jumelle écrivait un jour sous son avatar : time is a good worker. A vrai dire, je ne l'aurais pas cru. Il faut juste l'aider un peu, le temps, construire même sans y croire. Repérer les chemins. Parce que quand est venu le moment, on peut alors dénouer les fils.
00:05 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : saiichi, chagrin d'amour, passion, amour
21 août 2008
retour sur une ode
J'avais voulu mettre d'ultimes mots d'amour pour clore une belle histoire. A travers ces mots me mettre une dernière fois à nu et exorciser mon chagrin.
Je crois que j'avais réussi à y dire l'insondable de mon coeur avec des mots jolis.
Et puis je suis sorti de moi. J'ai voulu imaginer ce que j'aurais écris si j'avais eu de la rancoeur. J'ai voulu passer de l'autre côté du miroir flamboyant pour me regarder de côté. J'ai voulu me traîner dans la boue, me montrer dépouillé de toute dignité. Me laisser aller à une fausse haine et me bercer d'y croire. Dire des choses à l'inverse de ce que je suis et du regard que je porte sur les gens et le monde...
Ce faisant, je ne parlais pas de lui, je disais seulement mon dépit et tu as compris en général cet élan décalé, ou tu as encouragé l'amorce d'une thérapie nécessaire. Des amis pourtant m'ont vu me perdre dans une dérive indigne, injurieuse, dans un lynchage public, un règlement de compte. Ils y ont lu du poison, ou des promesses d'inimitié éternelle.
Pourtant, toi qui me lis...
Je l'y traitais de musicien raté, quand je ne vois dans les artistes que les magiciens du monde. L'accusais d'être l'artisan de sa précarité, quand je crois les politiques libérales seules responsables de briser ainsi les quotidiens et le mental des hommes. Dénigrais son corps, que j'ai tant choyé et toujours chanté. Pourfendu son âme, la disant arrogante, vacharde et calculatrice, quand elle n'est qu'humilité et générosité scintillante... Je ne l'insultais pas lui, où en aurais-je pris la force ? Je me jetais moi dans un purin putride.
J'ai peiné à l'écrire, cette ode, choisissant des mots durs, violents, vindicatifs, revanchards, allant aussi loin de moi que possible pour me montrer à toi, dans trois paragraphes insupportables de saleté, couvert d'opprobre. Et par cette profession de foi pourtant si improbable, reconquérir ma dignité. Et la sienne.
Et puis je revenais sur lui, et cette image que je garde au bout du compte et en dépit de tout : son physique et son regard tendres, sa main musicale, ses attentions inattendues et de tout instant, son parcours difficile et courageux, son engagement dans une médecine de l'âme, ses rêves fous mais assumés : "et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir". Putain oui, qu'est-ce que j'y avais mis des mots beaux !
J'aurais voulu dans cette ode qu'il ne reste que ça. Et j'aurais bien fait l'économie d'une épreuve autour de malentendus douloureux. Mais mon intention m'a dépassée. Pourvu qu'elle ne l'aie pas atteint.
Dans cette note, je demandais : "peut-on écrire une Evangile quand la tête et le coeur se perdent en une syntonie désespérée ?"
Non, on ne le peut pas. J'assume les incompréhensions ou les blessures, et je m'en excuse.
22:24 Publié dans Saiichi, le miroir magnifique | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : chagrin d'amour, amour
14 août 2008
Ode à Saiichi

Alors, quel chemin prendre ?
Le vent souffle.
Santoka TANEDA
Seiji n'existe plus. C'était son souhait.
Il y a désormais Saiichi. Un prénom choisi dans un soigneux hasard. Une ressemblance. Une résonance. Une référence à un écrivain pacifiste, Saiichi Maruya, auteur de l’ombre des arbres, et à un prince de la musique blues japonaise, Saiichi Sugiyama.
Sans le savoir, Saiichi a été l'âme de mon blog. Il est à présent une rubrique, le gardien secret et anonyme de notre belle histoire. J’aurais pu censurer aujourd’hui des choses écrites hier pour les dissimuler et mieux le préserver. Mais je n’ai pas voulu faire Hara-Kiri à mon blog qui est une partie importante de moi, peut-être la plus belle… la seule qui me reste au bout du compte après qu'il s'en soit éclipsé.
