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19 février 2013

deux anges au secours des bains Gellért

les deux anges et le pagne de coton.jpg

Bon ben voilà, c'est l'heure de faire une croix sur les bains Gellért. Ça fait longtemps que ça couvait. Le plus beau des établissements thermaux de Budapest, celui qui porte le mieux les traces du sécessionnisme architectural, d'une ornementation en émail sans pareil... Il fallait bien finir par le donner aux touristes. Ou plutôt, le leur vendre. Et à bon prix. On y entre désormais pour deux fois plus cher que partout ailleurs, et la totalité de l'endroit est mixte. Maillot obligatoire, on est prié de venir avec greluche et compagnie. Même la section aux bains de vapeur, où pourtant certains s'aventuraient pour se rincer l’œil, ni vu ni connu, bobonne disposant de sa propre section pour femmes, est désormais rendue aux familles... Après le Kiraly, la chasse aux pédés continue, mais au final, c'est toute une population locale, habituée de longue date, qui est chassée des lieux.

Pour moi, ça restera le bain où pour la première fois je laissais une main d'homme s'approcher et me caresser, dans le grand bassin à 38 degrés. J'avais trente et un, trente-deux ans, et mon cœur battait à 150. Ça restera une atmosphère où, ensuite, je n'avais qu'à me baisser pour y trouver un plan. Mon épuisette n'y revenait presque jamais vide, et beaucoup devinrent de vraies liaisons. Ça restera le jeune et vigoureux administrateur du Kampinsky, qui cherchait à ajouter du piquant à la relation qui le liait au correspondant du New York Times : je garde un souvenir ému de la prière dite à table, le soir où je connus avec eux mon premier plan à trois. Ça restera Gabor, le premier qui me fit découvrir la sodomie, dans laquelle il investissait une énergie que je ne retrouverai plus... Ça restera Misi, une de mes premières déceptions car j'ignorais alors qu'il fut possible de se lasser en amour...

J'avais l'air un peu con, cet après-midi, à demander mon pagne en coton aux garçons de bains, à l'entrée de la section "vapeur". Ils m'ont expliqué que le maillot était maintenant obligatoire. Je tombais des nues et de toute façon je n'étais pas équipé. J'ai demandé si je pouvais y entrer nu, ils m'ont donc répondu que c'était désormais mixte. Ils m'ont invité à louer un maillot à l'entrée, ce que je n'étais pas prêt à faire, préférant envisager de me faire rembourser les 20€ déboursés. Ils m'ont alors tendu un grand drap, de ceux qui sont mis à disposition pour se sécher, et devant mes yeux ébahis m'ont invité à rentrer dans les bains avec. Je n'avais plus d'échappatoire.

J'étais seul dans cette tenue. J'avais plié le drap en quatre dans le sens de la longueur pour qu'enroulé autour de ma taille, il ne descende pas plus bas que mi-cuisse. La greluche s'est vite faite repérer, avec son maillot une pièce, ou deux pièces, le plus souvent fleuri et coloré, parfois avec son petit bonnet sur la tête. Note qu'elle n'y était pour rien, la greluche, ignorante de toute la volupté gâchée, se laissant juste gagner par la magie des espaces, des ornements et des parcours relaxants qu'elle pouvait là se concocter.

Me restait l'eau chaude, pour ne pas perdre tout mon droit d'entrée, résigné à laisser filer le temps.

GellertBaths01.jpgLe corps principal de la section vapeur est composé de deux grands bassins qui se font face, avec entre les deux, une allée carrelée, bordée des deux grands escaliers concaves qui plongent de part et d'autre dans les bassins. L'un d'eux, à gauche en entrant, est à 37 degrés. L'autre, initialement à 38, comme il est gravé dans la mosaïque qui le surplombe, a été poussé à quarante, histoire sans doute de complaire à la greluche, toujours friande de grandes chaleurs. C'est toutefois là que je les ai vus.

Dans le mur du fond, face aux escaliers, et bien centrées, sont installées deux fontaines, presque symétriques. De grandes niches voutées de plus de angels on tortue gellert.JPGtrois mètres de haut, creusées dans chacun des murs, se font face, à l'intérieur desquelles une fontaine balance trois jets depuis la gueule de félins en bas-relief. Au dessus des jets, les figurines diffèrent. A gauche, un ange debout porte une cruche. A droite, sur une tortue d'eau, deux petits anges sont assis en amazone, blottis l'un contre l'autre, et regardent avec inquiétude, sous eux, le chemin où s'engage leur monture. Le mur est couvert de grands carreaux de céramique bleu émeraude, à la jointure desquels sont incrustés des médaillons de couleur, en damiers. La voute est bordée de motifs naturalistes. Les anges sont émaillés de la couleur de la peau. Ils étaient là, dans le bassin de droite, sous le regard inquiet des angelots protecteurs, semblant s'impatienter dans leurs quarante degrés de fausses pudeurs.

Je ne sais pas ce que le plus glabre des deux a remarqué en premier de mon désarroi, de mon pagne exotique, ou de mon orientation sexuelle. Ce qui est sur, c'est que me voyant, il a pensé son après-midi peut-être sauvée. Je n'avais plus trop le cœur à batifoler. Et puis quand je vois un couple, j'ai toujours l'impression qu'ils ne peuvent rien chercher de mieux à se mettre sous la dent, vieux jeu que je suis. Je suis allé me chauffer au sauna. Et là, ni une ni deux, qui vient s'asseoir près de moi, dans la salle du milieu où j'étais seul, non pas sur la grande banquette restée vide, mais sur le petit côté où l'on ne pouvait que se frôler ? Mon grand Michel, c'est son nom, il me le dira plus tard, dans son petit maillot noir qui déjà l'encombrait.

Bref, contre toute attente, nous finîmes dans une cabine de douche. D'abord juste Michel et moi. Puis avec Daniel, le deuxième ange, son ami.

Michel aime se masturber pendant qu'on lui lèche les couilles, c'est son truc. Daniel aime être sucé à gorge profonde, et diriger lui même, impérial, le mouvement de la tête et de la bouche. Normal, donc, qu'ils aient eu besoin d'un troisième larbin...

