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12 novembre 2012

"le pire, vous vous en occupez déjà très bien"

virginie-despentes.jpg

Parue aujourd'hui sur tetu.com, en réponse à un Lionel Jospin, homophobe sans le dire...

Je signe des deux mains et des deux pieds, de ma tête, de mes couilles, et de tous les poils de mon corps. Bravo, Virginie Despentes :

«Alors, cette semaine, c'est Lionel Jospin qui s'y colle. Il trouve qu'on n'entend pas assez de conneries comme ça, sur le mariage gay, il y va de son solo perso. Tranquille, hein, c'est sans homophobie. Il n'a pas dit qu'on avait le droit de casser du pédé ou de pourrir la vie des bébés gouines au lycée, non, juste, il tenait à signaler: attention, avec le mariage, on pousse mémé dans les orties. «L'humanité est structurée sur le rapport hommes femmes.» Juste, sans homophobie: les gouines et les pédés ne font pas vraiment partie de l'humanité. Ils ne sont pourtant pas stériles - mais comme ils ne vivent pas en couple, ce n'est pas de l'humain pur jus, pas de l'humain-humain comme l'est monsieur Jospin. Ce n'est pas super délicat pour les célibataires et les gens sans enfants, son truc, mais Jospin est comme ça: il a une idée forte de ce qu'est l'humanité, et l'humanité, c'est les femmes et les hommes qui vivent ensemble, copulent et produisent des enfants pour la patrie. C'est dommages pour les femmes, vu que, in fine, cette humanité là, c'est l'histoire de comment elles en ont pris plein la gueule pendant des millénaires, mais c'est l'humanité, que veux tu, on la changera pas. Et il faut bien l'admettre: il y a d'une part la grande humanité, qui peut prétendre aux institutions, et de l'autre, une caste moins noble, moins humaine. Celle qui devrait s'estimer heureuse de ne pas être persécutée, qu'elle ne vienne pas, en plus, réclamer des droits à l'état. Mais c'est dit sans animosité, hein, sans homophobie, juste: l'humanité, certains d'entre nous en font moins partie que d'autre. Proust, Genet, Leduc, Wittig, au hasard: moins humains que des hétéros. Donc selon Lionel Jospin, il faut que je comprenne, et que je n'aille pas mal le prendre: depuis que je ne suce plus de bite, je compte moins. Je ne devrais plus réclamer les mêmes droits. C'est quasiment une question de bon sens.

je n'avais pas encore pensé
à ne plus me définir comme
faisant partie de l'humanité.
Ça va me prendre un moment avant de m'y faire

Mais c'est dit sans homophobie, c'est ça qui est bien. Comme tous les hétéros qui ont quelque chose à dire contre le mariage gay. C'est d'avantage le bon sens que l'homophobie qui les pousse à s'exprimer. Dans ce débat, personne n'est homophobe. Ils sont juste jospin homophobe sans le dire.jpgcontre l'égalité des droits. Et dans la bouche de Jospin on comprend bien: non seulement contre l'égalité des droits entre homos et hétéros, mais aussi contre l'égalité des droits entre femmes et hommes. Parce qu'on est bien d'accord que tant qu'on restera cramponnés à ces catégories là, on ne sera jamais égaux.

Je m'étais déjà dit que je ne me voyais pas «femme» comme le sont les «femmes» qui couchent gratos avec des mecs comme lui, mais jusqu'à cette déclaration, je n'avais pas encore pensé à ne plus me définir comme faisant partie de l'humanité. Ça va me prendre un moment avant de m'y faire. C'est parce que je suis devenue lesbienne trop tard, probablement. Je ne suis pas encore habituée à ce qu'on me remette à ma place toutes les cinq minutes. Ma nouvelle place, celle des tolérés.

Au départ, cette histoire de mariage, j'en avais moitié rien à faire - mais à force de les entendre, tous, sans homophobie, nous rappeler qu'on ne vaut pas ce que vaut un hétéro, ça commence à m'intéresser.

Je ne sais pas ce que Lionel Jospin entend par l'humanité. Il n'y a pas si longtemps, une femme qui tombait enceinte hors mariage était une paria. Si elle tombait enceinte d'un homme marié à une autre, au nom de la dignité humaine on lui faisait vivre l'enfer sur terre. On pouvait même envisager de la brûler comme sorcière. On en a fait monter sur le bûcher pour moins que ça. On pouvait la chasser du village à coups de pierre. L'enfant était un batard, un moins que rien. Bon, quelques décennies plus tard, on ne trouve plus rien à y redire. Est-on devenus moins humains pour autant, selon Lionel Jospin? L'humanité y a t-elle perdu tant que ça? A quel moment de l'évolution doit on bloquer le curseur de la tolérance?

Jospin, comme beaucoup d'opposants au mariage gay, est un homme divorcé. Comme Copé, Le Pen, Sarkozy, Dati et tuti quanti. Cet arrangement avec le serment du mariage fait partie des évolutions heureuses. Les enfants de divorcés se fadent des beaux parents par pelletés, alors chez eux ce n'est plus un papa et une maman, c'est tout de suite la collectivité. On sait que les hétérosexuels divorcent plus facilement qu'ils ne changent de voiture. On sait que l'adultère est un sport courant (qu'on lise sur internet les commentaires d'hétéros après la démission de Petraeus pour avoir trompé sa femme et on comprendra l'importance de la monogamie en hétérosexualité - ils n'y croient pas une seule seconde, on trompe comme on respire, et on trouve inadmissible que qui que ce soit s'en mêle) et on sait d'expérience qu'ils ne pensent pas que faire des enfants hors mariage soit un problème. Ils peuvent même faire des enfants hors mariage, tout en étant mariés, et tout le monde trouve ça formidable. Très bien. Moi je suis pour tout ce qui est punk rock, alors cette idée d'une immense partouze à l'amiable, franchement, je trouve ça super seyant. Mais pourquoi tant de souplesse morale quand ce sont les hétéros qui se torchent le cul avec le serment du mariage, et cette rigidité indignée quand il s'agit des homosexuels? On salirait l'institution? On la dévoierait? Mais les gars, même en y mettant tout le destroy du monde, on ne la dévoiera jamais d'avantage que ce que vous avez déjà fait, c'est perdu d'avance... dans l'état où on le trouve, le mariage, ce qui est exceptionnel c'est qu'on accepte de s'en servir. Le vatican brandit la polygamie - comme quoi les gouines et les bougnoules, un seul sac fera bien l'affaire, mais c'est ni raciste ni homophobe, soyons subtils, n'empêche qu'on sait que les filles voilées non plus ne font pas partie de l'humanité telle que la conçoit cette gauche là, mais passons - ne vous en faites pas pour la polygamie: vous y êtes déjà. Quand un bonhomme paye trois pensions alimentaires, c'est quoi, sinon une forme de polygamie? Que les cathos s'occupent d'excommunier tous ceux qui ne respectent pas l'institution, qu'ils s'occupent des comportements des mariés à l'église, ça les occupera tellement d'y mettre un peu d'ordre qu'ils n'auront plus de temps à perdre avec des couples qui demandent le mariage devant le maire.

