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19 février 2013

deux anges au secours des bains Gellért

les deux anges et le pagne de coton.jpg

Bon ben voilà, c'est l'heure de faire une croix sur les bains Gellért. Ça fait longtemps que ça couvait. Le plus beau des établissements thermaux de Budapest, celui qui porte le mieux les traces du sécessionnisme architectural, d'une ornementation en émail sans pareil... Il fallait bien finir par le donner aux touristes. Ou plutôt, le leur vendre. Et à bon prix. On y entre désormais pour deux fois plus cher que partout ailleurs, et la totalité de l'endroit est mixte. Maillot obligatoire, on est prié de venir avec greluche et compagnie. Même la section aux bains de vapeur, où pourtant certains s'aventuraient pour se rincer l’œil, ni vu ni connu, bobonne disposant de sa propre section pour femmes, est désormais rendue aux familles... Après le Kiraly, la chasse aux pédés continue, mais au final, c'est toute une population locale, habituée de longue date, qui est chassée des lieux.

Pour moi, ça restera le bain où pour la première fois je laissais une main d'homme s'approcher et me caresser, dans le grand bassin à 38 degrés. J'avais trente et un, trente-deux ans, et mon cœur battait à 150. Ça restera une atmosphère où, ensuite, je n'avais qu'à me baisser pour y trouver un plan. Mon épuisette n'y revenait presque jamais vide, et beaucoup devinrent de vraies liaisons. Ça restera le jeune et vigoureux administrateur du Kampinsky, qui cherchait à ajouter du piquant à la relation qui le liait au correspondant du New York Times : je garde un souvenir ému de la prière dite à table, le soir où je connus avec eux mon premier plan à trois. Ça restera Gabor, le premier qui me fit découvrir la sodomie, dans laquelle il investissait une énergie que je ne retrouverai plus... Ça restera Misi, une de mes premières déceptions car j'ignorais alors qu'il fut possible de se lasser en amour...

J'avais l'air un peu con, cet après-midi, à demander mon pagne en coton aux garçons de bains, à l'entrée de la section "vapeur". Ils m'ont expliqué que le maillot était maintenant obligatoire. Je tombais des nues et de toute façon je n'étais pas équipé. J'ai demandé si je pouvais y entrer nu, ils m'ont donc répondu que c'était désormais mixte. Ils m'ont invité à louer un maillot à l'entrée, ce que je n'étais pas prêt à faire, préférant envisager de me faire rembourser les 20€ déboursés. Ils m'ont alors tendu un grand drap, de ceux qui sont mis à disposition pour se sécher, et devant mes yeux ébahis m'ont invité à rentrer dans les bains avec. Je n'avais plus d'échappatoire.

J'étais seul dans cette tenue. J'avais plié le drap en quatre dans le sens de la longueur pour qu'enroulé autour de ma taille, il ne descende pas plus bas que mi-cuisse. La greluche s'est vite faite repérer, avec son maillot une pièce, ou deux pièces, le plus souvent fleuri et coloré, parfois avec son petit bonnet sur la tête. Note qu'elle n'y était pour rien, la greluche, ignorante de toute la volupté gâchée, se laissant juste gagner par la magie des espaces, des ornements et des parcours relaxants qu'elle pouvait là se concocter.

Me restait l'eau chaude, pour ne pas perdre tout mon droit d'entrée, résigné à laisser filer le temps.

GellertBaths01.jpgLe corps principal de la section vapeur est composé de deux grands bassins qui se font face, avec entre les deux, une allée carrelée, bordée des deux grands escaliers concaves qui plongent de part et d'autre dans les bassins. L'un d'eux, à gauche en entrant, est à 37 degrés. L'autre, initialement à 38, comme il est gravé dans la mosaïque qui le surplombe, a été poussé à quarante, histoire sans doute de complaire à la greluche, toujours friande de grandes chaleurs. C'est toutefois là que je les ai vus.

Dans le mur du fond, face aux escaliers, et bien centrées, sont installées deux fontaines, presque symétriques. De grandes niches voutées de plus de angels on tortue gellert.JPGtrois mètres de haut, creusées dans chacun des murs, se font face, à l'intérieur desquelles une fontaine balance trois jets depuis la gueule de félins en bas-relief. Au dessus des jets, les figurines diffèrent. A gauche, un ange debout porte une cruche. A droite, sur une tortue d'eau, deux petits anges sont assis en amazone, blottis l'un contre l'autre, et regardent avec inquiétude, sous eux, le chemin où s'engage leur monture. Le mur est couvert de grands carreaux de céramique bleu émeraude, à la jointure desquels sont incrustés des médaillons de couleur, en damiers. La voute est bordée de motifs naturalistes. Les anges sont émaillés de la couleur de la peau. Ils étaient là, dans le bassin de droite, sous le regard inquiet des angelots protecteurs, semblant s'impatienter dans leurs quarante degrés de fausses pudeurs.

Je ne sais pas ce que le plus glabre des deux a remarqué en premier de mon désarroi, de mon pagne exotique, ou de mon orientation sexuelle. Ce qui est sur, c'est que me voyant, il a pensé son après-midi peut-être sauvée. Je n'avais plus trop le cœur à batifoler. Et puis quand je vois un couple, j'ai toujours l'impression qu'ils ne peuvent rien chercher de mieux à se mettre sous la dent, vieux jeu que je suis. Je suis allé me chauffer au sauna. Et là, ni une ni deux, qui vient s'asseoir près de moi, dans la salle du milieu où j'étais seul, non pas sur la grande banquette restée vide, mais sur le petit côté où l'on ne pouvait que se frôler ? Mon grand Michel, c'est son nom, il me le dira plus tard, dans son petit maillot noir qui déjà l'encombrait.