Au Rudas hier, le gars aimait avaler le foutre avant de se faire masturber ivre de ce nectar. Un autre aimait être masturbé en tenant une bite dans sa main.

Et moi, je ne sais pas ce que j'aime. Je sais ce que je n'aime pas. Je n'aime pas qu'on me pince les tétons, ça me fait mal et je débande aussitôt. Je n'aime pas trop d'insistance sur mon gland : il devient vite douloureux. Je n'aime pas qu'on m'oblige à sucer du fond de la gorge. Daniel m'a refroidi, même si j'ai joué le jeu. J'aime être enculé, mais plus par fantasme que par réelle expérience du plaisir. J'ai peu éduqué mon anus à l'élasticité qui sied à l'exercice. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair. Ça dépend aussi de la consistance du membre, de sa taille, de sa forme, de sa vigueur, ça dépend de la constitution des couilles, toutes ne sont pas nécessairement affriolantes, ça dépend de l'abdomen et de la gueule du bonhomme. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair.

Je me retrouve ici mettre à jour mes connaissances dans ce domaine. J'up-date mon logiciel sexuel, loin de toute urgence. Y voir plus clair. Et me reconnecter à moi même. Peu importe s'il faut commencer par se perdre un peu.

Je n'irai plus au Gellért. Sauf peut-être pour y accompagner des amies. C'est dommage, les deux anges à la tortue venaient enfin de se trouver des prénoms.

16 septembre 2008

Laurent, l'épilogue (in)attendu

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Dédicace spéciale et multiple, accompagnée d'une reconnaissance que vous n'en avez même pas idée, à Azulamine, Olivier Autissier, Lancelot, JG, Manu Causse-Plisson et M.

Où je reviens vers Laurent. Plutôt : où Laurent revient à moi.

Laurent, tu t'en souviens ?

Une rencontre en 1986, dans un train, au fin-fond de la Sibérie. Un amour secret, enfoui au fond de moi, puis un perdu-de-vue comme la vie en fabrique parfois, mais des retrouvailles et des tentatives maladroites, dissimulées, de lui dire ma flamme dix ans plus tard, sans que je sache dire si c'était par amour sincère ou parce que me projetant en lui je croyais acquerrir le pouvoir de sortir d'un placard de plus en plus inconfortable...

Au bout de ce processus, des lettres, une lettre, surtout, entre ressentiment et provocation. Puis, derrière, l'attente, un silence, un long silence, qui me disait que je devais affronter seul la chose, en sortir seul, m'en sortir seul.

Te racontant cette histoire, et laissant à ces épisodes un goût d'inachevé, je t'ouvrais la porte et tu entrais. Pendant plusieurs semaines cet hiver, tu es venu imaginer la réponse que j'avais du attendre. Ou celle qu'il aurait pu me faire. Et je me mis, aussi, à écrire à sa place. Ce faisant, je crois que nul, ici, ne s'est autorisé à juger. Ni l'homme, ni son choix, ni son attitude, ni son embarras. Moi, j'ai grandi, j'ai compris cette période mieux que je ne l'avais jamais comprise, je me suis en partie découvert à travers ton regard (tu vois, M., c'est à ça aussi que servent les miroirs).

Un matin de la semaine dernière, je trouvais tôt au réveil un courriel dans ma boîte hotmail. En objet, cette inscription "après tout, parce que tu le mérites". Et puis dans le corps du message, une lettre. Sa lettre. Sa réponse. Douze ans après. Il avait trouvé mon blog dans la nuit, et avait lu. Tout.

Je ne dirai rien du contenu de sa lettre, par respect pour lui et par pudeur, car quelquefois il en faut.

Il y a je crois des amours profondes, intenses, trop évidentes pour être vécues autrement que sur le mode de l'amitié et du respect. C'est peut être la condition pour qu'elles durent la vie entière, et c'est très bien ainsi.

Ce matin, je pense à lui, et à son horizon qui vient de se trouver, quelque part à Montréal, un point d'accroche dont le sourire porte un peu de cette Sibérie où nous nous sommes connus.

Quant à la photo de Jake Gyllenhaal, en clin d'oeil à Brokeback Mountain, c'est aussi parce que j'ai comme l'impression de devoir contrebalancer un effet Dany Boon inopportun. Il me comprendra.

15 mars 2008

dans la peau de Laurent (G) la dernière

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Et voilà. La dernière. C'est drôle, la dernière, non ? Laurent, j'ai commencé à t'en parler dans la logique des hommes que j'avais aimés. C'était une façon d'évoquer cette période douloureuse, encore mystérieuse pour moi, qui a précédé mon coming out tardif. Une période qui reviendra, forcément, d'une façon ou d'une autre dans les pages de ce blog.

Et puis j'avais ces lettres, ces doubles. Les publier me permettait de me raconter sans effort, de te dire ces moments de ma vie où je voyageais à travers le monde, mais où je me cassait le nez à ne pas savoir par où sortir de mon enfermement.

J'avais un récit et trois lettres. Pas de quoi fouetter un chat. Seulement voilà, alors que j'évoquais mes dérèglements et mes chagrins, un autre chagrin venait me prendre en plein vol. Je m'en ouvrais ici, et Manu, parmi d'autres, m'a tendu la main et m'a prêté l'oreille. Et il eut cette idée. Au vrai, une idée toute bête, suggérée avec simplicité. Mais qui disait subtilement comment il était rentré dans cette histoire, ce qui déjà me troublait. J'en fis un défi et je t'ai proposé de le relever, de le relever avec moi. Manu lui donna un titre, "dans la peau de Laurent", ça voulait dire qu'il acquiesçait. Je me sentais moins seul, mais surtout, surtout, sans même le savoir, j'ouvrais une porte à des émotions fortes, fulgurantes, intenses, certaines étonnamment résistantes et prometteuses.

Ca se termine en coup de poing. Comment s'en étonner, de la part d'un auteur, talentueux mais qui ne s'épargne jamais beaucoup lui-même, qui a cette faculté étonnante de se voir évoluer d'en dehors de lui, et de se raconter avec lucidité, détachement, ironie et indulgence.

Cette aventure a pu te lasser, je le sais, parce qu'elle était exigeante, ou dérangeante. Je ne sors pas indemne de cette traversée du miroir, mais je ne la regrette pas.