Et c'est pareil, pour les enfants, ne vous en faites pas pour ça: on ne pourra pas se comporter plus vilainement que vous ne le faites. Etre des parents plus sordides, plus inattentifs, plus égoïstes, plus j'm'enfoutistes, plus névrosés et toxiques - impossible. Tranquillisez vous avec tout ça. Le pire, vous vous en occupez déjà très bien.

Tout ça, sans compter que l'humanité en subit d'autres, des outrages, autrement plus graves, en ce moment, les gouines et les pédés n'y sont pour rien, je trouve Lionel Jospin mal organisé dans ses priorités de crispation. Il y a, en 2012, des atteintes à la morale autrement plus brutales et difficiles à admettre que l'idée que deux femmes veulent se marier entre elles. Qu'est-ce que ça peut faire? Je sais, je comprends, ça gêne l'oppresseur quand deux chiennes oublient le collier, ça gêne pour les maintenir sous le joug de l'hétérosexualité, c'est ennuyeux, on les tient moins bien. Parfois la victime n'a pas envie de se laisser faire en remerciant son bourreau, je pensais qu'une formation socialiste permettrait de le comprendre. Mais non, certaines formations socialistes amènent à diviser les êtres humains en deux catégories: les vrais humains, et ceux qui devraient se cacher et se taire.

J'ai l'impression qu'en tombant amoureuse d'une fille (qui, de toute façon, refuse de se reconnaître en tant que femme, mais je vais laisser ça de côté pour ne pas faire dérailler la machine à trier les humains - moins humains de Lionel Jospin) j'ai perdu une moitié de ma citoyenneté. J'ai l'impression d'être punie. Et je ne vois pas comment le comprendre autrement. Je suis punie de ne plus être une hétérote, humaine à cent pour cent. Pendant trente cinq ans, j'avais les pleins droits, maintenant je dois me contenter d'une moitié de droits. Ça me chagrine que l'état mette autant de temps à faire savoir à Lionel Jospin et ses amis catholiques qu'ils peuvent le penser, mais que la loi n'a pas à être de leur côté.

Je ne vois aucun autre mot
qu'homophobie pour décrire ce que je ressens
d'hostilité à mon endroit,
depuis quelques mois qu'a commencé ce débat

Si demain on m'annonce que j'ai une tumeur au cerveau et qu'en six mois ce sera plié, moi je ne dispose d'aucun contrat facile à signer avec la personne avec qui je vis depuis huit ans pour m'assurer que tout ce qui est chez nous sera à elle. Si c'est la mort qui nous sépare, tout ce qui m'appartient lui appartient, à elle. Si j'étais hétéro ce serait réglé en cinq minutes: un tour à la mairie et tout ce qui est à moi est à elle. Et vice versa. Mais je suis gouine. Donc, selon Lionel Jospin, c'est normal que ma succession soit difficile à établir. Qu'on puisse la contester. Ou qu'elle doive payer soixante pour cent d'impôts pour y toucher. Une petite taxe non homophobe, mais qu'on est les seuls à devoir payer alors qu'on vit en couple. Que n'importe qui de ma famille puisse contester son droit à gérer ce que je laisse, c'est normal, c'est le prix à payer pour la non-hétérosexualité. La personne avec qui je vis depuis huit ans est la seule personne qui sache ce que j'ai dans mon ordinateur et ce que je voudrais en faire. J'aimerais, s'il m'arrivait quelque chose, savoir qu'elle sera la personne qui gèrera ce que je laisse. Comme le font les hétéros. Monsieur Jospin, comme les autres hétéros, si demain le démon de minuit le saisit et lui retourne les sangs, peut s'assurer que n'importe quelle petite hétéro touchera sa part de l'héritage. Je veux avoir le même droit. Je veux les mêmes droits que lui et ses hétérotes, je veux exactement les mêmes. Je paye les mêmes impôts qu'un humain hétéro, j'ai les mêmes devoirs, je veux les mêmes droits - je me contre tape de savoir si Lionel Jospin et ses collègues non homophobes mais quand même conscients que la pédalerie doit avoir un prix social, m'incluent ou pas dans leur conception de l'humanité, je veux que l'état lui fasse savoir que je suis une humaine, au même titre que les autres. Même sans bite dans le cul. Même si je ne fournis pas de gamin à mon pays.

La question de l'héritage est centrale dans l'institution du mariage. Les sourds, les homo-parents.jpgaveugles et les mal formés pendant longtemps n'ont pas pu hériter. Ils n'étaient pas assez humains. Me paraît heureux qu'on en ait fini avec ça. Les femmes non plus n'héritaient pas. Elles n'avaient pas d'âme. Leurs organes reproducteurs les empêchaient de s'occuper des affaires de la cité. Encore des Jospin dans la salle, à l'époque ils s'appelaient Proudhon. J'ai envie de vivre dans un pays où on ne laisse pas les Jospin faire le tri de qui accède à l'humanité et qui doit rester dans la honte.

Je ne vois aucun autre mot qu'homophobie pour décrire ce que je ressens d'hostilité à mon endroit, depuis quelques mois qu'a commencé ce débat. J'ai grandi hétéro, en trouvant normal d'avoir les mêmes droits que tout le monde. Je vieillis gouine, et je n'aime pas la sensation de ces vieux velus penchés sur mon cas et déclarant «déviante». J'aimais bien pouvoir me marier et ne pas le faire. Personne n'a à scruter à la loupe avec qui je dors avec qui je vis. Je n'ai pas à me sentir punie parce que j'échappe à l'hétérosexualité.

