04 juillet 2008

et la dialectique, bordel !

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Il y a une chose, parmi d'autres dans lesquelles j'ai grandi, une chose au nom un peu barbare mais qui permet de vivre et de penser dans l'équilibre, et souvent aussi de comprendre le sens du monde sans en désespérer : c'est la dialectique.

Cette notion n'est plus trop en odeur de sainteté, trop associée au marxisme, peut-être. On préfère aujourd'hui l'enfermement dans les deux termes d'une équation. Il te faut aimer, ou il te faut haïr, tu dois être pour ou tu dois être contre, tu dois choisir entre le camp du bien et celui du mal.

Mais quand on a appris à analyser les choses en en recherchant les contradictions, c'est dur d'être constamment ramené à ce mode de pensée binaire. Surtout quand on l'execre, et que comme moi, on pense qu'il mène le monde à un état d'avilissement.

Évidemment, ce serait plus simple. Un homme serait forcément ou un criminel ou un non criminel, dans le premier cas, il devrait être définitivement écarté de la société, dans le second, ce serait une victime potentielle qui devrait être surprotégée. Ça permettrait de se consacrer en entier à la répression et de renoncer à l'aide à la ré-insertion.

Un enfant serait forcément ou un délinquant en puissance ou un petit ange. Ça permettrait de faire des économies sur les valeurs éducatives. Une oeuvre d'art serait ou belle ou moche. Ça permettrait de s'affranchir du devoir de médiation.

Appliqué au vaste champ dit sociétal, ce mode de pensée est conservateur. En politique, il est réactionnaire. Mais appliqué à l'histoire, et à l'histoire des grands hommes, qu'est-ce que ça donne ? Ça donne qu'on n'a plus le droit de reconnaître l'oeuvre d'un homme, et d'en contester les dérives. Ses contradictions personnelles, les intérêts contradictoires avec lesquels il doit composer, qui sont pourtant objectivement le moteur de l'histoire, doivent être sortis de l'analyse.

Gandhi fut un incontestable leader pacifiste, qui a fait avancer l'indépendance des peuples et la cause pacifiste comme nul autre, pourquoi essayer de comprendre, alors, l'origine de son nationalisme hindou ? De Gaulle fut un incontestable chef de guerre dans la résistance à l'occupation, pourquoi alors interroger son rôle dans la question coloniale ? et quant aux dirigeants des pays dits socialistes de la fin du XXè siècle... alors n'en parlons même pas. Tous des vendus au bolcho-totalitarisme stalinien, fermez le ban !

J'ai parfois l'impression d'être rendu à ce stade où l'expression de toute nuance est inaudible.

Tiens, par exemple, j'ai parlé une fois dans un billet de Fidel Castro. Une seule fois, c'était le 25 février. C'était ici, et j'écrivais cela :

"J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré...).

Mais tout sclérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait".

Dans ces mots, il y a "profonde dérive totalitaire", il y a la répression contre les homosexuels, il y a la "sclérose" d'un régime. Mon billet était d'ailleurs illustré d'une photo du film Avant la nuit, dont la lecture du livre m'avait profondément bouleversé.

Mais rien n'y fait, je suis forcément l'adorateur d'un dictateur, puisque je me refuse à considérer que ces dérives signifient la supériorité che_and_fidel_castro.jpgabsolue et définitive des régimes capitalistes, l'insignifiance des injustices profondes qu'ils génèrent ou la dangerosité de leurs propres gangrènes fascisantes. Ou qu'elles étaient forcément inscrites par avance dans l'aventure révolutionnaire du début. Peut-être aussi parce que je crois qu'elle a libéré les Cubains d'un joug néo-esclavagiste, et qu'elle a incarné (qu'elle incarne même souvent encore, en de nombreux endroits d'Amérique latine) un vrai espoir émancipateur (oups ! un autre gros mot...). Et parce que je ne passe pas non plus par pertes et profits la vivacité du débat dont la société cubaine reste capable, envers et contre tout, ainsi, mais c'est un autre sujet, que son rapport excessivement décomplexé au sexe, s'agisse-t-il d'homosexualité.