J'ai balayé en quelques heures neuf mois de ma vie. Neuf mois d'engagement, d'écriture, j'ai du en relire presque chaque note pour en travestir le héros, trafiquer tes commentaires pour en rectifier les incohérences. Neuf mois d'amour et d'évidences, pourtant sans faux-semblants...
Saiichi. Quel déchirement ! J'ai l'impression de me trahir, de me glisser dans une burka, de regarder ma vie derrière un film grillagé, de devenir daltonien, ou de porter une prothèse. Saiichi m'est une prothèse, c'est ça. Un substitut. Il n'est pas que l'ange gardien de notre histoire, il exprime mon handicap. Je suis aveugle. Je dois désormais apprendre à vivre sans lui et commencer ma rééducation. Renoncer à me servir d'une main que je n'ai plus, m'affranchir de mes tentations et me convaincre qu'elles sont vaines. Je suis aveugle. Et ivre.
J'ai là, à un jet de pierres, une rue, un code d'entrée, un numéro d'étage, une porte familière, si familière. Quinze minutes en voiture depuis mon bureau. Des places de parking aléatoires. Un numéro de huit chiffres à composer sur un téléphone. Une main à tendre, un souffle à entendre. Il est juste là dans une proximité coupable. Mais il n'est plus là parce que j'ai perdu ma route. Saiichi est mon handicap.
Peut on chanter l'amour
quand on aime encore ?
Se consacrer à la mémoire
quand la pensée brûle ?
Ecrire une Evangile
quand la tête et le cœur
se perdent en une syntonie désespérée ?
Cet amour fou qui mine mon corps de toute part m'interpelle. Interroge tout mon être, toute mon histoire. J’y perçois soudain l’indomptabilité de la faiblesse humaine.
Celui qui en est la cause n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce doute porte d’universel. Il est d'une vulgaire banalité : artiste manqué, comme nos Assedic en débordent, bénévole dans un orchestre de pacotilles où il se gorge d'orgueil et d'illusions, médecin de papier, inaccompli, précaire parmi les précaires, immigrant sans attache, sans ambition, sans relation, sans valeur, sans attribut. C'est un petit qui se complait dans la souffrance, qui s'aime en martyr, qui nourrit ses jérémiades d'un pessimisme médiocre, incapable de dépassement sauf pour s’enfermer dans ce rôle creux, pour éprouver jusqu'au bout sa souffrance, pour se couper de ce qui lui arrive de bien, surtout de ce qui lui arrive de bien : d’un boulot, de projets, d’un amant... Tout chez lui appelle le dédain, l'indifférence et l'abandon. Un grand n'importe quoi qui te ferait prendre les jambes à ton cou.
On ne construit pas un monument pour l’éternité sans lui creuser des fondations profondes. Sans remuer de la boue, sans se frotter à la merde, aux déchets de toute sorte, sans en remplir des bennes et des bennes. Il n’y a en lui que ces tonnes de détritus humains, un dos sclérosé, des fesses flasques, des poils divagant, des phobies puériles, et je pourrais ne jamais finir de l’en dépouiller pour accéder à l’or. Lâcher enfin cette haine sournoise que je porte en moi, la libérer totalement pour qu’il l’entende et y perçoive l’extravagance de mon désarroi.
Pour que son monument soit solide à jamais…
Je pourrais même dire toute la saloperie qui est en lui, qui lui fait délivrer l’amour selon le débit de ses besoins. Aimer un Français quand il s’agit d'émigrer, aimer une bête de sexe quand il s’agit de baiser, aimer un combattant quand il s’agit d’obtenir le respect de ses droits. Aimer un être simple et naïf quand il s’agit de retrouver de la légèreté. Aimer sans scrupule celui dont il a besoin au moment où il en a besoin. Dire son infidélité brutale, sourde, impitoyable. Son égoïsme inavoué. Et froid.
Comment ai-je pu ainsi me perdre ? Qu'est-ce qui fait mal, alors ? D'être pris de haut par un tel va-nu-pieds ? Le fait est : j'ai été happé par ce minable. Et je m’interroge encore : qu’est-ce qui donne à cette pépite crottée, digne d'une pauvre Hélène, ses accents enchanteurs ?