Bref, contre toute attente, nous finîmes dans une cabine de douche. D'abord juste Michel et moi. Puis avec Daniel, le deuxième ange, son ami.

Michel aime se masturber pendant qu'on lui lèche les couilles, c'est son truc. Daniel aime être sucé à gorge profonde, et diriger lui même, impérial, le mouvement de la tête et de la bouche. Normal, donc, qu'ils aient eu besoin d'un troisième larbin...

Au Rudas hier, le gars aimait avaler le foutre avant de se faire masturber ivre de ce nectar. Un autre aimait être masturbé en tenant une bite dans sa main.

Et moi, je ne sais pas ce que j'aime. Je sais ce que je n'aime pas. Je n'aime pas qu'on me pince les tétons, ça me fait mal et je débande aussitôt. Je n'aime pas trop d'insistance sur mon gland : il devient vite douloureux. Je n'aime pas qu'on m'oblige à sucer du fond de la gorge. Daniel m'a refroidi, même si j'ai joué le jeu. J'aime être enculé, mais plus par fantasme que par réelle expérience du plaisir. J'ai peu éduqué mon anus à l'élasticité qui sied à l'exercice. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair. Ça dépend aussi de la consistance du membre, de sa taille, de sa forme, de sa vigueur, ça dépend de la constitution des couilles, toutes ne sont pas nécessairement affriolantes, ça dépend de l'abdomen et de la gueule du bonhomme. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair.

Je me retrouve ici mettre à jour mes connaissances dans ce domaine. J'up-date mon logiciel sexuel, loin de toute urgence. Y voir plus clair. Et me reconnecter à moi même. Peu importe s'il faut commencer par se perdre un peu.

Je n'irai plus au Gellért. Sauf peut-être pour y accompagner des amies. C'est dommage, les deux anges à la tortue venaient enfin de se trouver des prénoms.

05 novembre 2012

souvenirs et contrepoints

Cimetiere.jpg

Jeudi sonnait le vingtième anniversaire de la mort de papa.

Bizarrement, j'ai d'abord beaucoup pensé à Sylvie, peut-être parce que je l'ai revue récemment. Sylvie était la secrétaire générale des Jeunesses communistes. Nous nous étions beaucoup côtoyés, avant que je ne parte à Damas pour mes études d'arabe - autant que pour échapper à une a carrière politique. Elle avait su m'annoncer la nouvelle avec tact. J'étais dans un état d’affolement car je n'avais pas reçu le premier télégramme qui m'annonçait le décès, mais seulement un second qui me donnait l'heure du vol où une place m'avait été réservée. Je n'arrivais pas à joindre maman, le téléphone de la maison était sans cesse occupé et le pressentiment grondait. Depuis Damas, la ligne était terriblement intermittente. Je ne sais pas d'où m'était venue l'intuition que Sylvie saurait, mais elle n'avait pas semblé surprise de m'avoir en ligne, ni même de m'entendre incrédule. Elle m'avait juste dit que ma mère essayait de me joindre, qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle avait une mauvaise nouvelle à m'annoncer, que mon papa était mort, que ma mère serait rassurée de savoir que j'étais prévenu. La suite - l'étourdissement où je me trouvais en rentrant chez moi préparer ma valise, puis en retournant à l'institut français retrouver mes nouveaux amis avant de décoller vers Paris - je l'ai racontée là.

J'ai beaucoup aussi pensé à Menem. A Charles de Gaulle, il m'avait attendu pour faire le voyage de Marseille avec moi. Puis le voyage de Puybrun, juste après l'hommage public rendu à Gardanne, le dernier voyage pour mon père, dans un lourd corbillard gris métallisé.

Il y avait eu le tumulte, la famille, les voisins, ma grand-mère qui gérait, entourait et oppressait ma mère, les couleurs resplendissantes d'un automne élégiaque. La messe, donnée par un prêtre-ouvrier de nos amis mais que ma mère avait malgré tout choisi d'éviter.

Jeudi a sonné le vingtième coup de cette histoire.

Nous n'avons pas eu, cette fois, les belles couleurs d'automne qui nous avaient alors accompagnés. Même ma belle sœur n'a pas voulu nous accompagner au cimetière. Mon frère, ma mère et moi y avons marché seuls. Igor virevoltait autour de nous avec son appareil photo, glanait quelques images morbides pour je ne sais quel travail graphique à venir.

Le sol était humide, quelques tombes à l'abandon faisaient l'objet d'une procédure de reprise, et la cimetiere-de-campagne.jpgmousse s'y amassait dans les cavités. Les autres avaient été abondamment fleuries la veille, le cimetière était propre. Avoir perdu un parent un 2 novembre est un privilège.

Mon frère avait sculpté un masque dans une citrouille. A notre arrivée, mercredi soir, une bougie animait ses yeux exhorbités, concession au goût des traditions de ma belle-soeur. Il m'a dit qu'il avait croisé Jean-Claude, et qu'il l'avait reconnu sans l'ombre d'un doute.

Jean-Claude, c'était le fils du notaire. Quand nous venions, enfants, passer un mois chez ma grand-mère (avant de partir, l'autre partie des vacances, faire du camping sauvage en montagne avec nos parents), nous étions invariablement les parigots, les têtes de veau et les têtes de chiens des mômes de notre âge. Après les deux-trois jours de reprise de contact, nous vivions avec les autres, jouions à leurs jeux, perdions le même temps dans les mêmes langoureuses inactivités, parfois tapions dans un ballon ou allions nous baigner à la rivière, mais nous restions néanmoins toujours les parisiens aux têtes de gogoles toujours bonnes à rabrouer.