Aujourd'hui encore, dans le Monde, une jeune auteure cubaine, Wendy Guerra, raconte comment son dernier roman "Tout le monde s'en va" interdit à la vente à Cuba, circule en photocopies partout dans l'île, et lui est régulièrement soumis pour une dédicace, au vu et au su de tout le monde. Cette société est obstinément vivante.

La dialectique, ce n'est pas une pirouette pour trouver des circonstances atténuantes au crime. Il y a ce qui n'a pas lieu d'être discuté : les Staline, Hitler, Pol-pot, Mussollini ou autres Pinochet sont d'obscures dictateurs, point. Il y a ce qui se discute : jusqu'à quel point le modèle occidental de la démocratie est-il vraiment universel, peut-on laisser des peuples donner à leur société d'autres règles démocratiques, qu'ils lui jugeront plus adaptées ? Et puis il y a tout le reste, tout ce qui se cherche pour tenter de sortir notre monde et nos peuples des ornières où ils sont, écrasés par l'argent.

Cuba a été le symbole de la résistance à cet impérialisme financier, c'est sans doute aujourd'hui ailleurs que s'expérimentent des voies plus prometteuses. La gauche européenne n'est malheureusement pas la plus audacieuse de ce côté-là...

Ah ! Tiens, il paraît même que ça s'arrange à Cuba sur le front des droits de l'homme : l'Union européenne vient pour cette raison de lever ses sanctions économiques...


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19 juin 2008

Europe : plus qu'à peaufiner le travail

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Donc résumons nous :

  • La semaine dernière, le 10 juin, l'Europe a adopté la Directive "temps de travail"(accord entre les ministres des affaires sociales des 27 États membres). La durée maximale hebdomadaire de travail, auparavant fixée à 48 heures, pourra atteindre 60 ou 65 heures, au nom de dérogations résultant d'accords directs entre employés et employeurs. Le temps de garde des médecins pourra ne plus être compté comme du temps de travail.
  • Hier, à midi, malgré de très nombreuses mobilisations, le Parlement européen a avalisé la Directive retour. L'amendement de rejet wozniak.jpgprésenté par la gauche unitaire européenne a été écarté. D'autres amendements progressistes qui auraient obligé à aller à une seconde lecture ont aussi été rejetés. Une grande partie du Parti Socialiste Européen n'a même pas appuyé ses propres amendements, ce qui a donné une très large majorité à la droite. Il n'y aura donc pas de seconde lecture. La directive prévoit, entre autres, la possibilité d'incarcérer et d'expulser des mineurs non accompagnés, de déporter les immigrés vers des pays qui ne sont pas leurs pays d'origine et de leur interdire de revenir dans l'Union européenne pour une période pouvant aller jusqu'à cinq ans à compter du jour de leur expulsion. Elle porte à 18 mois la durée possible d'enfermement dans des camps de rétension pour étrangers. Dans la version finale du texte, ont été supprimées diverses garanties et dispositions destinées à permettre aux immigrés d'introduire des recours légaux contre leur expulsion, ce qui pourrait priver les immigrés souhaitant demander l'asile politique d'exercer ce droit essentiel.
  • La semaine dernière, l'Irlande a rejeté cette Europe-là par référendum, mais tous les dirigeants européens s'accordent à dire que ça ne doit pas remettre en cause le processus de ratification du traité de Lisbonne.
  • Et dans 10 jours, Nicolas Sarkozy, principal initiateur de ce "mini-traité", prend la présidence de l'Union européenne pour six mois.

A quoi doit on s'attendre ? La Directive "travailler plus", c'est donc fait, la Directive "gagner moins", ça aussi c'est fait (y'a même pas eu besoin de Directive d'ailleurs, le marché s'en occupe tout seul). La Directive "camps d'enfermement pour les noirs et les arabes, accessoirement pour les asiats", ça aussi c'est fait... Reste la Directive "les vieux au turbin", la Directive "interdiction du droit de grève" (heu ! pardon, on dit "service minimum"), la Directive "zéro centime pour l'audiovisuel public", la Directive "interdiction de référendums sur les institutions européennes"... Finalement, il lui reste un peu de boulot quand même pour nous la peaufiner, notre belle petite Europe qu'on aime.