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Dans la peau de Laurent

proposition N°7

par Manu Causse-Plisson

Oh,

Je te parle de mon cul et tu me parles du monde.

C’est, visiblement, un joli décor pour toi. Le monde, pas mon cul.

Sauf que mon monde à moi ressemble pas mal à un cul – avec ses deux hémisphères, Sébastien et moi, et sa zone d’ombre, son entrée secrète et gardée.

En lisant ton premier feuillet, je me suis dit que j’allais la faire partager à ma moitié. En lisant le deuxième, j’ai compris que je ne le ferais pas.

Que ce serait une intrusion insupportable dans notre quotidien.

Je regarde autour de moi les murs de notre trois pièces. Rien ne ressemble à Budapest, au Sahara, à tes mots. Ce n’est pas que ce soit triste, non, évidemment. Ou alors si peu. Mais tout est banal. Banal à pleurer. Sauf que je ne pleure plus depuis longtemps.

Tu parcours le monde et poses sur ses habitants un regard tendre ; je parcours l’espace entre la cuisine et le salon, et tout ce que je vois, ce sont des images sans couleurs.

Il y a peut-être, au fond de moi, un cœur secret qui n’a pas renoncé à se dire ; mais il est loin, si loin que plus personne ne peut l’entendre. Alors à qui crois-tu parler ? Enlisé dans ma vie je reçois tes mots qui ne me concernent pas, qui ne me regardent pas. Ils glissent sur moi – non, ils glissent à la surface de l’océan d’indifférence pendant que je me coule en ses profondeurs.

Oh – oh, oh. Te voilà sous mon charme, dirait-on. Si je voulais être honnête, je reconnaîtrais que c’est ce que j’ai voulu. Que j’ai su dès nos premiers moments que tu vivais dans la peau d’un autre – cet hétéro enthousiaste, engagé, engageant, ce n’était pas toi, pas vraiment. J’ai lu les questions dans tes yeux, et j’ai joué au plus malin pour y répondre. Ou plutôt pour ne pas y répondre.

Si j’étais honnête, je te dirais qu’à chacune de tes lettres je te voyais avancer vers cette dernière, celle que tu me lances comme un ultimatum ; que je t’y guidais par mon silence, par mes mots lorsque nous nous rencontrions. Par ma façon de te charmer par petites touches – tu ne me crois pas innocent à ce point, oh, au moins ?

Maintenant, nous y sommes. Tu as franchi une ligne – celle d’arrivée ou celle de départ, à toi de décider. Et tu me lances ce résultat au visage, content comme un gosse qui a trouvé un caillou – ou même, l’image vaut ce qu’elle vaut, qui brandit une poignée de sa merde, pensant faire la fierté de ses parents.

Tu veux connaître mes réactions ? Flatté, évidemment. Séduire un hétéro, l’attirer dans ma toile, c’est une victoire amusante dans mon ennui habituel.

Heureux et fier ? Je pourrais l’être, si je pensais encore que t’aider à te découvrir était une bonne chose. Mais je sais trop à quel point mon égoïsme était à l’œuvre ; après tout, je voulais simplement que tu deviennes comme moi. Ou que tu deviennes moi, simplement – peut-être pour que je devienne toi, pour voir Buda et le désert par tes yeux plutôt qu’au travers de mon prisme d’indifférence.

S’il me restait une quelconque capacité d’indignation, je me mettrais en colère. Sans doute contre moi – j’ai réussi à perdre le seul ami hétéro que j’avais – et contre toi, aussi.

Je pourrais même te détester – de quel droit viens-tu me déranger dans ma mort confortable ? Ou bien tomber amoureux de ton ardeur. Parce que, bien sûr, je pourrais avoir envie de te croire. D’écouter ta demande, de me précipiter vers toi ; de souffler un peu sur les cendres de mon cœur pour voir s’il y reste des braises. Peut-être ton enthousiasme pourrait-il me faire croire que la vie peut m’accorder davantage.

Mais cela durerait combien, dis-moi ? Deux jours ? Une semaine ? Ou alors nous condamnerions-nous à vivre ensemble, collés l’un contre l’autre comme deux fesses dans un boxer moulant, comme un vieux couple dans un trois pièces ?

Ce n’est pas que ma vie avec Sébastien me satisfait ; elle est simplement aussi ennuyeuse qu’une autre, elle me convient donc très bien. Si je voulais être honnête (mais j’arrête avec cette formule, l’honnêteté m’ennuie, à quoi peut-elle être utile ?) je te dirais que je ne mérite pas mieux, et que remplacer Sébastien par toi ou un autre n’aurait pas plus de sens que de mettre un vieux sous-vêtement à la machine en pensant qu’il en ressortira tout neuf.

Disons que je t’ai tendu la main parce que je n’avais rien de mieux à faire. Tu l’as prise, c’était ton choix ; maintenant, comme dit le prince charmant à la petite fille dans la blague de Coluche, ça t’ennuierait de me lâcher ?

J’ai jeté ta lettre – simplement à la poubelle, même pas brûlé ou jeté à la Seine, ç’aurait été trop théâtral. J’ai jeté ta lettre entre un paquet de mauvais café, une peau de mandarine et une capote usagée.

Je me déteste pour t’avoir arraché ces mots (mais je me déteste depuis si longtemps qu’au fond cela ne fait pas de différence), et tu m’ennuies à vouloir m’en arracher d’autres. Je dois t’avouer enfin qu’une joie malsaine – c’est toujours une joie pourtant – me remplit à l’idée que tu attendras pendant des jours et des années une réponse de ma part.

Rassure-toi, elle ne viendra jamais. Que tu passes ta vie à m’espérer m’amuse. Cela me confère un soupçon d’existence tout en m’épargnant le souci de penser à toi.

Oh, je t’emmerde. Peut-être pas autant que je m’emmerde moi, mais ce serait un effort inutile.