Même lorsque, installés près de Marseille, nous ne vivions plus à Paris depuis longtemps.

partie de émptanque.jpgIl n'y avait que jean-Claude et Dominique, avec qui la complicité allait plus loin. Ces deux-là, leur truc, c'était la pétanque. On jouait entre-nous, tout le temps. Le matin, l'après-midi, le soir tombé à la lumière des réverbères. Les week-ends, lorsqu'à l'occasion d'une fête de village s'annonçait un concours de boules, alors c'était la mobilisation générale. Il m'arrivait parfois de compléter leur triplette. Mais souvent, ils faisaient doublette et j'étais leur plus fervent supporter.

L'adolescence passée, j'ai cessé de venir passer toutes mes vacances à Puybrun. Militant étudiant, je "tenais" le parvis des facs pour proposer l'adhésion aux nouveaux inscrits, ou je partais faire de grands voyages de solidarité avec les jeunes communistes. Je venais une semaine, de-ci de-là. J'ai arrêté de les voir. Jean-Claude habitait de l'autre côté du village, de toute façon. Quant à Dominique, devenu maladivement timide, plus encore que sa mère, il devint rare de le croiser même subrepticement, quoi que partageant la même place de village.

Odette, la mère de Dominique est devenue, au fil des ans, une amie très proche de ma mère. Une complice. Elle s'était beaucoup occupée de ma grand-mère avant que la perte totale d'autonomie n'oblige à avoir recours à un établissement. Elle entretient, aujourd'hui encore, le jardin de notre maison de famille, y cultive son partager et nous régale d'une partie de sa récolte. Lorsque les saisons sont à l'heure, elle aime me conduire dans ses coins à girolles, dans un donnant-donnant où nous troquons, elle ses secrets moi ma voiture. Hélas, cela fait déjà plusieurs années que je rate le coche ! Au détour des bavardages d'été, je sais que la complicité de Jean-Claude et de Dominique ne s'est jamais éteinte, qu'ils se voient encore beaucoup et qu'ils courent désormais les concours de boule les plus prisés et les mieux dotés.

A l'évocation de sa rencontre avec Jean-Claude, j'ai dit à mon frère ma surprise de voir son amitié avec Dominique avoir survécu à toutes ces années et à l'âge. Le fils du notaire et le fils du maçon, le notable et le cantonnier. Mon frère m'a répondu, narquois, que cela tenait sans doute au fait qu'il s'agissait plus que d'une simple amitié...

La vache !

C'est vrai qu'ils font l'un et l'autre figure de vieux garçons, les deux seuls du village, d'ailleurs. L'autre Dominique a repris la boucherie de sa vieille tante Aline et nous régale d'une saucisse dont Puybrun 24.jpgla recette se transmet de génération en génération. Les genoux en charpie mais marié, il a un grand fils, plus que beau gosse, qui se prépare déjà à prendre la suite. Quant aux deux garçons de la boulangère, les frères Galtier, ils prospèrent, l'un dans les bars-tabac du Vaucluse, l'autre dans la grande agriculture.

Un souvenir longtemps enfoui a surgi en entendant l'allusion de mon frère : Dominique, sa sœur Josy et leur maman avaient été nos voisins, avant qu'ils ne doivent rendre à mon grand oncle, ou plutôt à sa veuve, la maison qu'ils louaient, attenante à  la nôtre. Nos "jardins de devant" communiquaient par un petit portillon rouge. Une fois - nous avions alors quoi, six ou sept ans ? - nous nous étions cachés sous le banc, Dominique et moi, et nous étions montré nos zizis en gloussant. Ma seule vraie expérience de touche-pipi jusqu'à mon coming out tardif.

girolles.jpgSe montre-t-on les zizis entre garçons sans nourrir un fantasme, une attirance, sans cultiver une orientation sexuelle particulière ? Qui se réalisera ou non, d'ailleurs, mais la question d'un coup m'est venue et avec elle, une autre, beaucoup plus fantasmée, sur la relation qui est celle aujourd’hui de ces deux amis d'enfance et de vacances. Trouble.

Fin septembre, les girolles avaient été en retard, fin d'été trop seche. Début novembre, elles s'en étaient déjà allées, décapitées par la vague de froid. Je me suis replié sur des promenades en plein champ, sur quelques vieux rosés des près - deux-trois jeunes pousses attardées, triste cueillette en vérité ! - avec à la clé, malgré tout, une belle poêlée de mousserons ! Saisis à l'huile, rehaussés d'une jetée de vinaigre balsamique, il ne leur a manqué que quelques lamelles de figues, en contre-point sucré.

Samedi, dans la douceur de l'après-midi, nous avons fait une grande marche et sommes repassés maison de ferrandou.jpgdevant une des très belles demeures du village et de ses alentours. Une vielle bastide en promontoire avec, en contre-bas sur la route de Chatou, un grand portail de pierre tuilé. Son propriétaire arrachait du lierre et, presque honteux d'être vu dans cette tâche, s'est excusé, d'un jovial accent anglais : "Ça ne m'arrive que tous les quinze ans, ne vous inquiétez pas !...".

Il nous a parlé de sa maison, acquise trente ans plus tôt, de ce magnifique portique vieux du XVIIe siècle, d'une imitation réalisée à grand frais par un voisin néo-bourgeois mort six mois après l'avoir achevé. Il en est venu à évoquer les pianos qu'il a installés dans "ses ateliers". Pour répéter, car il est baryton, en est-il venu à nous dire. A son âge, David Wilson-Johnson - c'est son nom - est fatigué de se soumettre aux caprices des metteurs en scène, mais il sillonne encore la terre entière pour des concerts ou des récitals. Il a échappé de justesse à Sandy, quittant Boston sur le fil, poussé par des vents qui l'ont ramené sur Paris en quatre heures et demi.

Il sera le 23 mai au Musée d'Orsay pour chanter un répertoire italien ancien. Contrepoint musical à notre séjour quercynois. Mes voisins de là-bas.