17 juin 2008

Nicu Sarkozescu

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Les dynasties, en politique, elles ne datent pas d'aujourd'hui. Mais il devient rare dans nos contrées qu'elles soient aussi visibles. "Sur les pas de son père", dit-on. Et dans son Département de prédilection. A peine élu conseiller général, le voilà donc président du groupe du parti de son père. Après avoir été l'artisan de l'élection folklorique de Neuilly-sur-Seine.

Puis maintenant il fait dans le people avec la fille d'un grand patron, pour pas être en reste sur le côté bling-bling. est-ce qu'il ira loin, à ce rythme, le petit Jean ?

Ça me rappelle une histoire. C'était il y a vingt un ans environ. A Bucarest, dans un des rares hôtels internationaux de la ville. Avec quelques représentants d'organisations étudiantes, nous attendions, à proximité d'un buffet, dans une grande salle art-déco pompeuse. Nous venions de participer à un séminaire étudiant international, sans grand intérêt, d'ailleurs. Il devait venir nous saluer. Nous honorer. Moué...

Quand Il est entré, nous nous sommes figés. Il y avait autour de Lui deux bimbos superbes, blondes et voluptueuses. Il n'a pas quitté ses lunettes de soleil. Il s'est planté comme ça au milieu du hall, il a parlé devant un micro dressé, les jambes demi écartées, une pulpeuse de chaque côté. A la fin de son discours, on Lui emmenait ses invités. Du haut de mes 22 balais, je me suis fais tancer avec la même vulgarité : Il n'était "pas content" des relations qu'il y avait avec les Français. Mais pas content du tout. Même les Hongrois et les Allemands (de l'Est) pouffaient de ce protocole ringard.

C'est à peine trois ans plus tard que la tête de son père et de sa mère tombèrent. Son peuple en révolution avait des références... La sienne les a rejointes 7 ans plus tard. Il s'appelait Nicu Ceaucescu.

Moralité : le pouvoir dynastique ne prémunit pas contre les cirrhoses du foi. Brrr !...

16 juin 2008

Evo Morales, la conscience humaine et les députés européens

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Le fait est suffisamment rare pour être noté. Un chef d'État étranger interpelle l'Union européenne sur sa politique migratoire.

Evo Morales est président de la Bolivie depuis bientôt trois ans, un des premiers chefs d'État d'Amérique latine issu des communautés autochtones. Il invoque, dans une adresse solennelle que j'ai découverte ce matin dans l'Humanité, l'époque où l'Europe réglait ses problèmes, ses famines et ses crises financières en envoyant ses fils peupler les Amérique. Il parle du poids des retombées de l'immigration d'aujourd'hui sur les équilibres économiques de son pays. Et surtout, il livre une belle leçon de droits humains au continent qui a vu naître "les lumières".

Il le fait en termes précis, crus, justes, en référence à une histoire que l'on fait trop souvent passer en pertes et profits, alors qu'elle structure fondamentalement les inégalités de développement. Il le fait en en appelant à la conscience des députés européens qui s'apprêtent à voter, mercredi, la Directive Retour, justement appelée la "Directive de la honte" parce qu'elle prévoit l'enfermement - oui, l'enfermement - pendant 18 mois d'étrangers irréguliers, quelque soit leur ancienneté dans le pays d'accueil.

Il le fait en rappelant que comme État souverain, il dispose lui aussi d'une arme : celle de réintroduire des procédures de visas à l'encontre des Européens, qui bénéficient jusque là de toutes les facilités pour circuler dans la plupart des pays du monde comme en terrain conquis.

14 juin 2008

L'Europe, au régime monarchique ?

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Qui peut dire que l'Irlande ne fait pas partie de l'Europe ? De cette Europe dont elle a connu l'histoire, traversé les guerres, les oppressions, les replis nationalistes ? De cette Europe qui lui a apporté la paix, qui lui a tendu la main, qui l'a aidée à se développer ? Qui peut dire qu'elle ne s'y reconnaît pas ? Qu'elle lui tourne le dos ?

Des 27 pays membres, l'Irlande est donc le seul pays qui aura dit "non". Parce qu'elle aura "du", par obligation constitutionnelle, soumettre la ratification du traité de Lisbonne à un référendum. Les 18 autres pays qui ont déjà procédé à la ratification l'ont tous fait par voie parlementaire.