Moi je vous fous la paix, tous, avec vos mariages pourris. Avec vos gamins qui ne fêteront plus jamais Noël en famille, avec toute la famille, parce qu'elle est pétée en deux, en quatre, en dix. Arrangez vous avec votre putain d'hétérosexualité comme ça vous chante, trouvez des connes pour vous sucer la pine en disant que c'est génial de le faire gratos avant de vous faire cracher au bassinet en pensions compensatoires. Vivez vos vies de merde comme vous l'entendez, et donnez moi les droits de vivre la mienne, comme je l'entends, avec les mêmes devoirs et les mêmes compensations que vous.

Quand les dirigeants déclarent une guerre,
ils se foutent de savoir
qu'ils préparent une génération
d'orphelins de pères.

Et de la même façon, pitié, arrêtez les âneries des psys sur les enfants adoptés qui doivent pouvoir s'imaginer que leurs deux parents les ont conçus ensemble. Pour les enfants adoptés par un parent seul, c'est ignoble de vous entendre déblatérer. Mais surtout, arrêtez de croire qu'un petit coréen ou un petit haïtien regarde ses deux parents caucasiens en imaginant qu'il est sorti de leurs ventres. Il est adopté, ça se passe bien ou ça se passe mal mais il sait très bien qu'il n'est pas l'enfant de ce couple. Arrêtez de nous bassiner avec le modèle père et mère quand on sait que la plupart des enfants grandissent autrement, et que ça a toujours été comme ça. Quand les dirigeants déclarent une guerre, ils se foutent de savoir qu'ils préparent une génération d'orphelins de pères. Arrêtez de vous raconter des histoires comme quoi l'hétérosexualité à l'occidentale est la seule façon de vivre ensemble, que c'est la seule façon de faire partie de l'humanité. Vous grimpez sur le dos des gouines et des pédés pour chanter vos louanges. Il n'y a pas de quoi, et on n'est pas là pour ça. Vos vies dans l'ensemble sont plutôt merdiques, vos vies amoureuses sont plutôt calamiteuses, arrêtez de croire que ça ne se voit pas. Laissez les gouines et les pédés gérer leurs vies comme ils l'entendent. Personne n'a envie de prendre modèle sur vous. Occupez-vous plutôt de construire plus d'abris pour les sdf que de prisons, ça, ça changera la vie de tout le monde. Dormir sur un carton et ne pas savoir où aller pisser n'est pas un choix de vie, c'est une terreur politique, je m'étonne de ce que le mariage vous obnubile autant, que ce soit chez Jospin ou au Vatican, alors que la misère vous paraît à ce point supportable.»

11 novembre 2012

pédale douce à gauche

pédales de piano.jpg

Je suis compétitif. Je crois même hyper-compétitif. Car moi aussi j'ai mon rapport que j'ai remis à mon président. Mais moi, je l'ai pondu en trois mois et demi, et pas en six. Il fait 120 pages, s'il-te-plaît. Quand le rapport Gallois n'en fait que 67, pfff ! Et il compte quarante propositions, quand le rapport Jospin s'arrête à 35... Compétitivité zéro, ces deux là, ou alors incompétents parce que cumulards ? Allez zou, au placard ! Il faut être com-pé-ti-tif ! C'est l'époque qui veut, ou la crise, c'est la guerre et il n'y a pas de place pour tous, dans le monde merveilleux des appels d'offre. Alors c'est Gallois ou moi, un point c'est tout. Jean-Marc, tu ne serais pas un tantinet décliniste ?

Jean-Marc Ayrault me ressemble, en vérité. Il n'est pas dans son rôle. Il surjoue. Dépassé, conscient de ses limites et de son usurpation, pétri de culpabilité mais néanmoins au charbon, taraudé de grandes et de petites choses à se prouver. Le coup de menton contre ses adversaires, lorsque son clan l'observe, ayrault AN.jpgdans l'hémicycle, et le verbe conciliant en privé, l’œil connivent quand tout s'apaise autour d'une table.

Comme moi, je suppose que le bas du dos lui fait mal de temps en temps. Qu'il aimerait avoir plus de temps pour faire du sport et entretenir sa santé. Que son sommeil est agité. Et que décidément, ces putains d'hémorroïdes !... Comme moi, il a des fourmis dans le pied gauche, je suis sûr, mais quand ça veut pas, ça veut pas. Comme moi, je suppose qu'il a acquis, pour se détendre et bien engager ses nuits, un tout nouveau piano et qu'en l'absence de chauffeur, il roule désormais avec un boîtier automatique. Un piano et un boîtier automatique, c'est juste terrible pour le pied gauche, cloué au pilori, au repos complet. On l'oublie, on l'ignore, il devient mou du genou et seuls quelques petits fourmillements viennent t'en rappeler l'existence. Faut l'excuser, c'est mécanique. Et c'est normal qu'il préfère alors perdre de vue qui l'a mis où il est.

En plus, ses semaines à lui font bien plus que 39 heures, alors y'a pas de raison ! Et puis il doit essuyer des réprimandes continuelles. Celles de l'adversaire, sur la place publique. Et celles de ses amis, dans le secret des règlements de compte, lorsque ses maladresses agacent.

ayrault au medef.jpgEncore que. Il vaut mieux qu'on parle des gaffes, non ?, et que les procès s'arrêtent aux portes de l'amateurisme, ça évite qu'on ne creuse trop les sujets de fond : cette compétitivité, là, justement, ce bidule qu'on nous promet en choc ou en pacte, en bloc ou en kit, et qui ne veut rien dire d'autre que la promesse d'une baisse vertigineuse de ton niveau de vie, de celle des gens simples, s'entend, dans le large spectre qui va des milieux déjà exclus jusqu'au milieu des classes moyennes. D'Athènes à Paris, les détenteurs de l'ultrarichesse, l'oligarchie capitaliste qui gouverne le monde n'a rien trouvé de mieux pour, à court terme, préserver ses privilèges exorbitants, et il ne faut jamais insulter trop bruyamment les cercles qu'on aspire à intégrer pour réussir sa vie... Les bienheureux bavardages médiatiques noient tout ça dans une bouillie consensuelle couleur fluo, avec toute l'apparence du bon sens commun. Et tant qu'on peut porter une marinière pour témoigner de son patriotisme !
 