12 février 2012

Isabelle et la Cité radieuse

citeradieuse.jpg

J'ai vécu quelque années à Marseille. Ce segment de ma vie - bien que désormais relativement court au regard de ma quarantaine avancée - ne sera jamais anecdotique. C'est là que j'ai le plus douloureusement aimé, que j'ai le plus vaillamment combattu le démon homosexuel reclus dans ma grotte intime. C'est là que j'ai tissé, patiemment, ardemment, un paravent de valeurs, d'engagements, de relations, qui ont fait de moi ce que je suis. Et que je me suis endurci dans d'apparentes douceurs.

Cinq ans pour une licence de physique, la moitié d'une maîtrise, une première vie commune, de chaleureux rassemblements pour la libération de Nelson Mandela, un rôle de leader dans le mouvement étudiant contre la loi Devaquet, la rencontre avec un Liban chassé par la guerre et, au delà de tout ça, un goût pour le reste du monde.

Il y avait avec moi à la fac Saint-Charles, parmi le groupe d'étudiants communistes que je fréquentais, une jeune fille de caractère, très belle je crois, le teint blanc, le cheveux noir et court, le profil anguleux, l'allure fière, cigarette évidemment, un aplomb rassurant. Parents bourgeois, culture intellectuelle, esprit revêche... Une évidente maturité. On dirait aujourd'hui bobo de deuxième génération.

Avec Isabelle, on était sûrs d'avoir des discussions aiguisées. Elle avait une façon de rire maîtrisée mais plaisante. Ses fâcheries n'étaient pas feintes. Avec le recul, je pense qu'au delà des combats du moment, c'est le charme de Menem qui nous fédérait. J'étais jaloux de l'attention qu'il lui réservait. Elle étudiait les sciences naturelles.

A l'époque, Ronald Reagan semait la terreur en Amérique Latine, empêchant les révolutions d'éclore. latest-team-nicaragua-040811.jpgL'école que nous partions construire au Nicaragua, au cours de l'été 1984, était à la fois un acte de solidarité pour le petit village isolé de Mirazul del Llano, et un acte de guerre contre l'impérialisme américain. C'est dans ce projet que nous nous sommes le plus liés avec Isabelle : collecte de fonds, portes-à-portes, attente inattendue dans un hôtel de La Havanne à cause d'une erreur d'aiguillage, rencontre avec une pauvreté extrême où se lisaient dignité et espoir, et puis compte-rendus, fabrication d'un diaporama, réunions publiques...

Les parents d'Isabelle habitaient avec elle dans la Cité radieuse, un grand duplex que j'ai eu une fois, une seule fois, l'occasion de visiter : l'appartement était vaste, inondé de lumière selon mon souvenir, haut de plafond grâce à une configuration en mezzanine, sobrement meublé. Il dégageait le bien-être, à mille lieues de l'impression assez quelconque que me laissait la barre de béton - la maison du fada, comme disaient les marseillais - devant laquelle je passais chaque fois que je me rendais à l'autre fac, celle de Luminy. C'est ce jour-là, sans doute, que j'ai eu l'intuition de la différence de milieux d'où nous étions issus - mais ceci était peu de chose à côté de notre camaraderie.

Pendant et après le mouvement Devaquet, en décembre 1986, Lutte ouvrière était très actif et sa stratégie était de proposer des rendez-vous de discussion avec les militants étudiants les plus investis, et d'expliquer la lutte des classes, le capitalisme et la révolution mondiale. J'avais moi-même été séduit, un temps, par tant de pureté idéologique, et j'étais allé deux ou trois fois à un de ces entretiens menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierparticuliers de purification idéologique. Avant d'y mettre un terme car j'avais eu peur non seulement de cette vision de l'action qui conditionnait tout à l'éveil des masses et de leurs consciences endormies, reléguait le changement à ce mythique soulèvement planétaire, mais surtout de ce mode de fonctionnement où l'éducation, les lectures, la préparation idéologique primaient sur le lien social et la vie réelle. Je m'étais vu glisser dans une secte. J'appartenais à une tradition qui avait depuis longtemps renoncé aux cités radieuses et aux lendemains qui chantent.

Je n'avais pas prêté attention au fait qu'Isabelle, de son côté, était entrée dans ce jeu, trouvait dans ces échanges éclairés des réponses à ses questions et peut-être une façon de satisfaire son goût pour une certaine radicalité intellectuelle. Ou peut-être avais-je cru que nos liens tissés dans l'aventure nicaraguayenne seraient forcément plus forts que les pichenettes sectaires de quelques urluberlus de circonstance.

Un jour, elle est partie. Elle nous avait sans doute déjà quittés idéologiquement depuis plusieurs mois. Et elle est devenue une militante de Lutte ouvrière. Nous perdions une jeune femme de charisme, brillante, radieuse. Inéluctablement aussi une amie. Intellectuelement, j'étais inconsolable mais je n'avais plus de prise et de toute façon, je commençais à regarder ailleurs. Paris frappait à ma porte.

On m'a dit que lorsque s'est posée, récemment, la question du remplacement d'Arlette Laguiller comme porte-parole de LO, elle avait été pressentie, avant finalement que ne lui soit préférée Nathalie Arthaud.

menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierMais il y a le feu à la Cité radieuse. Avec 0,5% des intentions de vote, la petite Arthaud, pourtant assez sympathique, a du souci à se faire.

Je garde une vraie nostalgie de ces années et des moments partagés avec Isabelle. Je regrette sans doute encore que nous n'ayions pas eu, à l'époque, une "maison de fada" à faire briller dans ses yeux impatients, qui nous aurait permis de la garder près de nous. Car avec le temps, j'ai aussi plus de détachement à l'égard de ce que sont les cultures politiques, les appareils et les stratégies, qui me paraissant tellement dérisoires à côté des réelles évolutions du monde, des souffrances humaines, et des utopies subversives.