Voilà où nous en sommes avec l'Europe, ça commence à ressembler à un immense gâchis. Les soi-disant bâtisseurs d'Europe se mettent à avoir peur du peuple. Et quand le peuple est consulté, il dit - et c'est tant mieux - "assez!". C'était arrivé en France, et aux Pays-Bas. Ça fait ainsi déjà trois pays où la méfiance a pris le pas sur la dynamique, vu autrement : où la résistance l'emporte sur la soumission. Une Guiness pour "fêter" ça ! Et qu'auraient dit les autres s'il y avait eu consultation ?

Pourtant, ils continuent : ils disent, contre toutes les règles de droit qui prévoient qu'un seul "non" met fin au processus, que les ratifications doivent se poursuivre. Ils adoptent, comme en début de cette semaine, une directive pour faire passer de 48 à 65 heures hebdomadaires la TempsModernes.jpgdurée légale maximum de travail en Europe. Ils adopteront le 18 juin prochain une directive de la honte qui fera passer à 18 mois la durée possible d'enfermement des personnes sans papier. Ils cassent les systèmes de retraite, la gratuité des soins, les solidarités, ils précarisent l'emploi, ils culpabilisent les chômeurs et les sanctionnent. Et ils s'étonnent.

Prennent-ils seulement la mesure des risques qu'ils prennent, ou qu'ils nous font prendre, à s'enfermer ainsi dans le déni de démocratie pour le seul profit de leur projet monétariste et financier ? En voulant le faire passer aux forceps, savent-ils seulement à quels types de réactions cela pourrait conduire ?

Ils font de l'Europe - et en inscrivent profondément cette image dans les consciences citoyennes - l'institution politique et administrative la plus anti-démocratique, la seule qui s'affranchit de la souveraineté des peuples. Déjà qu'elle apparaît loin, la voila désormais dotée de règles autocratiques, auto-proclamées, telles les monarchies de droit divin en leur temps.

Silence dans les rangs !

Que tu rejettes leur vision libérale, et ils t'accusent d'être anti-européen, voire nationaliste. Comme ils te taxent d'être conservateur quand tu défends des acquis sociaux. Leur vision du monde est celle d'êtres humains au service d'une machine économique, et non d'une société au service des humains. Ils s'acharnent à construire le monde à l'envers, à pousser les feux de la croissance quand notre planète suffoque et ses ressources s'épuisent, à proposer la multiplication des hyper-machés et des hard-discounts pour répondre au problème des bas salaires (quelle médiocrité que leurs trouvailles !), à dénaturer nos territoires, à détricoter notre lien social, à nous rendre la vie impossible.

Merde ! Ils sont même prêts à transgresser leur propre État de droit si tu dis "non" alors qu'ils avaient prévu que tu dirais "oui".

Alors, écrivant cela, je n'en suis pas quitte de ce que devrait être l'Europe, de ce qu'elle pourrait être, du travail d'invention. Tu n'en es pas quitte non plus. Il y a du boulot pour la construire. D'Irlande à la Hongrie, on peut s'y mettre dès maintenant. La gauche prend une sacrée responsabilité quand elle retarde, par faiblesse ou crainte, ce chantier-là.

Parce que si une chose est sûre, avec Sarkozy président de l'Europe pour six mois, entiché de, John Major, de Berlusconi, et d'Angela Merkel, on est mal barrés. L'Europe est mal barrée.

18 mai 2008

six mois, le faux rythme

955525102.jpgSix mois, donc.

Rassure-toi, je ne vais pas te bassiner avec ça encore pendant des semaines. Mais, ça fait quoi au juste, six mois ?

Ça fait les premiers "ahreu" des marmousets, soit. Ça fait la moitié d'une année, DONC le dixième de la durée d'un mandat présidentiel. Putain, à peine le dixième ! C'est donc rien du tout, en fait. Un peu comme le premier deux-cents mètres d'une séance de natation, celui où tu t'élances sans fatigue, donc sans précaution, et au terme duquel tu as l'impression que non, c'est vraiment pas ton jour, avant finalement de trouver ton rythme. Six mois, le moment trompeur.