Je ne suis pas prêt de la vendre, ma voiture, avec tout ça. Elle est pourtant bien française, ma petite Mégane !

Moi aussi, quand j'étais petit, je me coinçais le doigt dans une porte et je pleurais très fort, juste pour pas me faire gronder quand j'avais eu une mauvaise note...

Donc va pour la pédale douce à gauche ! On y gagnera au moins le mariage pour tous, ça mange pas de pain, et ça fait au moins une différence avec la droite.

05 novembre 2012

souvenirs et contrepoints

Cimetiere.jpg

Jeudi sonnait le vingtième anniversaire de la mort de papa.

Bizarrement, j'ai d'abord beaucoup pensé à Sylvie, peut-être parce que je l'ai revue récemment. Sylvie était la secrétaire générale des Jeunesses communistes. Nous nous étions beaucoup côtoyés, avant que je ne parte à Damas pour mes études d'arabe - autant que pour échapper à une a carrière politique. Elle avait su m'annoncer la nouvelle avec tact. J'étais dans un état d’affolement car je n'avais pas reçu le premier télégramme qui m'annonçait le décès, mais seulement un second qui me donnait l'heure du vol où une place m'avait été réservée. Je n'arrivais pas à joindre maman, le téléphone de la maison était sans cesse occupé et le pressentiment grondait. Depuis Damas, la ligne était terriblement intermittente. Je ne sais pas d'où m'était venue l'intuition que Sylvie saurait, mais elle n'avait pas semblé surprise de m'avoir en ligne, ni même de m'entendre incrédule. Elle m'avait juste dit que ma mère essayait de me joindre, qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle avait une mauvaise nouvelle à m'annoncer, que mon papa était mort, que ma mère serait rassurée de savoir que j'étais prévenu. La suite - l'étourdissement où je me trouvais en rentrant chez moi préparer ma valise, puis en retournant à l'institut français retrouver mes nouveaux amis avant de décoller vers Paris - je l'ai racontée là.

J'ai beaucoup aussi pensé à Menem. A Charles de Gaulle, il m'avait attendu pour faire le voyage de Marseille avec moi. Puis le voyage de Puybrun, juste après l'hommage public rendu à Gardanne, le dernier voyage pour mon père, dans un lourd corbillard gris métallisé.

Il y avait eu le tumulte, la famille, les voisins, ma grand-mère qui gérait, entourait et oppressait ma mère, les couleurs resplendissantes d'un automne élégiaque. La messe, donnée par un prêtre-ouvrier de nos amis mais que ma mère avait malgré tout choisi d'éviter.

Jeudi a sonné le vingtième coup de cette histoire.

Nous n'avons pas eu, cette fois, les belles couleurs d'automne qui nous avaient alors accompagnés. Même ma belle sœur n'a pas voulu nous accompagner au cimetière. Mon frère, ma mère et moi y avons marché seuls. Igor virevoltait autour de nous avec son appareil photo, glanait quelques images morbides pour je ne sais quel travail graphique à venir.

Le sol était humide, quelques tombes à l'abandon faisaient l'objet d'une procédure de reprise, et la cimetiere-de-campagne.jpgmousse s'y amassait dans les cavités. Les autres avaient été abondamment fleuries la veille, le cimetière était propre. Avoir perdu un parent un 2 novembre est un privilège.

Mon frère avait sculpté un masque dans une citrouille. A notre arrivée, mercredi soir, une bougie animait ses yeux exhorbités, concession au goût des traditions de ma belle-soeur. Il m'a dit qu'il avait croisé Jean-Claude, et qu'il l'avait reconnu sans l'ombre d'un doute.

Jean-Claude, c'était le fils du notaire. Quand nous venions, enfants, passer un mois chez ma grand-mère (avant de partir, l'autre partie des vacances, faire du camping sauvage en montagne avec nos parents), nous étions invariablement les parigots, les têtes de veau et les têtes de chiens des mômes de notre âge. Après les deux-trois jours de reprise de contact, nous vivions avec les autres, jouions à leurs jeux, perdions le même temps dans les mêmes langoureuses inactivités, parfois tapions dans un ballon ou allions nous baigner à la rivière, mais nous restions néanmoins toujours les parisiens aux têtes de gogoles toujours bonnes à rabrouer.

Même lorsque, installés près de Marseille, nous ne vivions plus à Paris depuis longtemps.

partie de émptanque.jpgIl n'y avait que jean-Claude et Dominique, avec qui la complicité allait plus loin. Ces deux-là, leur truc, c'était la pétanque. On jouait entre-nous, tout le temps. Le matin, l'après-midi, le soir tombé à la lumière des réverbères. Les week-ends, lorsqu'à l'occasion d'une fête de village s'annonçait un concours de boules, alors c'était la mobilisation générale. Il m'arrivait parfois de compléter leur triplette. Mais souvent, ils faisaient doublette et j'étais leur plus fervent supporter.

L'adolescence passée, j'ai cessé de venir passer toutes mes vacances à Puybrun. Militant étudiant, je "tenais" le parvis des facs pour proposer l'adhésion aux nouveaux inscrits, ou je partais faire de grands voyages de solidarité avec les jeunes communistes. Je venais une semaine, de-ci de-là. J'ai arrêté de les voir. Jean-Claude habitait de l'autre côté du village, de toute façon. Quant à Dominique, devenu maladivement timide, plus encore que sa mère, il devint rare de le croiser même subrepticement, quoi que partageant la même place de village.

Odette, la mère de Dominique est devenue, au fil des ans, une amie très proche de ma mère. Une complice. Elle s'était beaucoup occupée de ma grand-mère avant que la perte totale d'autonomie n'oblige à avoir recours à un établissement. Elle entretient, aujourd'hui encore, le jardin de notre maison de famille, y cultive son partager et nous régale d'une partie de sa récolte. Lorsque les saisons sont à l'heure, elle aime me conduire dans ses coins à girolles, dans un donnant-donnant où nous troquons, elle ses secrets moi ma voiture. Hélas, cela fait déjà plusieurs années que je rate le coche ! Au détour des bavardages d'été, je sais que la complicité de Jean-Claude et de Dominique ne s'est jamais éteinte, qu'ils se voient encore beaucoup et qu'ils courent désormais les concours de boule les plus prisés et les mieux dotés.