Adieu, ou plutôt à jamais,

Laurent

13 mars 2008

dans la peau de Laurent (F)

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Je m'y suis mis aussi. Après tout, n'est-ce pas à moi que ce défi avait été initialement lancé ? J'ai eu un avantage sur toi : je connais Laurent. J'ai de lui des choses que je ne t'ai jamais dite, et qui m'ont nourri. Toi, tu n'as de Laurent que peu de choses, des bribes de son histoire ancienne, Jean-Pierre, quelques fractions de son présent, un Sébastien en sommeil. Mais j'ai eu un désavantage : je suis prisonnier de ma propre attente. Depuis douze ans cette histoire tourne en rond dans ma tête, et m'en défaire est un exercice. Toi, tu as pu me mettre face à mes contradictions et me tendre un miroir.

J'ai écrit cette proposition avant de lire celles que tu m'envoyais, pour ne pas me laisser d'avantage conditionner. Au final, c'est une version qui, du coup, m'arrange bien : de loin, ce n'est pas la plus intéressante, j'en suis conscient, mais elle exprime - dans les limites de ce que je sais de lui - à peu près tout ce qu'il m'apparaît aujourd'hui raisonnable d'avoir pu en espérer à l'époque. Elle ne clôt pas la série. En tout bien, tout honneur, le dernier mot sera donné samedi par notre donneur d'ordre, Manu Causse-Plisson.

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Dans la peau de Laurent

proposition N°6

par Oh!91

Mon cher O.,

On a un beau printemps par chez nous. Avec Seb, on a fait le tri dans nos affaires ce week-end, dans nos papiers, dans nos amis, dans notre vie, on a passé un grand coup de serpillère, et on se sent mieux pour passer l'été.


Que te dire, O. ?

A la radio, j'en ai ras-le-bol du standard, mais je devrais décrocher un poste d'assistant de réalisation pour cet été auprès d'une chroniqueuse que j'apprécie.

Ta lettre m'est arrivée comme un pavé en travers de la gueule. D'abord, que tu le saches, j'en garde tout, je ne saurais pas te regarder à l'avenir avec des faux semblants entre-nous. Mais je ne suis pas bien sûr de tout comprendre. Ou plutôt, si. Tu me places dans une situation délicate, tu m'accuses violemment. J'ai cru pouvoir être simple avec toi, naturel, tu es un de mes rares potes hétéros, et j'ai pensé que je pouvais te parler ouvertement comme je le fais avec mes meilleurs amis homos. Y compris de sexe. Je n'ai pas pris de gant parce que je n'ai pas cru qu'il y en avait besoin. Pour moi, tu es quelqu'un de fort, j'ai parfois envie de m'accrocher à toi pour grandir, pour trouver la confiance qui me manque, tu es le copain qui compte dans ma vie, dont je suis fier et auquel je m'identifie parfois. Je ne voulais pas t'ébranler parce que j'ai besoin de toi tel que tu es, je n'ai jamais cherché à t'entraîner vers d'autres territoires.

La violence de ton propos me chahute comme jamais. Tu sais combien ton amitié m'est précieuse, mais tu viens menacer de la déchirer sous mon nez. Comment répondre à cela ?

On cherche tous à séduire, O. C'est notre lot. A notre corps défendant. Pour moi qui suis si mal dans ma peau, c'est ma bouée de survie. Vis-à-vis de toi, c'est aussi pour entretenir notre amitié.

je crois que tu te trompes, O., que tu te trompes de combat. Tu me prends pour cible, de ta haine ou de ton amour, ce n'est pas très clair, mais c'est contre autre chose que tu te débats. J'ai relu tes lettres depuis que tu es à Budapest. J'y perçois effectivement un certain trouble, peut-être dit-il des choses de toi que tu n'arrives pas encore à formuler clairement, comme une sorte d'enfermement. Je suis prêt à t'accompagner dans ce combat-là, à t'aider à comprendre de quoi tu es prisonnier. Ca me ferait drôle qu'au bout du chemin tu y découvres un goût pour les hommes, parce que parmi les choses que j'ai toujours admiré chez toi, c'est ton amour pour les femmes, ta fidélité, le respect que tu leur témoigne, et à côté de ça ta tolérance. Mais si c'est le cas, autant te le dire, je serais scotché bien sûr, mais tu resteras évidemment mon ami.

Tu veux mettre mes sentiments à nu ? Soit. Je croyais qu'ils l'étaient, alors ne t'attends pas à de grandes révélations... J'aime Sébastien, parce qu'il est jeune et fragile, et qu'il m'apporte une stabilité qui m'a toujours manqué. Si je devais être tout à fait sincère, j'aime surtout la vie que nous sommes en train de nous construire. Mais j'ai aimé plus que lui avant mon motard bourguignon. Au plan sexe, c'était dix fois mieux. Et j'ai aimé jean-pierre avant cela comme un malade, je lui suis redevable de tout ce que je suis devenu. Sans lui, j'aurais pu finir au fond du trou.

Quant à toi, je t'aime comme un ami, je peux même dire comme mon meilleur ami, donc d'une amitié que je n'ai pas envie de jouer à pile ou face. Si par contre tu attends de moi de l'amour, tu fais fausse route. On se connaît trop pour que je puisse envisager avec toi un tel niveau d'intimité. Peut-être qu'au tout début, durant notre voyage sur le transsibérien, j'ai eu une vraie attirance pour toi, elle s'est déplacée vers le secteur calme et apaisé de mes émotions. Mais je ne crois pas que tu m'aimes d'amour non plus. Tu projettes en moi des sentiments et des pulsions que tu refoules par ailleurs, et ce sont celles-ci que je veux bien t'aider à déceler. Si tu es prêt à faire un grand saut et à t'engager sur ce chemin. Ta lettre me laisse penser que tu l'es.

Si tu le souhaites, on en parle à ta prochaine visite.

J'espère que ce mot te rassurera : tu n'as rien brisé d'irréparable.

J'ai hâte de te revoir. J'ai aimé ton évocation du Sahara : t'en as quand même de la chance, mon salaud, de pouvoir te faire tous ces voyages !

Je t'embrasse.

laurent

11 mars 2008

dans la peau de Laurent (E)

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Cela va faire deux mois que tu m'accompagnes dans cette aventure épistolaire, depuis le récit de ma rencontre avec Laurent à bord du Transsibérien. Moi, ça fait 22 ans bientôt que Laurent me poursuit. Par séquences. Nos brouilles ont finalement été assez nombreuses, parfois longues, mais nous nous sommes toujours retrouvés. Laurent, c'est mon intermittent de l'amitié. C'est mon épopée, elle n'a pas de fin. C'est toi qui la prolonge aujourd'hui en lui ouvrant la porte de l'amour. Et de la jouissance ?