Me faut-il parler de son regard naïf, presque apeuré, tendu et effacé ? De son œil noisette affaissé sous une paupière fragile ? De son sourire toujours un peu énigmatique ? De son crâne rasé à la Barthez qui dissimule la blancheur de ses cheveux ? De son grain de beauté au dessus de sa lèvre gauche, du lobe de ses oreilles fondant en bouche, et de son épaule courbée ? Est-ce son côté moine bouddhiste qui me l’a rendu attachant ?
Me faut-il aussi évoquer ce parcours atypique, qui l’a fait osciller de la musique à la médecine ? Pas de cette médecine superficielle qui compte les globules et prescrit les antibiotiques, mais de la médecine de l’intime, de l’âme, de celle qui dépoussière les sinuosités de la vie et qui cherche à éclaircir l’humanité au sein même de ses pires perversions, de cette médecine si proche de la musique, vibrante et ingrate, sensible au plus haut point, de celle qui t’échappe sans cesse parce qu’elle résonne trop, toujours, avec ta propre vie.
Ce parcours qui lui a fait choisir la France pour échapper à la honte, choisir de tout perdre pour tout gagner, et qui sans cesse le laisse livré à lui même, en peine avec son temps ?
Me faut-il encore évoquer son rêve d’amour, son rêve fou de recevoir sans cesse tout ce qu’il ne réclame pas, tout ce qu’il ne réclamera jamais parce qu’il a été élevé comme ça et que l’on ne peut pas se corrompre en tout ? Cette incroyable patience et insupportable réserve qui fait qu’on ne sent pas arriver le point de la rupture ? Son sens inné du symbole, l'attention fine dont il est doté pour te capter et dire d'une petite touche ce qu'il a perçu de toi ?
Saiichi, je l’ai aimé parce que je redevenais beau. Avec lui, je retrouvais un port altier, je retrouvais les goûts, les sens, le sens. Je voyais mon sourire comme un deuxième soleil et mes caresses acquerraient un pouvoir hypnotique. Ma peau se déridait, mon regard s’éclaircissait. Ma poitrine s’ouvrait au monde. Et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir.
A ses côtés, je vivais. Dans l'amour pour lui, je vivais. Son amour me magnifiait. Nous nous reflétions l'un dans l'autre, nous miroitions ensemble les clartés de la lune, nous traversions les saisons, et les océans.
Auparavant, le Japon m’était indifférent, désagréable même, arrogant et soumis. Il m’a ouvert de nouveaux espaces de curiosité. J’ai mis le doigt dans des infractuosités voluptueuses, il me restait donc un monde à découvrir. Un alphabet, une nouvelle musique, des saveurs inconnues. Je n’étais plus blasé, plus aigri, plus apathique. Il y avait un avenir où se projeter. Etait-il beau ? Peu importe, il stimulait mes viscères et une vibration, une essence, s'était remise à sourdre en moi.
Saiichi, tu n’as pas voulu savoir jusqu’où j’étais prêt à aller par amour pour toi. Tu n’as jamais voulu le savoir.
Et moi aujourd’hui, je ne sais plus jusqu’où je suis en train de mourir sans toi. Je ne veux pas le savoir.
Mon dos se voûte à nouveau. A nouveau mes yeux hésitent face au regard des autres. Le monde se meurt et il m’en est indifférent. Je n’ai de pensée que pour mes pensées et mes pensées ne sont faites que de larmes. Il est inutile à présent de croire que je m’en sortirai. Parce que quelle que soit l’œuvre du temps, quel que soit mon lendemain, quelle que soit la forme que prendra mon souvenir, une source est désormais à sec et ne se rafraîchira pas.
Ton cœur battant, ton cœur câblé au mien pourrait sans doute lui redonner du rythme, amorcer un nouvel apprentissage. Ta peau sèche et chaude pourrait sans doute redonner à ma peau les souvenirs de ses pulsations. Ta détresse ou ton découragement pourraient sans doute réveiller des instincts de survie et de fierté. Seul toi, Saiichi, pourrait faire repartir la machine, mais ton cœur bat ailleurs. Ta peau vibre ailleurs. Ta détresse se perd ailleurs.
Tu t’es enfui sous mes yeux sans que je n’y puisse rien parce que tu te fuyais. Un jour tu reviendras vers toi, tu reviendras vers moi. Saiichi sera à nouveau Seiji. Et il se souviendra.
J’espère que je serai encore vivant.
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