31 août 2011

quand Bruno Julliard comes in

bruno-julliard-tetu.jpg

Voilà une histoire qui me rappelle quelque chose, et me renvoie encore quinze ans en arrière. Bruno Julliard a choisi la fin de l'été pour faire publiquement et sobrement, à travers une interview dans Têtu, son coming out. On pourrait lui reprocher de ne pas l'avoir fait quand il était en charge de l'Unef, banalisant la chose d'un authentique mandat public. Responsable des questions d'éducation au PS, c'est moins sexy que Président du premier syndicat étudiant. Mais où en était-il, alors, avec lui-même, au temps de ses combats contre le CPE et de sa nouvelle gloire ? 30 ans, c'est le bon âge pour s'assumer, s'autoriser l'adolescence de l'intime et s'affranchir des contraintes de l'extime... bravo Bruno, et bienvenue au club !

L'homosexualité n'en finit pas de faire des siennes dans le monde de l'éducation. Au moment où les nouveaux manuels scolaires de SVT s'autorisent enfin, pour les classes de 1ère, une approche ouverte de l'identité sexuelle, y intégrant les dimensions sociales et culturelles de la construction de la personne humaine, et même la notion d'orientation sexuelle - en stricte application des programmes scolaires - des parlementaires rétrogrades, évidemment de droite, s'en émeuvent et invitent les pouvoirs publics à un autodafé pédagogique ! A gerber, vraiment, surtout quand on sait le poids de la chose écrite, et de la parole institutionnelle, à l'âge où l'on se découvre homosexuel.

Le sinistre Vanneste, mais aussi Eric Raoult, Bernard debré (mon Dieu !), 80 authentiques criminels qui portent dans le rouge de leurs mains la pathétique destinée de tous les jeunes qui se suicident (treize fois plus que les jeunes hétérosexuels, estime-t-on) en raison précisément de l'encombrante découverte de leur orientation sexuelle...

02 août 2011

la proie, ce prédateur en puissance

naked man.jpg

Je suis retourné aux bains Király. Par acquis de conscience. Et aussi parce que l'ami de Renauld, rencontré à Rudas vendredi, m'avait assuré que bien que mixtes désormais, il arrivait, sous l’œil connivent d'un surveillant complaisant, une fois partie la dernière greluche et malgré le port obligatoire du maillot, qu'il s'y passât des choses... intéressantes. Lui-même d'ailleurs, pas plus tard que le mardi précédent...

Donc, un détour de curiosité s'imposait.

Bien mal m'en prit. Peu de monde, par rapport aux affluences orgiaques que j'y connus. Peu de femmes d'ailleurs. Sept, en vérité, samedi en fin d'après-midi. Deux Hongroises cinquantenaires, qui papotèrent ignorantes du reste du monde, comme elles l'eurent fait un jour réservé aux femmes. Et cinq moitiés de couples, toutes trentenaires, qui ne décollèrent pas de leur homme - hors-mis dans les pièces les plus chaudes ou les bains les plus froids, la témérité étant une vertu qui se suffit à elle-même -, se livrant sur eux à quelque massage du cuir chevelu ou des trapèzes. La plupart, des touristes en proie à l'ennui, dont tu pouvais prévoir le diagnostic mitigé : endroit étonnant, dommage que ce soit si sale...

Bref, pas de quoi me rasséréner d'une visite au Palatinus où dans la journée, sous des rafales de vent violentes et glaciales, hors mis deux kilomètres de crawl et autres nages, je n'eus rien de mieux à me mettre sous la dent qu'un retraité californien qui prolongea charnellement les anecdotes dont fourmille le City Boy, d'Edmund White, que je suis en train de lire. Un peu de chaleur pour un mauvais coup, je n'y perdais pas au change, pardi ! J'ai juste évité de m'interroger sur la responsabilité de sa pension vis à vis de la crise grecque et des instabilités monétaires de la zone euro. Après tout, il n'avait pas son fonds spéculatif en bandoulière.

Depuis la semaine dernière, j'expérimente quelque chose. Je me laisse pousser le bouc. Juste autour de la bouche. Je teste, on verra bien. Je sens que j'arrive au bout d'un glissement et qu'il me faut agir. Entre trahir mon âge d'un poil grisonnant et arnacher mon visage du trait de caractère qui lui manque, je cherche à me redonner un semblant de charme. Je tente. Comme dans un protocole médical. Je prendrai une décision esthétique à la fin du mois.

Tous ces bains, le Gellért, le Rudas, surtout le Király, ont connu avec moi un âge d'or. Ou plutôt, j'y ai eu mes heures de gloire. J'avais trente et un ans. Je pénétrais dans un établissement et les regards convergeaient. Je sentais la convoitise. Je n'en ressortais jamais bredouille. Parfois, je me croyais déjà király,király gőzfürdő,thermes,gay,les crocodiles du király,hongrie,tourisme gayvieux, étant passé à côté de mes vingt ans. Mais m'initiant à un tout nouveau style de vie, mon charme était à son zénith. Il y avait alors dans les bains ces hommes âgés, ventripotents, que l'on appelait les crocodiles et que je ne voyais pas, sachant d'instinct clouer mon regard sur une pêche prometteuse, qui ne m'échapperait pas, et me fermer au reste. Seul leur visage dépassait de l'eau, au niveau du nez et des yeux, ils circulaient lentement, silencieusement, en cercles qui se resserraient autour de toi, les mains trainantes sous l'eau, espérant effleurer - ou empoigner pour les plus audacieux - la partie de toi qui les ferait vibrer. Une fois attrapé ainsi un bout de fantasme, ils se retiraient dans le bain d'à-côté, petit et chaud et se paluchaient entre eux, sans te perdre du regard, pour finir rassasiés. Les jeunes, sans considération pour une condition qui pourtant nous menaçait tous, glosaient sur ces prédateurs inoffensifs.