En passant une soirée entre amis chez les Ch'tis, l'autre jour, j'ai réalisé qu'il avait queque chose de Dany Boon. Dans le sourire. Et peut-être surtout dans les oreilles, en un poil plus blond et plus coquin. J'espère n'avoir pas cassé ton imaginaire, là...

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Dans la peau de Laurent

proposition N°5

par Olivier Autissier

Cher Olivier,


Sans doute as-tu raison quand tu dis que les mots de démarrage sont les plus difficiles à trouver. C’est souvent le cas pour celui qui écrit, parfois moins pour celui qui répond tant il a normalement matière à rebondir.

Pour cette réponse, si effectivement la matière ne manque pas, ce sera dans l’intention que je trouverai mes premiers mots. Ils me sont d’une réelle évidence.

Je suis déçu ! Profondément, étonnement aussi, déçu. Et le contenu de tes phrases n’est pas responsable. Tes idées, tes sentiments et tes désirs exprimés pas davantage. Ma déception n’est que le fruit de ta manière même si je te concède qu’il doit y avoir de ma part un facteur d’impatience non négligeable.

Comme tu en as mis du temps !

A m’écrire ton quotidien, à décrire ton décor, à évoquer Budapest. Ça n’était pas inintéressant, bien sûr. Mais l’expérience que j’ai, précisément celle que tu n’as pas, encore ou définitivement, m’avait depuis la première lettre permis de lire plus loin. Je devinais tes détours, je les ressentais et très vite quelque chose s’est allumé en moi. Si tu savais combien de fois je me suis interdit et retenu de bousculer ton style. Ou tes. J’ai trouvé plus délicieux, plus excitant – n’est-ce pas de cela dont il t’est question ? – de te laisser jouer. Et là, je veux bien m’excuser du verbe employé, s’il te blessait, pourtant n’est-il pas de lui dont il s’agit. Tu jouais, je jouais. Nous jouions donc. Nous jouerons. Que ça te rassure ou que ça t’inquiète. Je te laisse le seul loisir de décider ou non d’en changer qu’une seule voyelle.

Alors, tu peux bien m’accuser autant que tu voudras. Je peux aisément te renvoyer la verve. Seul l’avenir décidera lequel de nous deux se posera en victime. Doux présage par conséquent puisque je te sais trop fort pour ne pas perdre. N’est-ce pas ?

Enfin, parce que je n’ai ni ton talent ni ton goût pour les aventures épistolaires, je vais mettre un terme à ce courrier, le seul que tu recevras de moi. Il t’appartient désormais de choisir et de décider. Je te laisse les pourquoi, les comment et les quand. Je me charge des où. Je t’y attends avec autant de détermination que de joie. Mes pluriels sont évidemment choisis et voulus.

Je t’embrasse.

Sébastien te remercie pour tes salutations à son intention. Il dort à cet instant précis.

Laurent

09 mars 2008

dans la peau de Laurent (D)

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Il y a une mode inter-blogs de jeux partagés. Bien plus que des chaînes, comme celle des six petites choses sans importance, ce sont des exercices littéraires. Mes amis balmeyer et Zoridae aiment bien ces défis-là. Avant la thématique changer de sexe, qui a donné lieu à un certain nombre de contributions croustillantes, ce sont les tortues de mer qui avaient occupé les neurones de nos joyeux lurons. Je dois dire que cette forme d'exercice est assez rigolote, et dans ce domaine, je suis sensible aux productions désaxées. Un peu novice en la matière, quand m'est venue l'idée de la lettre de Laurent, je n'ai pas pensé solliciter d'autres blogs pour ça. Déjà, des plumes, ça me faisait honte, mais mobiliser des pages, de l'espace mémoire, des publics, des audiences... Je n'ai pas l'âme d'un intrus (même si j'en ai parfois les pratiques, suivez mon regard).

Tout ignorant des bonnes moeurs, j'ai donc mis à ta disposition une boîte mail. Et grâce à toi (nous avons été 7 à ce jour, moi compris, à "jouer"), j'occupe mon blog, je le fais vivre. Enfin, tu le fais vivre. C'est un peu égoïste de ma part, mais c'est tellement généreux de la tienne. Tellement. Et puis avec ce système, des lecteurs non-dépositaires d'un blog ont pu participer aussi, et de quelle façon, finalement, ce n'est pas si mal non plus.

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Dans la peau de Laurent

proposition N° 4

par lancelot

Cher Olivier

Je réalise avec étonnement en démarrant cette lettre à quel point il m’est difficile de combler par l’écriture ce vide creusé par des années de mutisme. Tu vas peut-être trouver ce qui va suivre étonnant car il y a certains aspects en moi que je t’ai toujours soigneusement cachés. Mais voici : écrire sur moi-même, décrire ma vie, mes envies, mes craintes, mes terreurs, mes plaisirs, mes joies, ça je sais. Parler des autres, les commenter, les jauger, les juger même (mon plus grand défaut dans mes relations à autrui), ça je sais encore mieux. Mais depuis ce défi que tu as lancé, redevenir au milieu des autres le Laurent que tu as connu, en train de nager vers toi, debout sur le rebord de cette piscine olympique, chacun essayant son rythme, sa grâce, sa force, sa direction, son mouvement, dans une compétition virtuelle, putain que c’est dur.

J’ai toutefois l’orgueil, la faiblesse de penser que le principal intéressé (moi-même en l’occurrence) a le droit de prendre part au jeu.