Six mois, c'est aussi l'heure de vérité. C'est quand Sarko faisait encore illusion, mais déjà plus trop parce qu'on commençait à attendre des résultats. Quand il ne pouvait déjà plus endormir complètement les uns en tapant sur les autres. Quand a commencé à se percevoir qu'on était peut-être tous dans la même galère, et que ce n'était ni en cassant les 35 heures, ni en reculant l'âge de la retraite, ni en supprimant des dizaines de milliers de postes dans la fonction publique, ni en expulsant à tout va des étrangers sans-papier, ou en faisant basculer sans raison les migrants dans l'illégalité, ni en faisant payer leurs soins aux malades... que la vie de qui que ce soit s'améliorait, ou que l'avenir s'éclaircissait, hors mis pour ceux qui sont déjà tout en haut de la pyramide.

Il lui aura fallu six mois de plus pour nous dire que la solution aux problèmes de pouvoir d'achat, c'était de laisser se construire encore plus librement les hyper-marchés alors qu'on en crève ! C'était de permettre aux vieux de cumuler leur retraite et un emploi ! Quelle sera la gueule de notre société, au terme de ses cinq ans ? Combien de temps, et de luttes, il va nous falloir pour recommencer à croire en ce que tout le monde s'évertue à nous dire impossible. Et à le réclamer. Et à le construire, alors que nos acquis d'hier ne seront que champ de ruine.

Et la gauche, aura-t-elle, a-t-elle le courage de seulement se prononcer pour porter des utopies nouvelles, pour oser revendiquer - et fort, encore - le droit au temps libre et à l'épanouissement humain, la nécessité d'une sortie du productivisme, y compris s'il le faut par la décroissance, le développement des services publics ?... Combien de fois six mois, il va lui falloir, à la gauche, pour ne plus être à la traîne du mouvement social, mais pour porter des espoirs audacieux, pour s'attaquer vraiment au pouvoir de l'argent et des marchés, pour nous faire rêver de solidarité et d'humanité ?

Je ne serai peut-être pas dans la rue, ce 22 mai, question d'échéances, mais j'espère qu'il y aura du monde. Et de l'espoir en fête.

Ceci pour dire que ce blog a quelque chose de fondamentalement dérisoire. Je devrais peut-être y faire plus de politique, y écrire plus mes convictions. Mais de la politique, j'en ai trop fait pour refuser coûte que coûte de l'enfermer dans une bulle.

Ah ! autrement, six mois, j'ai calculé, ça doit faire aussi près de 20 cl de sperme. Ça, c'est pour la légende !

10 mars 2008

Seiji, retrouver nos matins clairs

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Dimanche matin, Seiji dort encore. Je descends le rejoindre. Dans l'obscurité. Il m'attendait dans son sommeil. Il finit sa nuit et je connais mon deuxième réveil. Je suis content qu'il soit venu à la maison prendre un peu de repos, de réconfort et de soutien.

Je t'en ai parlé de Seiji, de sa belle âme, du regard si délicat qu'il porte sur la France, malgré ce qu'il endure pour exister. Tu as beau le savoir, tu as beau avoir même manifesté contre ces nouvelles lois sur l'immigration, quand tu te retrouves confronté à leurs conséquences concrètes, tu sombres dans une abîmes de perplexité et tu te dis : mon Dieu, comment avons-nous pu laisser faire ça. Tu penses à Matin brun. Désormais donc sur le territoire de notre bonne vieille France, si tu es étranger, tu ne vaux pas plus qu'un chien. Quand bien même tu y vis depuis plusieurs années, tu participes à sa vie sociale et culturelle, tu y as des amis et des amants, et tu y travailles en CDI. Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...

Mon récit s'était arrêté sur les dents serrées de Seiji, deux mois durant à la fin de l'année dernière, pour ne pas mettre exposer sa demande de renouvellement de titre de séjour aux aléas d'un arrêt maladie. Et par son inévitable hospitalisation de janvier, parce que'on ne dissimule pas impunément un lumbago à son propre corps. Il venait alors de recevoir un "récépissé" - ce terme est barbare, mais c'est un trésor - accompagné de l'invitation à venir retirer sa carte de séjour à partir du 27 février. Seulement voilà, un fonctionnaire zélé a rattrapé son dossier. Il l'a examiné, non pas à la loupe, d'un oeil plutôt distrait semble-t-il, au contraire, mais à repéré une chose. Une toute petite chose. Entre l'emploi qu'il occupait au moment où lui fut accordée la première fois une autorisation de travail, non pas comme travailleur temporaire, mais comme salarié, et celui qu'il occupe aujourd'hui, au moment du renouvellement de son titre de séjour, il perçoit un salaire inférieur de 250 euros.