J'y suçai ou caressai des queues par dizaines, auxquelles je ne sais plus donner de prénom. J'y éperonnai des morceaux magistraux, de toutes nationalités. J'ai été ainsi troublé, samedi, de retrouver sur le banc supérieur de la salle des vapeurs un de ces jeunes couples en maillot de bain, là-même où je fis ma première pipe à Péter, il y a quinze ans, inaugurant ma première vraie liaison homosexuelle.

J'ai plaint ces jeunes couples, livrés à l'ennui, d'être si peu à leur place, d'ignorer tout de leur usurpation, d'être incapables de se fondre dans les scènes dont ils occupaient pourtant la scène, d'en concevoir même de la répugnance.

La page Király semble bien tournée... Le Rudas, tout en regards tamisés, lui a pris la place, c'est évident. Mais je ne suis plus le même.

Désormais, les garçons qui me plaisent m'esquivent sans même me toiser. J'essuie dans l'eau des revers à répétition. En quinze ans à peine, j'ai basculé, changé de rayon. Ventripotence et mains-qui-traînent en moins. A quel moment s'est opéré le glissement ? L'été 2007 fut tendre et truculent. J'y cueillis l'impossible amitié amoureuse. 2009 avait pu encore être un été de jubilation tranquille. Même l'hiver 2010... Quand ai-je franchi la ligne ? Ai-je basculé, ou en en ai-je simplement pris conscience ? Ai-je perdu ma grâce, ou plutôt ma confiance ? La fin du Király, le seul bain où les jeux étaient ouverts, pèse-t-elle sur ma perception ?
Il y a bien-sûr eu Renauld, du bout des doigts, Bernard, l'ingénieur du bâtiment, gouailleur, rieur et rondouillard, à l'audace bien française, un Magyar solide, qui hier m'a pris avec violence tandis que je philosophais seul sous la douche du Rudas sur ma vigueur disparue, Steve, ce vieux beau californien, rapiécé aux tatouages et aux piercings de couturière... des pis-aller.

Budapest ne m'est pas qu'un marigot, ça m'est surtout une paisible retraite, et j'ai su en profiter. Demain, c'est le retour.
Mais mes prochaines chroniques s'intituleront peut-être "mémoires d'un crocodile".

07 décembre 2010

sonate d'hiver

Mes séjours à Budapest sonnent toujours le réveil de quelques souvenirs peu glorieux. Je suis passé au marché de Noël samedi, avant l'opéra. Il neigeait. J'ai renoncé à y acheter une saucisse grillée, mais y ai trouvé un bonnet et un portefeuille. En descendant de la place Déak tér, je suis passé à côté du majestueux Kempinsky Hôtel et me suis souvenu de l'un de mes premiers amants, un Allemand, qui en avait été le jeune gérant. Très grand, et à l'appareillage impressionnant, il était marié - ou l'avait été - avait une petite fille qui vivait en Allemagne avec sa mère, mais pourtant assumait son homosexualité. Cette situation me paraissait incroyable, moi qui démarrais une double vie et ne concevais pas de sortie du placard. Son petit ami était un Américain, le représentant à Budapest du New York Times : raffiné, lunettes d'intello, une beauté à la Matt Damon et extrêmement puritain. Invités un soir, nous avions précédé notre dîner d'une prière de bénédiction. Après quoi, je connus mon premier plan à trois.

Auparavant, j'avais retrouvé Misi aux bains Király, un amant des premiers temps, lui aussi : oh! pas pour longtemps, c'est un spécialiste du zapping. Avocat d'affaire, expert en stocks exchange, son business prospère : il fait chaque année en dix mois le résultat des douze de l'année précédente. Il s'est offert un corps de culturiste.

J'ai repensé à Péter, mon premier amour hongrois, cadre dans une banque, qui a versé dans la politique plus pour sauver sa peau que pour tracer une destinée au monde, et qui a cessé de me donner des nouvelles.

Mon Dieu... dois-je être fier de tout ce gratin avec lequel j'ai fricoté ?...

Pendant deux jours, le soleil a refait son apparition. Le manteau de neige subsistait, parfois épars, et resplendissait. Je suis monté hier vers les hauteurs du château, retrouver un des plus beaux points de vue sur la ville. Pour la plupart, les groupes de touristes ne s'écartaient guère du bastion des pêcheurs et de l'Église Saint-Matthias, où je ne suis plus entré depuis des années, depuis qu'ils ont instauré une billetterie. Et je le regrette, parce que c'est l'église la plus chaude et la plus accueillante que je connaisse, chaque centimètre carré de ses mûrs et de ses colonnes y est peint. J'y ai parfois entendu de l'orgue et des chœurs.

La grande terrasse derrière le palais présidentiel était interdite d'accès, en raison de travaux ou du gel, je ne sais pas. Il régnait autour un grand calme. Je m'en suis approché, et me suis arrêté à proximité d'un vieux monsieur, à peine plus grand que la  normale, assis sur un banc, légèrement penché sur son accoudoir, les jambes rapprochées et les pieds projetés vers l'avant. Une statue comme on en trouve ici et là dans Budapest. A taille humaine et à hauteur de main. Sans promontoire ni grandiloquence. La posture de l'homme m'a ému. Je l'ai touché. Caresser son épaule m'a rassuré. J'ai tenté de voir de qui 134760109_ee7e875463.jpgil pouvait s'agir mais ne trouvais d'abord que le nom de l'artiste qui en a coulé le bronze. Et puis sur le banc de pierre, taillé mais caché sous une épaisse couche de glace, j'ai discerné "Zoltán Kodály". Une sonate pour violoncelle a commencé à me courir dans la tête. Comme un trop long silence.