A l'évocation de sa rencontre avec Jean-Claude, j'ai dit à mon frère ma surprise de voir son amitié avec Dominique avoir survécu à toutes ces années et à l'âge. Le fils du notaire et le fils du maçon, le notable et le cantonnier. Mon frère m'a répondu, narquois, que cela tenait sans doute au fait qu'il s'agissait plus que d'une simple amitié...

La vache !

C'est vrai qu'ils font l'un et l'autre figure de vieux garçons, les deux seuls du village, d'ailleurs. L'autre Dominique a repris la boucherie de sa vieille tante Aline et nous régale d'une saucisse dont Puybrun 24.jpgla recette se transmet de génération en génération. Les genoux en charpie mais marié, il a un grand fils, plus que beau gosse, qui se prépare déjà à prendre la suite. Quant aux deux garçons de la boulangère, les frères Galtier, ils prospèrent, l'un dans les bars-tabac du Vaucluse, l'autre dans la grande agriculture.

Un souvenir longtemps enfoui a surgi en entendant l'allusion de mon frère : Dominique, sa sœur Josy et leur maman avaient été nos voisins, avant qu'ils ne doivent rendre à mon grand oncle, ou plutôt à sa veuve, la maison qu'ils louaient, attenante à  la nôtre. Nos "jardins de devant" communiquaient par un petit portillon rouge. Une fois - nous avions alors quoi, six ou sept ans ? - nous nous étions cachés sous le banc, Dominique et moi, et nous étions montré nos zizis en gloussant. Ma seule vraie expérience de touche-pipi jusqu'à mon coming out tardif.

girolles.jpgSe montre-t-on les zizis entre garçons sans nourrir un fantasme, une attirance, sans cultiver une orientation sexuelle particulière ? Qui se réalisera ou non, d'ailleurs, mais la question d'un coup m'est venue et avec elle, une autre, beaucoup plus fantasmée, sur la relation qui est celle aujourd’hui de ces deux amis d'enfance et de vacances. Trouble.

Fin septembre, les girolles avaient été en retard, fin d'été trop seche. Début novembre, elles s'en étaient déjà allées, décapitées par la vague de froid. Je me suis replié sur des promenades en plein champ, sur quelques vieux rosés des près - deux-trois jeunes pousses attardées, triste cueillette en vérité ! - avec à la clé, malgré tout, une belle poêlée de mousserons ! Saisis à l'huile, rehaussés d'une jetée de vinaigre balsamique, il ne leur a manqué que quelques lamelles de figues, en contre-point sucré.

Samedi, dans la douceur de l'après-midi, nous avons fait une grande marche et sommes repassés maison de ferrandou.jpgdevant une des très belles demeures du village et de ses alentours. Une vielle bastide en promontoire avec, en contre-bas sur la route de Chatou, un grand portail de pierre tuilé. Son propriétaire arrachait du lierre et, presque honteux d'être vu dans cette tâche, s'est excusé, d'un jovial accent anglais : "Ça ne m'arrive que tous les quinze ans, ne vous inquiétez pas !...".

Il nous a parlé de sa maison, acquise trente ans plus tôt, de ce magnifique portique vieux du XVIIe siècle, d'une imitation réalisée à grand frais par un voisin néo-bourgeois mort six mois après l'avoir achevé. Il en est venu à évoquer les pianos qu'il a installés dans "ses ateliers". Pour répéter, car il est baryton, en est-il venu à nous dire. A son âge, David Wilson-Johnson - c'est son nom - est fatigué de se soumettre aux caprices des metteurs en scène, mais il sillonne encore la terre entière pour des concerts ou des récitals. Il a échappé de justesse à Sandy, quittant Boston sur le fil, poussé par des vents qui l'ont ramené sur Paris en quatre heures et demi.

Il sera le 23 mai au Musée d'Orsay pour chanter un répertoire italien ancien. Contrepoint musical à notre séjour quercynois. Mes voisins de là-bas.

28 octobre 2012

pain perdu

 pain perdu.jpg

Conversation de médecins, dans une clinique privée de Paris, mardi soir, vers 19h : "Alors, ils ont signé, nos syndicats ? Il est à combien le plafond ? Ah bon, y'a plus de plafonnement ? Pour le bloc non plus ? Mais comment ils ont obtenu ça ?" Pour mémoire, deux fois et demi le tarif sécurité sociale, ça faisait 58 euros pour une consultation généraliste, 82 euros pour une consultation de spécialiste. Dans un mois, je suis bon pour une coloscopie, c'est de mon âge, avec dépassement d'honoraire à tous les étages : cardiologie, anesthésie et gastro-entérologie. Champagne ! Le changement, c'est maintenant, et il troue le cul !

Dialogue entendu derrière moi, lundi, Salle Pleyel, avant que les musiciens de l'orchestre ne s'installent. "- Les travaux pour la Philharmonie ont pris beaucoup de retard, il paraît". "Ah bon ? Mais ils la font où, cette Philharmonie ?" "- Ben du côté de Montreuil, je crois, là où il y a la Cité de la Musique..." "- Ah oui, c'est vrai qu'il faut aussi civiliser l'Est..." Qui dit qu'on n'est pas capable de compassion, avenue Foch ?

En attendant, comme je n'ai renoncé ni aux soins, ni à la musique, je reprise mes chaussettes. J'ai fait vœux d'abstinence sur les sorties-resto. Et les campagnes publicitaires contre le gaspillage alimentaire me glissent dessus, vu que je suis depuis toujours un maître dans l'art d'accommoder les restes. En trois ans, mes caddies hebdomadaires à Carrefour Market sont passés de 70 à 110 €. Et tout n'est pas à cause de ma simili-conversion au bio...

barbara hannigan dans lulu.jpgLe week-end dernier, mon ami d'amour et moi nous sommes tout de même offerts une nouvelle version de Lulu, à La Monnaie de Bruxelles. Barbara Hannigan, que j'avais admirée à Aix cet été dans le somptueux Written on Skin, de George Benjamen, y habitait le rôle titre avec maestria et sensualité.
 