C'est dur, quand on vit à Paris, de perdre 250 euros par mois. Ça oblige à faire des choix de vie qui peuvent-être drastiques, ça implique des renoncements, un changement de train de vie, des sacrifices. Ça rend la vie plus difficile. Le cinéma et les concerts, il faut moins y penser. Les retours au pays, il faut les espacer. C'est dur, mais quand tu as ta vie en France, tu patientes, tu te dis que viendra le temps où tu réussiras à décrocher un boulot plus intéressant, où tes connaissances seront reconnues. Tu sais qu'il faudra du temps, mais tu t'organises et tu y crois.404083052.jpg

Seulement voilà, les lois Sarkozy de juillet 2006 prévoient une chose : en cas de "modification substantielle des conditions de travail et de rémunération", la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) peut te refuser le renouvellement de ton autorisation de travail. Elle en a le droit. Un fonctionnaire a le droit de décider que, puisque tu gagnes moins d'argent, tu n'es plus légitime à rester vivre en France. Qu'importe ta vie, qu'importe tout. Un chien, je te dis !

Et là, une machine infernale se met en route: le 25 janvier, on te convoque en urgence à la préfecture pour te confisquer la lettre d'invitation par laquelle t'apprêtais à aller retirer le sésame attendu. Le 15 février, la DDTE t'informe de sa "Décision" de ne pas te renouveler ton autorisation de travail, en raison de "modifications substantielles etc...". Et le 29 février, la préfecture t'informe en recommandé que, attendu du refus de renouvellement de ladite autorisation de travail, le Préfet a rendu un arrêt qui t'oblige à quitter le territoire sous un mois.
Sous un mois.

Seiji a un mois pour faire son deuil de cinq années de sa vie, de cinq années de construction de relations sociales, un mois pour sécher les larmes de ses amis, de ses amours, de ses amants, de ses camarades d'orchestre... un mois pour tout plaquer !

Ou alors, nous avons un mois pour empêcher ça. L'avocate n'est pas pessimiste. La DDTE a commis moultes erreurs dans sa "Décision" de non renouvellement : dans les libellés, ils se sont planté de date de naissance, de nationalité (ils ont fait de Seiji un cambodgien), de numéro d'étranger, et même de sexe. Et puis quand on travaille dans un même secteur d'activité et que ta baisse de salaire n'est pas telle qu'elle te fait basculer dans la précarité, avec impossibilité de payer le loyer par exemple, c'est plaidable. Plaidable. Mais en attendant...

Il faut se préparer à affronter une perte d'emploi, à vivre quelques semaines, quelques mois, en situation irrégulière, à se cacher ou au moins à faire attention. Il a de la chance, Seiji, il n'est pas noir, il n'est pas arabe, il n'est pas chinois non plus. Et pourtant, comme eux, si nombreux à connaître ce calvaire sans disposer de soutien, il doit apprendre désormais à vivre comme un chien.

407617794.jpgDans le lit ce dimanche matin, l'espace de quelques caresses et d'un baiser, le temps d'une parenthèse d'amour, sexe tendu et peau ardente, l'espace d'un matin clair, il a échappé au rêve qu'il fait désormais chaque nuit depuis que la lettre de la préfecture lui est arrivée : il y descend de son appartement parisien, deux flics l'accompagnent, il a les mains menottées dans le dos.

04 mars 2008

ambition réussite ?

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Un certain Jacques Verdier a déposé hier cette lettre dans ma messagerie, et je ne sais pas s'il en est lui-même l'auteur. Mais comme elle est révélatrice de l'hypocrisie des temps, que nous sommes dans la quinzaine épistolaire et que je suis particulièrement sensible à la condition des professeurs de collège en ce moment, je te la donne à lire. Édifiant !

J'en profite pour glisser un lien vers un billet que j'ai beaucoup aimé parce qu'il parle avec subtilité de la fragilité de l'enfance. Ça se passe là. A propos d'adolescents, j'en ai rencontrés quelques uns, attardés ceux-là, durant ma belle soirée de samedi. Je te promets de t'en parler jeudi.