Plusieurs mètres au dessous du muret, le flanc de la colline était immaculé. J'ai respiré quelques bouffées de ce paysage familier, le Parlement et l'Ile Marguerite dans ma perspective. J'ai regardé en contre-bas. Un instant m'a parcouru l'idée de tout arrêter. En finir là, maintenant, sans vieillesse, sans tristesse. M'offrir une fin écarlate dans un lieu que j'aime, à l'écart de tout, sans préméditation. Après tout, je n'ai rien fait de bien grand, mais n'ai rien de plus grand à accomplir. Pourquoi donc, et derrière quoi désormais courir ? Derrière qui ? La tâche blanche m'appelait. Maman, pensè-je, c'est juste mieux comme ça : j'ai tout donné de ce que j'avais, et ma vie fut déjà belle et pleine à côté de bien d'autres vies, alors... J'ai sorti mon sandwich au fromage et au salami, y ai mordu à pleine dents, et j'ai tourné autour de Kodaly. Arrête ! Arrête avec ta sonate pour violoncelle seul ! Donne-moi plutôt des rondo hongrois ou d'autres danses populaires ! Un destin !

Nous avons échangé vendredi soir des propos désabusés, avec mon ancien collègue irakien. Lui qui avait fondé sa vie sur le renversement de Saddam Hussein, voilà qu'il n'a toujours pas pu mettre le pied dans le nouvel Irak : pire qu'avant, pour la sécurité, pour les minorités, pour la corruption... Et dire que nous étions tant engagés, dans notre jeunesse tardive, emplis de la certitude d'être plus forts que tous les pouvoirs économiques.

Nous ne nous étions pas revus depuis douze ans. Sa femme a tenté de nous dire que le monde n'était peut-être pas tellement devenu pire, que c'est nous qui étions simplement devenus vieux, et avions perdu nos rêves. En fait, cette idée parfois m'apporte un peu de réconfort. Saint-Loup, un jour où il était de passage à Paris m'avait dit la même chose alors que je ne cessais de gémir sur nos espoirs perdus. J'aimerais tant qu'ils aient raison, que  je ne sois qu'un vieux con à l'instar de ceux que je dénonçais autrefois, et que les jeunes d'aujourd'hui aient à leur tour des combats et des rêves pour conduire le monde quelque part. Mais j'ai peur que les choses ne soient plus graves, hélas.

Mon ami travaille toujours comme ingénieur dans une société de construction. Il a du travail, ça va pour lui. Au fil des années, il s'est également fait un nom comme traducteur de romans ou de nouvelles Recto_etre_sans_destin.jpgdu hongrois vers l'arabe. Il m'a appris que c'est lui qui avait traduit en arabe le livre majeur d'Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, Être sans destin. J'en ai ressenti une immense fierté, que je ne peux pas te décrire, tellement ce livre est grand, bouleversant, et à lire, absolument à lire. Kertész s'y efforce de retrouver ses yeux d'enfant, sa naïveté d'enfant, son ignorance d'enfant, son écriture d'enfant pour raconter l'horreur de holocauste à travers des événements qui s'enchaînent sans préjuger des suivants. C'est d'une force incroyable, à la hauteur d'un Primo Levy.

Peut-être d'ailleurs faut-il parfois replonger dans cette histoire là pour se rappeler que même lorsque les destins s'échappent, des forces jaillissent de l'humanité pour égayer le monde de quelques belles sonates et lui donner un fragile sursis.

06 novembre 2010

mes années chrysalide

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J'avais pressenti que ce serait un rendez-vous avec ma jeunesse, je n'avais pas anticipé tout ce que cela allait vouloir dire. Ma jeunesse ? C'est-à-dire mes années Liban, notre âge d'or. Ou plutôt notre âge meuble, celui où maléables, on prend forme sous la pression appliquée des événements et des premières passions. Et de quelques légitimes exaltations.

Cette page était tournée depuis belle-lurette, j'en gardais une nostalgie lointaine, et nos rencontres occasionnelles avec Menem et sa famille seules en perpétuaient le souvenir.

En retrouvant Ghassoub et Ghina, les deux patauds de la bande venus comme moi entourer Menem, les plus enrobés, les plus maladroits avec la langue française, mais aussi les plus doux et les plus généreux, les plus fidèles en fin de compte - comme en atteste leur présence aux obsèques de tante Margot, j'ai réalisé que ce que j'appelle mes années Liban est en fait constitué de deux strates distinctes.

Il y a d'abord eu ma vie à Marseille, la rencontre avec Menem, et dans son sillage avec les wagons d'étudiants libanais envoyés en France par la fondation de Rafiq Hariri - qui vouait sa colossale fortune constituée sur les chantiers pharaoniques de la péninsule arabique, à la construction de sa future clientèle politique.

De 1983 à 1988, je vibrais au rythme d'un Liban occupé mais en résistance, des pères morts loin de liban_angoisse.jpgleurs enfants, des cousins incarcérés et torturés, des espoirs naissant et des désespoirs s'installant. Je vivais la guerre par procuration, bien posté dans le camp d'une vision laïque, non-confessionnelle et démocratique de l'avenir. Il n'était pas si difficile, à vingt ans, d'être captif d'une fascination amoureuse pour ces jeunes garçons, riches d'une expérience infiniment plus mûre que la mienne. J'y sombrais et souffrais, me complaisais dans cette souffrance qui était devenue comme ma drogue. Une drogue secrète dont les ravages se dissimulaient dans un coin invisible de mon crâne. Il y avait Hadi, Khaled, Abdallah, Raoul, Joseph, et de nombreux autres. Ali, évidemment. Autant de prénoms qui ont refait surface par le seul miracle de nos retrouvailles avec Ghassoub et Ghina, parmi ceux de Soha, Rima, et bien-sûr de Soumaya.