L'escale à Bruges, avec son beffroi, sa promenade en barque, sa carbonnade de bœuf et son chocolat, fut romantique à souhait. Les champs boueux des alentours se voyaient labourés par la frénétique mise en pot des chrysanthèmes et leur chargement dans des dizaines de camions prêts à s'engouffrer vers les quatre coins d'Europe. J'y inaugurai ma toute nouvelle voiture, avec boîtier automatique, alors même que je peine à vendre ma Mégane précédente. Effet, sans doute, de la crise et du rétrécissement du marché. Je baisse le prix de 500 euros chaque quinzaine, et ça fait deux mois que ça dure. je vais finir par la vendre pour trois caramels mous, et j'y aurais laissé plus que ma chemise. Je suis peut-être parti pour faire pain perdu tous les jours de la semaine pour les trois prochaines années, s'il ne se passe rien...

West Side Story fait son retour à Paris, théâtre du Châtelet. J'ai des places, yeah!, Mais pas pour tout de suite. Les émeutes urbaines et les amours illicites s'y conjuguent dans une tension dramatique que j'adore. Notre gouvernement s'apprête, lui, à rendre toutes les amours licites. Parviendra-t-il à nous préserver des émeutes, à force de capituler devant les puissances d'argent ?

Mercredi soir, je descends rejoindre ma petite famille dans notre village du Lot. On va se serrer fort contre maman et tâcher de nous tenir chaud. Papa sera mort depuis vingt ans. Et des angoisses la tourmentent.

18 octobre 2012

l'eau des rêves

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Ah !, tiens, puisqu'on parle art, laisse-moi revenir sur un événement littéraire. Un événement à moi, à nous. D'abord, arrête tout ! Va lire ce lien puis reviens par ici : c'est un billet que j'avais écrit l'été dernier, en 2011, après avoir découvert en avant première le brouillon d'un premier roman. J'avais enfreint une règle de discrétion, sans superstition ni goût pour la transgression, mais je n'avais pas pu m'empêcher ce signe d'amitié pour son auteur. C'était aussi une manière de rendre la monnaie du privilège d'avoir été admis dans le cercle des lecteurs d'un précieux manuscrit. Surtout, je crois que je ressentais la nécessité de faire quelque chose d'une densité haletante et bouleversante par laquelle je m'étais laissé happer.

C'est bon, tu es allé lire, ou relire, le billet en question ?

Alors je poursuis : tu peux aussi aller voir du côté de ce que Manu en dit, de son roman : son blog est toujours un merveilleux laboratoire d'écriture et de partage (quoiqu'il se laisse aller à une certaine paresse, lui aussi...). Je l'ai un peu délaissé, ces temps-ci. Mais c'est que j'avais un rapport à rendre - ce qui est fait d'ailleurs, depuis hier, quel soulagement !

Comme c'est bientôt la Toussaint. Que tu vas partir, te mettre un peu au vert, ou simplement marquer la pause, forcément. Alors c'est le moment : tu files à la librairie la plus proche de chez toi, et tu y achètes L'eau des rêves.
 
Cette parution est une première victoire de son auteur, même si question livres, il n'en est plus à son coup d'essai. J'ai manqué à tous mes devoirs en n'en faisant pas la pub dès que j'en ai été informé. C'est réparé. Reste maintenant à espérer le succès littéraire. Ce ne serait pas démérité.

13 octobre 2012

d'un clavier l'autre

2L au quintal18.JPG

Ma nièce a déménagé. La grande, celle qui étudie la flûte. Elle est partie s'installer à Barcelone, pour un an ou deux. En attendant, elle laisse en dépôt chez moi son piano : un clavier électronique de 88 touches, comme un vrai, au touché et à la sonorité assez authentiques.

Cadeau empoisonné, en vérité, car abandonné depuis plus d'un an, en position verticale dans une de ses armoires, la moitié des touches ne marchait plus. Et va jouer, toi, sur un piano avec une moitié de notes en moins. Alors je l'ai conduit chez un réparateur, et pour 77 euros, j'ai récupéré jeudi mon nouveau joujou.

Je peux désormais me détendre autrement à la maison - avec un casque sur les oreilles, ça va sans dire, pour ne pas casser les oreilles d'Igor tout de suite car ma pause pianistique a duré plus de trente ans, quand même... Et je n'ai pas encore de partition.

Autant dire que, passant d'un clavier à un autre, la vie de ce blog risque de ne pas y gagner. Enfin, c'est un test : je ne sais pas combien de temps l'objet va m'amuser.

Autrement, si tu étais passé à côté, fin juillet, de ce billet, l'un des artistes que j'y évoquais, un Bernard à deux L, m'a trouvé par hasard, et s'est fendu d'un mot bien sympathique, en commentaire du billet. J'aime beaucoup cet échange, et pas que parce qu'il est flatteur, alors je te le livre, ça fera mon billet du jour...

"- Bonjour,

" je suis tombé par hasard sur votre texte sur Châlon dans la rue. Je suis Bernard Llopis , le quinqua qui présentait le spectacle "Le Vivant au Prix du Mort". Je trouve votre réflexion et votre critique très affûtée, d'un regard plein d'intelligence et d'interrogation et je parle bien sûr de votre article dans sa totalité .

" Je n'ai pas souvent l'occasion d'avoir à lire des retours de sensations, de pensées, pas l'habitude de recevoir telle poésie ou tel acte. J'ai été interpellé par votre façon de décrire la liberté, comment vous l'avez traduit au travers les quelques spectacles que vous avez suivis, j'ai été interpellé par la douceur de votre explication et cette volonté de perpétuer les questions posées. C'est grâce à ce genre de partage que je sais que nulle réflexion ne peut être laissée de côté... Merci parce que je suis convaincu que l'espace de liberté qu'est la rue nous appartient à tous, qu'il est beaucoup plus réfléchi que ce que l'on veut bien lui attribuer, que notre travail a une vraie réflexion sociale et artistique dans un espace qui est somme toute celui que nous fabriquons générations après générations... encore merci !! amicalement !! Bernard"

"- Comme je suis heureux que le "hasard" vous ai transporté jusque vers ce petit billet, écrit dans la chaleur de l'événement et l'intensité des émotions - un peut pataud, par moment, à la relecture, mais c'est le propre de ce qui se crée dans l'urgence, non ?