J’ai tremblé quand j’ai lu ce message il y a cinq jours sur ton blog parce que j’ai su que quoiqu’il arrive, je me devais de le relever. J’avais déjà négligé pas mal d’autres enjeux avec des haussements d’épaules : "C’est pas pour moi" "Ca m’ennuie" "C’est ridicule" "Je ne suis pas fait pour ça". J’ai rêvé pendant des années que je pouvais écrire. Je me passais mille petites faiblesses parce que tout est permis au Génie Méconnu (qui ressemble comme un frère au Raté Bien Connu !). Et puis, je suis mis au pied du mur. Il y a une échéance, dimanche prochain à minuit. Dans une de tes lettres, tu me disais que tu faisais trop souvent allusion à la mort. C’est vrai aussi pour toute échéance, c’est une petite mort en soi. Si on meurt, c’est toujours trop tôt – ou trop tard. Quand le trait est tiré, il faut faire la somme. On n’est rien d’autre que ses actes, on n’est rien d’autre que sa vie. Donc, ce matin, je conjure le silence, et la mort, pour quelques minutes au moins. J’agis. J’écris. Je t’écris.

Le O, l’O, l’Oh ! , l’Eau qui signe chacune des missives que tu m’envoies, ponctuée de tes souvenirs, de pays en pays, année après année, jour après jour, sur ton blog quotidien aujourd’hui, je l’ai longuement médité. Un cercle que j’arpente sans fin aujourd’hui. Des lèvres exprimant la surprise, ou le désir. Tu pourrais être Olivier bien sûr, mais aussi Oscar, pourquoi pas ? Et c’est JUSTE après m’être fait cette réflexion que je suis tombé sur ta dernière lettre où, à l’occasion du faux départ de Castro de la vie politique, tu évoquais ce jeune Cubain qui n’est pas toi.

Alors, comme je ne peux imaginer que tu aies fait l’amour à Cuba avec ton homonyme, j’écris à Olivier. Celui dont je n’ai jamais oublié le nom. Celui dont j’avais repéré les boucles, la barbe, le regard pétillant à bord du transsibérien. Celui qui m’avait épaté lorsque je l’écoutais jouer de la flûte alto. Non pas que les airs que tu en tirais m’aient exalté, mais c’était l’engagement de l’apprenti flûtiste en soi qui m’épatait. Une flûte alto traversant la Sibérie, WAOW. Pourquoi pas, au fond ? Aurais-je trouvé moins audacieux et plus banal de te voir transporter une balalaïka ? (un peu d’humour…).

Après ces années de silence, T’écrire, écrire à TOI enfin me libère, m’éloigne de mon cœur, me fait du bien. Les jours où je me sens débordé de regrets, étouffé de frustrations, il m’est souvent arrivé de me réfugier dans la page blanche. Mais cela, tu ne l’as jamais su. C’est un secret que je n’accepte de te confier qu’aujourd’hui. Habitué que tu es à mes courriers parcimonieux, à mes silences, tu n‘aurais jamais cru cela de moi, avoue… L’écriture, dérisoire tentative d’oubli, me sort du cœur, comme un long filet de sang, au rythme où ma mémoire se souvient. J’écris comme on exorcise. Quelquefois il faut s’arrêter, se résoudre à l’idée qu’on ne peut jamais aller jusqu’au bout, au plus profond, dépasser le moment où généralement on a une crampe au poignet ou au cœur et que ça devient trop difficile.

J’ai su que tu m’aimais avant même que tu ne le saches toi-même. J’aimais ton regard qui glissait sur moi comme une caresse. Lorsque nous étions ensemble en tête à tête, j’aimais tes silences, même si ma volubilité était une fausse et inutile tentative pour les conjurer. Bien sûr, je n’étais pas prêt. De l’amour des hommes, du vrai, j’entends, je ne connaissais que ce que Jean-Pierre m’avait laissé entrevoir. Non, nous n’avons jamais été amants, lui et moi. Mais nous avons été mieux que cela. Il était mon guide, mon mentor, mon maître à penser, même si ces expressions peuvent paraître galvaudées et maladroitement emphatiques aujourd’hui. Lui, je l’aimais. Véritablement, passionnément et totalement. Bien sûr, j’étais au courant de sa séropositivité. Elle n’aurait jamais constitué un obstacle pour moi. Mais lui m’a fait comprendre, sans même le formuler verbalement, que je devais trouver ma voie ailleurs. Que, malgré moi, il n’était, pour moi, qu’une étape avant que je ne reprenne mon chemin. Il s’est toujours refusé à moi. Son côté sage, exact, inébranlable, droit et pur. Et, plus tard, lorsqu’il est parti pour toujours, malgré mon chagrin, j’ai senti en lui tenant la main, à cet instant ultime, sa hâte d’oiseau captif, fait pour s’enfuir à tout jamais vers l’immensité. Il m’a laissé comme dernier cadeau, après tant d’autres, sa bonté, comme un éclat, paradoxalement douloureux, lové dans mon cœur à tout jamais.

Quand nous nous sommes connus toi et moi, j’essayais de m’échapper. D’échapper à son influence sur moi. Mais c’était une emprise qu’il n’a jamais exercée volontairement. J’en étais le seul acteur, l’unique moteur. Le lien qu’il avait tissé entre nous avait toujours été léger et impalpable. Jean-Pierre m’emmenait sans m’emporter, il me tenait sans me prendre, il m’aimait sans me vouloir. J’ai senti, compris, intégré cela très vite, mais sans l’admettre avec mes tripes. Contrairement à toi, je n’avais pas peur de mon désir pour les hommes en général, ni pour lui en particulier. Avant de le connaître, rien n’avait d’importance réelle à mes yeux. Les filles, les hommes que j’avais étreints lors de mes errances, il me paraissait tout naturel que je les oublie comme eux m’oublieraient. La vie comme une partie de Marelle. On ne reste jamais prisonnier dans l’enfer ou le paradis. On saute par-dessus, et on retombe sur ses deux pieds.