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"Bonsoir,

Vous savez tous que j'occupe depuis cette rentrée la fonction de Principal d'un Collège dit "difficile", classé "Ambition Réussite". 82% des élèves sont issus de catégories socio-professionnelles très défavorisées. Un Collège ghetto, avec ses problèmes quotidiens, et les problèmes de violence dans le quartier.

Je suis très fier d'avoir travaillé pendant plusieurs années à Meaux, puis dans la banlieue de Lyon pendant 4 ans, et aujourd'hui ailleurs dans le Rhône. Fier d'être fonctionnaire de la République, d'assumer cette mission de service public tant décriée.

Ce soir, ma fierté m'a abandonné. J'ai honte. J'ai surtout honte de devoir affronter le regard des professeurs, des surveillants, des partenaires extérieurs, des parents d'élèves et des élèves.

Vous vous souvenez tous de la promesse de notre président de la République pour ne pas laisser les "orphelins de 16 heures" à la rue ?1671235411.jpg
Vous vous souvenez des annonces de M. Darcos, Ministre de l'Éducation nationale, à propos de la mise en place de l'accompagnement éducatif, ce dispositif devant accueillir tous les collégiens de 16 heures à 18 heures ?

La circulaire a paru au journal officiel le 13 juillet 2007. Je l'ai découverte en détails au moment même où je prenais mes fonctions au Collège X fin août, comme tous mes autres collègues Principaux de Collèges en Éducation prioritaire (près de 1500 Collèges dans toute la France).
Je me suis mis en quatre pour mettre en place ce dispositif, car je suis un fonctionnaire responsable. J'ai mis mes opinions de citoyen dans ma poche, et j'ai tout fait pour que ce dispositif soit un succès.

Je rappelle à tous que cet accompagnement éducatif devait concerner les élèves volontaires, encadrés par des enseignants volontaires.
Sur 365 élèves, j'ai réussi à en convaincre 225: 61,5 % de l'effectif total. La moyenne dans le Rhône tourne autour de 28 %.

Sur 47 enseignants, j'en ai convaincu 29. Je suis allé solliciter la MJC du quartier pour mettre en place un atelier de danse urbaine. J'ai sollicité le Centre social pour mettre conjointement en place l'aide aux devoirs, 3 fois par semaine. 100 % des élèves de 6ème étaient inscrits à cette dernière action. J'ai sollicité une compagnie artistique pour mettre en place un atelier d'écriture. Les professeurs ont ensuite proposé un atelier de sciences physiques, un club journal des collégiens, une activité escalade, trois groupes de soutien en mathématiques, deux groupes de soutien en français. J'étais en pourparlers avec un club d'échecs et un autre de rugby pour enrichir l'offre.

J'ai même réussi à débaucher un danseur de la maison de la danse, qui vient de partir pour le cirque du soleil à Las Vegas....

Tout cela a bien sûr un coût. Vous vous en doutez. 

L'Inspection académique et le Rectorat nous ont transmis courant octobre 2007 une enveloppe d'heures pour les professeurs et les intervenants extérieurs (pour ces derniers, ces heures devaient être transformées en vacations, payées 15 € de l'heure).

Je disposais de 1476 heures. C'est à partir de cette enveloppe que je n'avais pas demandée que j'ai construit mon offre. J'ai informé les parents d'élèves, et le 12 novembre, les actions se sont mises en place. L'aide aux devoirs avait commencé dès le 20 septembre. Les élèves étaient pour la plus part d'entre eux très heureux.

Début décembre, j'ai mis en paiement auprès du Rectorat les heures effectuées en septembre, octobre et novembre: 398 heures.

Cet après-midi, mardi 29 janvier 2008, réunion officielle à l'Inspection académique. L'inspecteur d'Académie préside la réunion, flanqué de ses deux adjoints et de deux chefs de service. Configuration inhabituelle. Curiosité puis inquiétude.

L'Inspecteur d'Académie ne le dit pas explicitement, car nous sommes tous soumis au même devoir de réserve. "Le dispositif n'est pas supprimé, mais on a réduit la voilure". On a seulement supprimé les heures pour le faire fonctionner. Au lieu des 1476 heures, je n'en ai plus que 397 pour terminer l'année scolaire. Cela vient directement du Ministère. C'est identique dans toutes les Académies, l'Inspecteur d'Académie nous l'a 2007631212.jpgconfirmé, comme s'il voulait nous consoler. Tous mes collègues sont dans la même stupeur (40 Principaux de Collège abasourdis).