"J'ai aimé votre spectacle - mais ça, vous l'aurez compris, puisque je me suis même autorisé à en faire mon titre sans me soucier d'autorisations préalables.

"Je me suis senti très proche de votre sensibilité, de votre humanité. Vous m'avez accroché d'un bout à l'autre - hommage aussi à celle qui a mis en scène votre propos et qui paye 2L au quintal14.JPGcher la discrétion de son rôle... Le monde auquel j'aspire, c'est le vôtre, je me suis dit, pas celui dont on nous gave à la force de bavardages radiophoniques. On respire à vous voir. Et on se dit qu'on aura la force, un jour d'y arriver parce que l'humanité est de notre côté...

"Je regrette juste d'avoir raté les cinq premières minutes (pas facile de vouloir tout combiner dans la densité festivalière de Chalon), mais j'étais content de pouvoir venir vous dire discrètement en vous serrant la main à la fin de la représentation, entre plein d'autres qui éprouvèrent le même besoin, combien vous m'aviez touché.

"Je vais vous dire, Bernard - je peux te dire tu ? - je vais te dire, presque avec une boule dans le gosier : j'ai une admiration pour ton parcours. Pas parce que c'est toi : je ne te connais pas autrement qu'à travers ce que j'ai vu en juillet de ton travail. Mais parce que tu as fait le choix de te lancer. Dans l'art. Dans la rue. Parce qu'il y faut un talent que je n'ai pas. Il y faut un courage que je n'ai pas - pour ma mise à nu, je n'ai trouvé d'autre voie que celle d'un petit blog de la vieille école, et anonyme encore pour tout m'autoriser !

"Des fois, sur ce blog, j'y dépose des petites choses qui me semblent sans lendemain, mais peu m'importe au fond, parce qu'au moins je sais que j'y ai consigné de la valeur, de la chaleur, les petites pierres qui me permettront, une fois ou l'autre, de retrouver mon chemin.

"Et puis parfois, ces petites choses rencontrent un témoin, un grand, un authentique, quoi. J'ai cru ne parler qu'à moi et l'écho me répond. Avec un accent chantant du sud, ou une voix rocailleuse.

"Ce que je veux te dire, c'est que je te suis très reconnaissant d'avoir pris la peine de m'envoyer ce petit signe. A moi aussi, ça donne du sens à ce que je fais. Et à ce que je suis.

"Si tu t'es laissé perdre sur quelques pages de mon blog, tu auras vu que j'aime aussi l'opéra et la grande musique, que je fais preuve d'astuce pour y accéder sans y vider mon porte-monnaie. Mais je refuse qu'on dénigre le travail de ceux qui font le job ! De ceux qui se payent la part la plus difficile de l'effort pour aller porter l'art auprès de ceux qu'on a disqualifié d'entrée de jeu. bravo à toi ! Je sais que les pouvoirs publics ne vous facilitent pas toujours la tâche, à toi et tes comparses de la rue...

"J'espère qu'avec "le vivant au prix du mort", et d'autres projets peut-être, tu trouves de nombreux espaces où te produire, où rencontrer, où partager du rêve et du courage.

"Je t'embrasse en attendant."

07 octobre 2012

les savons d'Alep

savon-alep-vert.jpg

J'ai chez moi, au rez-de-chaussée, dans une petite salle d'eau réservée aux amis de passage, deux savons d'Alep, empilés l'un sur l'autre. Deux gros cubes, d'environ huit centimètres d’arête chacun. D'un vert sombre tirant sur le brun. Marqués d'un sceau sur deux de leurs surfaces.

Ils sont restés longtemps sur l'étagère en coin, comme des éléments de décoration, complétant une petite touche exotique inspirée de mes voyages dans les pays arabes.

Il y a exactement vingt ans aujourd'hui. C'était un 7 octobre. Paris basculait sans doute dans une grisaille de saison, imperceptiblement, oubliant son quotidien humide dans les fêtes qu'on organise à vingt ans. Mes amis m'en avaient faite un belle, de fête. Tu parles ! Je quittais huit ou neuf ans de syndicalisme étudiant. Dont cinq à Paris avec d'importantes responsabilités nationales. J'en avais fait voir des vertes et des pas mûres à Claude Allègre, notre intraîtable ministre des universités, et à Lionel Jospin, alors à la tête de l'Education. J'en avais affronté quelques uns, des comme ça, dans des tables rondes ministérielles ou sur des plateaux de télé. A l'heure de passer la main, certains ne comprirent pas qu'au lieu de rebondir en m'accrochant à la lumière, je parte me perdre dans une Syrie fermée, au régime obscur, loin des fastes et dans l'anonymat. J'avais été couvert de cadeaux, on avait bu et dansé, j'avais fini bourré et mes amis étaient venus, les uns après les autres, m'embrasser chaudement ou pleurer sur mon épaule. Rare chaleur, dont l'intensité encore aujourd'hui me sidère.

Dès l'arrivée à Damas, j'avais tout oublié. Sur la terrasse de l'Institut français, où Basile, le jeune portier chrétien m'avait accueilli avec douceur et gentillesse, me présentant les premiers arrivés, m'indiquant où je pourrai passer mes premières nuits en attendant de trouver un appartement, je fus saisi par la douceur de l'air, par des odeurs dont j'ignorais que j'allais les reconnaître à jamais, et par le chant du Muezzin, celui d'avant le coucher du soleil quand s'ouvre la corole des jasmins. Un chant qui allait me happer et inscrire sur ma peau les signes d'un indissoluble bonheur.

A Damas, je rencontrais des gens qui me sortaient du parisianisme étudiant et syndical, ramenaient dans mon regard d'autres réalités de vie, et je réalisais que j'avais un besoin vital de cette respiration.

En arabe, j'avais du retard sur mes comparses. La plupart avait derrière eux des années d'un travail assidu dans cette langue. Je n'avais que quelques bribes de poésie arrachées de mes vieilles amitiés amoureuses des années marseillaises. Plus quelques bases, volées sur mon temps syndical, grâce à de rares cours que j'avais pris le temps de suivre. Mais trop peu pour en faire quoi que ce soit.