Jean-Pierre m’a appris, entre mille autres choses, l’acuité du cœur. Lors de ces soirées de voyage à travers la Sibérie, quand nous nous retrouvions tous les quatre, Laurent, Florence, toi et moi, je sentais (c’était physique) ton désir glisser vers moi, malgré ta neutralité étudiée. Et, plus de vingt ans après, j’ai honte de te l’avouer, Olivier, je reconnais en avoir joué. Ce désir amoureux, qui allait au-delà, je pense, de la simple attraction physique (notre complicité, notre amitié, très fortes, la classait bien au-dessus), ce désir donc, j’ai aimé le regarder grandir, croître et évoluer. J’étais pour toi ce que Jean-Pierre était pour moi et cela me procurait un sentiment de puissance, de revanche. J’espère que ces mots ne te blesseront pas. Je marche sur des œufs en ce moment, tu sais. Mais, je te sais suffisamment intelligent pour comprendre aussi (aujourd’hui en tout cas, si à l’époque tout cela te paraissait désespérément flou et ambigu) que ce jeu n’était possible pour moi que dans la mesure où je t’aimais, moi aussi, très fort. Ce n’était pas Jean-Pierre que je « punissais » à travers toi, c’était moi-même. Sans que j’aie jamais éprouvé pour toi autre chose qu’une amitié instinctive, et une tendresse sauvage, physique, je peux te dire aujourd’hui que je te désirais. Mais je connaissais ton parcours passé, j’entrevoyais ton chemin à venir, et je savais que je ne pourrais te donner ce à quoi tu aspirais véritablement et inconsciemment à ce moment-là. Je savais que je ne pourrais être qu’un obstacle, et non un pont, sur la route que tu allais entreprendre. Un chemin que tu ne saurais suivre seul, bien sûr, mais j’étais trop jeune pour te tendre la main alors.

La vie a brouillé à nouveau les cartes, et nos méandres respectifs ne se sont plus croisés qu’occasionnellement. J’ai été paresseux, lâche, pusillanime même dans le domaine de nos relations par courrier. Mais j’ai toujours gardé précieusement tes lettres. Elles sont belles. Tes mots, jaillis de ton esprit, de ta chair, de ton cœur. Emplis de toi. Tristes, amers, ou gais et pleins d’espoir. Ou nobles, héroïques même. Tes mots sont des hommes.

Ce matin, très tôt, avant de t’écrire, je me suis levé en faisant attention à ne pas réveiller Sébastien qui dormait comme un ange, insensible à la lumière qui filtrait à travers les stores. Je me suis rendu à la cuisine et j’ai regardé par la fenêtre, sur le lac. Lino se tenait sur les rochers et s’amusait à faire des ricochets avec des galets sur l’eau face au lever du soleil.

Depuis une semaine que nous sommes en vacances ici, à Lendas, nous avons vu et revu Lino. C’est un jeune étudiant en droit d’origine italienne avec lequel nous avons un peu conversé. Il est de toute évidence gay et nous a clairement laissé sous-entendre qu’il n’aurait rien contre une expérience à trois. Son corps est splendide. Il est adepte de gymnastique au sol et nous a fait quelques démonstrations ("exhibitions", devrais-je dire) sur la plage, c’est très impressionnant. Il est blond, et sa peau a cette nuance de hâle doré si rare et si particulière. Son torse comme un bouclier cuivré. Son seul défaut, immense, qui fait encore ressortir sa perfection physique : il est d’une stupidité à toute épreuve, ses plaisanteries sont lourdes et sa conversation d’un ennui mortel. Sébastien, qui lui a la chance de ne jamais se laisser complètement aveugler par la beauté des corps, ne cesse de me taquiner et de faire des paris pour savoir ce qui en moi l’emportera, de la concupiscence physique ou du découragement intellectuel.

Mais ce matin je repense à toi et à Jean-Pierre. Et Lino n’a rien pour lui. Seulement un corps doré magnifique en train de projeter sans but des cailloux plats sur la surface de l’eau.

Laurent

07 mars 2008

dans la peau de Laurent (C)

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Dans Laurent, il y a de la poésie aussi. Tu l'as perçue dans mes lettres, et tu m'en as donnée. De la poésie de situation, de la poésie de littérature. De la poésie de vie. Une poésie que j'ai aussi plaisir à trouver et à retrouver dans les pages de ton blog. Ou dans tes mails. Tu m'as déjà offert du Abou Nouas, et maintenant du René Char. Tu m'as donné une matière enracinée dans la vie, sans époque, éternelle. J'en ferai quelque chose dans ces pages, c'est un serment. Comme tu as su en faire, par défi, du Laurent. Du Laurent au masculin ou au féminin, au passé ou au présent, au réel ou au virtuel...

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Dans la peau de Laurent

proposition N° 3

par M.

O.,

Ta lettre entre les mains il y a une minute encore. Maintenant posée sur la table, près de la feuille blanche que je viens de me décider à sortir. Pourtant, j'ai hésité...

Je l'ai lue et relue, ta lettre. Tiens, je la relis encore...

Si je la lis autant, c'est que je ne sais comment réagir. Ou plutôt faire le choix entre les deux sentiments qu'elle m'inspire. Faire un choix, ce que toi, tu ne fais pas.

Que veux tu, O. ? Me parler franchement de toi, ou joliement du Sahara ? J'ai besoin de le savoir, pour te répondre. Dans le premier cas, je te lirai avec attention, avant de chercher puis peser mes mots, je les voudrai justes, pour soutenir les tiens. Dans le second, je garderai ta lettre précieusement, avec les autres, pour les relire un jour, plus tard, quand j'aurais envie de voyager depuis mon rocking-chair.

O., O., O...

Que te dire ?

Tes lettres me touchent, elles démontrent l'amitié que tu as pour moi, et en même temps elle me frustrent, parce que tu ne me fais pas confiance. Pas assez pour me parler ouvertement. Pour abandonner ces chemins détournés que tu empruntes par... Par quoi, au fait ? Par jeu ? Par peur ? Par...oserais-je le dire? Par lâcheté ?

Oh, je sais que c'est difficile de faire un choix. Mais c'est souvent nécessaire. Et je crois que ça l'est, maintenant, pour toi.

Je t'avoue que jamais je ne t'aurais écrit ainsi sans ta dernière lettre. Je t'ai dit avoir hésité. Oui, j'ai beaucoup hésité. Entre rester silencieux, parce que ce serait bien plus simple pour toi d'oublier cette lettre, ces fausses moitiés d'aveux, et poursuivre sur la voie que tu as choisis, celle de la facilité, ce dont je ne peux te blâmer. Et te répondre, comme je le fais, pas comme tu l'attends mais comme tu as besoin que je le fasses, je le sens, et je crois que tu le sens aussi. Je crois qu'un peu malgré toi tu me pousses à te brusquer. De toutes façons, je ne pouvais te répondre sans te brusquer.
O., je suis toute à toi.