Et puis il y a eu cette deuxième couche, qui vint recouvrir la première - je ne l'avais pas jusque-là complètement perçu - l'effacer, presque l'écraser. Entre 1991 et 1995, le Liban était enfin en paix civile, demeurait juste une parcelle de son Sud encore occupée dans ce qu'Israël appelait sa "bande de sécurité". Je vivais à Paris et le reste de la bande s'était également dispersée. J'avais participé à un camp de jeunesse près de Beyrouth durant l'été 91, le premier été de la reconstruction. Les jeunes Libanais, tous plus ou moins militants, dont la plupart avait porté des armes, étaient en proie, sans préparation, à la question de l'après. Comment entrer dans l'après-guerre, quand on n'a connu que la guerre ? Comment gérer le rêve "laïque, démocratique, non-confessionnel", quand c'est un autre projet qui se met en place, pétri de fragilités, d'injustices et de frustrations, mais quand les armes sont rendues ?

Les discussions que nous avions avec ces jeunes étaient d'une richesse inouïe, illuminées par leur esprit de l'accueil et leur sens de la fête. Quand je partis à Damas l'année d'après pour apprendre "sérieusement" l'arabe, retournant quelques fois à Beyrouth rendre visite à ces nouveaux amis, puis durant mes années d'étude à Saint-Denis, jusque vers mon départ pour Budapest où ma vie a pris un autre tour, c'est avec ces jeunes-là que j'ai entretenu mes relations les plus intenses. Sans charge amoureuse, d'ailleurs, mais avec une proximité affective profonde.

Ces visages, ces souvenirs, ces amitiés, se superposant à ceux de la décennie precédente, s'y substituèrent subrepticement. Hors-mis Menem, avec qui le fil ne fut jamais rompu - à peine distendu dans la période où il tenta, fort de sa nationalité française, de vivre en Israël avec sa nouvelle compagne - la première génération disparut de ma vie. Sans que j'y prenne garde, puisqu'elle avait ses successeurs.

C'est cette génération qui a repris vie dans la mort de tante Margot. Ces week-ends où nous campions dans son petit appartement de Miramas, matelas étendus dans le salon. Ses plats dont tout le monde vante encore l'exception, jusqu'au curé qui a prononcé son homélie jeudi. Ce dîner avec et autour du chanteur Zyad Rahbani, fils de la grande Feyrouz et lui-même génialissime musicien - qui a réussi avant les autres le mariage du jazz et de la musique orientale - lors de son concert à Marseille, dans la presque clandestinité de la Maison des étrangers. Les soirées d'anniversaire des uns, des autres. Mon été comme animateur d'un centre de loisirs dont le frère de Menem était le directeur - et où je squattais sans vergogne chez tante Margot - la jeunesse ne doute de rien ! Cette traduction, que Menem avait entreprise avec mon aide, parce qu'il avait vu dans un livre politique une contribution majeure à la Résistance libanaise contre l'occupation israélienne, et dont Ghassoub rit encore des maladresses. Nos déplacements en 2CV - mon dieu, même ma dedeuche, je l'avais oubliée...

Nous étions jeunes, nous étions beau, nous avions gagné contre Devaquet, en Afrique-du-Sud le nom de Mandela faisait trembler l'Apartheid, Israël doutait de plus en plus de son oeuvre au Liban, nous étions juste invincibles. Et il ne faut pas faire le reproche aux jeunes d'être présomptueux : c'est ce qui leur donne la force de faire avancer le monde.

C'est curieux, parce que si ces souvenirs s'étaient en partie éteints, en tout cas la précision des événements et des personnages, la meurtrissure, en revanche, la dissimulation, l'autre face de la médaille rongée de mes vérités inavouables, est toujours restée vive. Peu de mes amis s'en doutent, mais je me suis construit plus dans l'art de la souffrance et du secret, que dans l'affirmation ou le combat. Plus dans la lutte contre mes démons que dans celle pour changer le monde. On pourrait en rire, tant le fait homosexuel semble devenu banal.

Mais les chrysalides sont toujours récalcitrantes. Nous étions ensemble, dans ces belles années, virevoltant dans un champ de blé tendre au printemps, baignés de soleil et humant à pleins poumons le rouge vif des premiers coquelicots. Évoluant parmi eux, je tentais juste d'oublier parfois ma prison rose rouge.jpgouatée.

C'est peut-être ce petit morceau de ouate que je jetais sur le cercueil de Tante Margot, au moment d'y déposer ma rose, juste avant que la tombe ne se referme.

27 mai 2010

l'amour, le secret et la poitrine ouverte

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Pourtant, ce n'est plus si souvent que je me mets la poitrine à nu, que je troque le subliminal pour un pétitionnel, que je soigne ainsi dans le creux de mes mains un papillon de jour aux ailes impatientes...

passion-07.jpgAlors j'en remets une couche. En image, cette fois. Des fois que ça délierait mieux les langues... Quel rapport avec ce qui précède ? Ben rien, à part quelques bondieuseries détournées. Celles-ci sont dues à Robert Recker, un photographe allemand qui sait regarder le corps masculin autrement qu'en confessionnal.

J'en profite pour préciser que les illustrations du billet précédent sont le fait d'un authentique maître verrier italien, Diego Tolomelli, à qui l'on doit la restauration de magnifiques églises, mais sur qui les autorités morales sont tombées pour sa "perte tragique du sens sacré", ou sa "désorientation morale scandaleuse"... Je ne te mets pas le lien vers les sites qui s'en offusquent, ils ne le méritent pas.

Ils méritent plutôt ça :

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