J'ai dépensé 1 heure de plus que ce à quoi j'ai droit. Et les heures effectuées en décembre et en janvier ne sont pour l'instant pas honorées (j'ai compté 221 heures pour ces 2 mois). Je n'en ai plus les moyens. C'est noble le bénévolat, mais, là, on atteint des limites...

Concrètement, dès lundi prochain, 4 février 2008, toutes les actions décrites ci-dessus s'arrêteront, faute de moyens. Je ne vous fais pas de dessin.

Oui, j'ai honte ce soir. Honte pour les élèves. Honte pour les parents d'élèves. Honte pour les profs. Honte pour les partenaires extérieurs. Je ne sais toujours pas comment je vais leur annoncer la chose.

Merci M. Sarkozy pour vos promesses péremptoires. Merci M. Darcos pour avoir démontré la crédibilité du système éducatif français.

Bonsoir les amis, vive la République."

29 février 2008

Diversité artistique et culturelle en danger!

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Aujourd'hui est une journée nationale d'action pour défendre la diversité artistique et culturelle en France. Je ne pourrais pas participer à la manifestation prévue à 15h, place du palais Royal à Paris (voir ici) à l'initiative de plusieurs organisations regroupées au sein de l'Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles. La seule chose que je peux faire, c'est relayer leur message, si juste, parce que je crois très fort en l'art et en la culture, et que j'ai peur d'une société qui ne soutient pas ses artistes et leur travail de création. D'ailleurs demain soir, je m'en vais écouter en concert le coloc de ma copine, qui joue du trombone avec les Starloozes. Ca devrait déchirer.

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L’Etat a décidé de réduire le budget qu’il consacre à la culture. Les acteurs culturels commencent l’année 2008 dans la plus complète incertitude concernant leurs financements. Les plus touchées par ce désengagement de l’Etat sont les associations artistiques et culturelles, compagnies, salles de spectacles, lieux d’accompagnement des pratiques amateurs… qui constituent le vivier de la création et de l’innovation, et sont par leur proximité les premières interlocutrices des populations.

Les baisses annoncées touchent au financement de la création et de la diffusion. Mais plus encore, à l’heure où l’éducation artistique et le droit à la culture pour tous sont affirmés comme prioritaires par le Président de la République, ce sont les aides aux actions culturelles en zone rurale, dans les quartiers, les écoles, les hôpitaux, les prisons… qui sont largement diminuées, voire annulées.

L’Etat, en se désengageant, démantèle le maillage artistique et culturel français, renforce les inégalités territoriales, lamine l’action de proximité et confine les populations à l’offre unique et globale des industries du divertissement.

L’Etat refuse de voir l’importance économique, sociale et symbolique des milliers d’équipes qui font la dynamique artistique et culturelle de notre pays, déjà touchées par la crise du régime d’indemnisation chômage des artistes et techniciens. En faisant reposer les baisses de crédits sur des structures qui sont parmi les plus fragiles du champ culturel, et en centralisant ses moyens sur ses propres institutions, l’Etat met en danger la diversité artistique et culturelle en France.

Il n'y a pas de diversité artistique et culturelle sans diversité des initiatives sociales et économiques et sans reconnaissance réelle du droit culturel de tous les citoyens français.

Par cet appel, il est demandé :


- l’arrêt immédiat des baisses annoncées par l’Etat,
- la concrétisation d’une politique ambitieuse, innovante et démocratique, prenant en compte l’ensemble des acteurs, et notamment l’abrogation et de nouvelles négociations sur le protocole réformant l’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents,
- la mise en place d’espaces de concertation en régions.

26 février 2008

hommage à John Maïna

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John Maïna vivait en France. Jeune sportif kenyan, il s'est suicidé samedi à Meudon. Il avait 19 ans, il venait d'apprendre qu'il était définitivement débouté du droit d'asile. Il avait fui le Kenya pour échapper à l'emprise d'une secte dangereuse. Dans cette vidéo, ses amis lui rendent hommage. Moi aussi.

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