Si tu choisis de me parler, fais le franchement. Je serai là pour t'écouter, et bien sûr te comprendre. Je dis bien sûr, parce que je ne peux que te comprendre, tu le sais bien. Si tu veux faire ce premier pas, vers moi et vers les autres, je te tiendrai la main.

Si, au contraire, tu choisis de te taire, de me parler sans le faire comme tu sembles t'y obstiner, je t'informe dès à présent que je ne te répondrai pas. Parce que je n'ai pas ton goût de l'écriture et des descriptions, je ne saurais te parler de rien sur des pages et des pages, comme tu le fais si bien. Parce que tu le fais bien, c'est indéniable, il est toujours très agréable de te lire. Mais pour moi le fond a toujours plus d'importance que la forme.

Si tu le permets, je vais terminer en te retournant tes propos : "C'est à toi, à présent, de déterminer ton – ou tes – attitude(s). Quant à moi, je me retranche dans le silence et l'attente. L'attente de ton signal, quel qu'il soit. Pour continuer notre amitié. Pour la dépasser. Pour la suspendre. Pour inventer autre chose...?"

A ton choix,

M.


05 mars 2008

dans la peau de Laurent (B)

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Laurent, c'est un jeu. Il existe, évidemment, mais le défi qu'il est devenu, de toi à moi, c'est un jeu. Tu l'as bien senti, un jeu avec mon imaginaire, avec le tien, un jeu qui les fait dialoguer, s'approcher, et pourquoi pas, s'aimer.

Ce jeu, on peut le regarder parce qu'on n'a pas compris comment y trouver sa place. On peut s'en éloigner, pour ne pas s'y perdre. On peut s'y essayer et rebrousser. On peut hésiter et y revenir. On peut s'y engloutir et le regretter. On peut s'en foutre parce qu'on a mieux à faire, ou trouver que ce n'est pas le meilleur de ce blog. On peut tout, et je n'attends rien de toi. Je ne verrai jamais moins d'amour dans ta pudeur ou ta retenue que dans ta parole, sois-en sûr. Il n'y aura d'ailleurs pas de juge, pas de jury, ce n'est pas le truc de la maison, encore moins celui du juré pressenti. On ne compare pas des lettres d'amour. On ne les toise pas non plus. Les commentaires seront ouverts.

J'ai employé lundi le mot pardon, et je sais qu'il a pu te faire peur. Je croyais désacraliser, te libérer d'une pression, excuse-moi si tu l'as ressenti à l'inverse.

J'ai peur parfois de faire peur, comme j'ai en son temps pu faire peur à Laurent. Merci de me rappeler à de la douceur.

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Dans la peau de Laurent

proposition N° 2

par JG

Mon cher Olivier,

J’ai mis du temps à répondre à tes différents courriers.

Depuis plus de deux mois, je cherche à repousser le moment où je vais m’installer pour t’écrire et je saisis la moindre occasion qui m’est offerte pour décaler ce moment que je crains. Combien je préfère les paroles échangées lors de nos rencontres, y compris à Budapest, à cette lettre que je ne sais par quel bout prendre !

J’ai trop de choses à te dire, trop d’évènements bouleversent ma vie et je ne sais pas si je dois les partager avec toi.

Je n’arrive pas à saisir notre relation lorsque j’essaie d’y intégrer d’autres personnes. En face de toi, ou lorsque je pense à toi seul, tout me semble clair, heureux et facile. Mais nous ne sommes pas seuls et tu est loin…

Je reprends cette lettre après une nuit de sommeil qui m’a permis de clarifier un peu mes idées.

J’envie tes talents d’écriture. Tu sais que ce n’est pas mon cas. Tes descriptions de tes voyages et de ta vie me donnent l’impression d’y "être" et en visitant Budapest j’ai eu l’impression d’y revenir.

Tu as retracé notre relation : de ce voyage en train à nos promenades parisiennes.

Tu me vois avec beaucoup trop de complaisance : je n’ai pas l’impression de pouvoir t’apporter grand chose et je passe beaucoup de temps à essayer de me débattre avec moi même et les autres.

Je me suis demandé si tu ne me voyais pas comme le frère aîné que tu n’as pas eu. Celui que l’on envie. Mais aussi je te l’avoue, je me suis demandé si tu ne me voyais pas comme un amant.

Tu connais un peu mon histoire. Tu as rencontré longuement Jean Pierre et puis Sébastien. Comme tu l’as noté dans une de tes lettres, ma vie te parait facile et t’"émoustille".

Tu as raison de te demander si cela est aussi facile qu’il y paraît.

Plus j’ai vécu avec des garçons, plus je me suis senti attiré par mon contraire, par la découverte de rivages éloignés… Bref par une relation féminine.

Toute ma vie depuis mes 16 ans est guidée par la facilité, et je m’en veux. Depuis mon départ des Ardennes, j’ai saisi les mains que me tendaient des personnes attirées par ma jeunesse. J’ai succombé par facilité à ces relations qui me permettaient d’exister dans leurs yeux, alors que mon enfance a manqué d’amour.

Pourquoi te dire cela ?

Je veux être honnête avec toi. Je ne suis plus de taille à accepter une relation basée sur le désir avec un homme. Ma vie avec Sébastien est terminée et je vis avec une fille, Armelle (Par coïncidence, il me semble que c’était aussi le prénom de ton amie).

Elle m’apporte ce que je recherche. La tendresse, la douceur dont j’ai besoin et elle m’ouvre de nouveaux horizons.

Je suis comme un grand convalescent dont on doit prendre soin pour qu’il ne rechute pas.

Tu cherches en moi le garçon, souvenir de notre voyage en train.

Je cherche la compagne dont j’ai souvent rêvé.

Nos chemins ne peuvent se croiser, au moins pour l’instant.

Notre amitié sera peut être détruite par cet aveu ; mais je préfère la clarté à l’ambiguïté dont je souffre avec toi depuis quelques mois.

Je t’envoie ce soir cette lettre qui te dira de manière sans doute maladroite mais sincère l’amitié que je te porte.