Au premier trimestre, non content d'avoir été placé dans le troisième groupe, le plus faible, on m'avait demandé d'y demeurer en auditeur "muet", tu imagines d'où je partais. Mais je ne m'en offusquais pas, bien au contraire. J'étais conscient de mes lacunes, et Damas était le choix de l'immersion et du travail.

De fait, je faisais moins de tourisme que mes nouveaux amis. Les week-ends, les semaines de temps libre et souvent même le soir, je restais en bibliothèque travailler. Apprendre, apprendre l'arabe, coûte que coûte. Acquérir cette compétence pour me garantir de travailler avec cette langue. Peut-être aussi pour me prémunir d'un retour à la politique...

Palais Azem.JPGN'empêche qu'en un an, j'ai eu le loisir de bouger, de circuler, de visiter le pays. Damas, son centre, sa mosquée des Ommeyades, son souk et le palais Azem, les patios ombragés des vieilles demeures du quartier chrétien de Bab Touma... J'en connaissais tous les recoins et étais devenu un poisson dans l'eau.

Plus d'une fois, je suis aussi allé à Alep, à quatre heures de bus. Souvent avec mon ami Jean-Pierre, d'ailleurs, qui manifestait une affection particulière pour cette ville cosmopolite. Nous allions voir l'hôtel Le Baron, mais pour le fun, parce qu'y était descendu le mythique Lawrence d'Arabie. Nous, c'est plutôt au Siyahat, que nous descendions. Question de budget. Nous aimions nous perdre dans son souk souterrain aux galeries si étroites que seuls des ânes pouvaient les ravitailler. Découvrir la citadelle au sortir d'une ruelle. Visiter une teinturerie artisanale.

Les déplacements vers Alep, ou ailleurs, devaient toujours faire l'objet d'un signalement préalable. L'autorité policière était du reste toujours présente, tutélaire ou sournoise, si bien que toute velléité amicale venant d'un Syrien avait aussitôt une saveur suspecte. C'était le plus difficile.

Cette autocratie était là. Nous étions dedans, nous vivions avec. Les portraits de Hafez el-Assad nous la rappelaient sans cesse de toute leur démesure. Nous l'analysions comme une chape, surtout lorsque, syrie--469x239.jpgéchappés vers Beyrouth, nous réalisions par contraste l'extrême vitalité politique et culturelle qui y régnait.

Damas était vivante, bruyante, animée, mais pourtant elle semblait coulée dans du béton. Comme immuable. La parole s'interdisait d'elle-même, obligeant les banalités à s'élever au rang de conversation, et nous obligeant nous, étudiants et chercheurs étrangers, parfois, à demeurer entre nous.

Notre plus belle année. Je suis resté en contact avec certains de ces camarades. Tous disent la même chose : ce fut notre plus belle année. Nous formions une promotion d'exception : fraîche, souriante, brillante, solidaire, avide au débat. A tel point que nous avons même envisagé de nous retrouver à Damas, vingt ans après, autour de nos professeurs d'alors, qui eux aussi nous disent avoir gardé de nous un souvenir intense.

Las. La chape n'en était pas une. Tropisme. C'était une salle de torture à l'échelle d'un peuple. La Syrie n'était pas immuable, elle était tenue par les couilles depuis le massacre de Hama jusqu'à ceux d'aujourd'hui. Le printemps arabe a gagné la Syrie. Il a gagné Damas, Alep, Homs, Hama, Deir-Ezzor... Il a gagné les campagnes, les faubourgs et le cœur des villes. Les premiers temps, on a cru que le pouvoir flancherait devant l'obstination populaire pacifique, on l'a espéré, mais les choses ont évolué vers cette forme incompréhensible de guerre civile où le sang coule plus qu'il n'avait même coulé à Hama en 1982.

Sans issue. Aucune sortie en vue. L'option militaire paraît une chimère, grosse d'imprévisibles conséquences. Et la révolte citoyenne un fétu de paille face à l'artillerie menaçante. Je n'entrevois rien. Et personne avec moi.

J'ai depuis peu déplacé les deux savons de leur étagère vers le robinet, les laissant empilés l'un sur l'autre. Dorénavant objets d'usage et non plus de déco, ils ne s'usent pas beaucoup plus vite. Mais désormais ils coulent, laissant des traînées vert sombre, tirant vers le brun, sur l'émail blanc du lavabo.

Mes pleurs d'impuissance.

30 septembre 2012

mariage en eau claire

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Hier, j'ai marié un vieux pote. Vieux, enfin... il a dix ans de moins que moi, mais on se connaît depuis une bonne douzaine d'années, on a travaillé quelques temps ensemble dans le domaine du sport. Je crois même me souvenir que nous avons été co-auteurs d'un article, publié dans une obscure revue scientifique sur le sujet du pillage des sportifs des pays du sud.

Originaire de Dordogne, il porte sur lui son goût pour l'activité physique, et pour ses valeurs, malheureusement mal en point depuis la récente affaire qui entache le vertueux handball : très brun, le sourire timide, l'accent enchanteur, le corps dépourvu d'imparfaites proportions...

La vie a fait que nous ne nous voyons plus trop régulièrement : il a gagné la sphère politique, là où j'ai intégré un monde plus professionnel, mais la joie de nous revoir est toujours là. Il se plaît à maintenir une certaine ambiguité, chaque fois qu'en plaisantant je laisse apparaître l'attrait qu'il exerce sur moi. Hétéro jusqu'au bout des ongles, il ne dissimule pas la jouissance qu'il éprouve à se voir séducteur dans le regard des hommes. Plusieurs fois, je l'ai invité à venir participer à une nocturne naturiste de la piscine Roger Le Gall, car il habite à proximité, mais il a toujours évité d'avoir à accepter, sans jamais que le refus n'ait été catégorique ou définitif. Depuis, j'ai arrêté les nocturnes, je n'ai plus l'occasion de le pousser à l'aventure.

Lorsque nous nous sommes vus devant la mairie d'arrondissement hier matin, il m'a présenté à tous comme "de ses amis, le seul témoin de la rencontre avec sa femme". C'est vrai, j'avais oublié ce détail. Nous avions été une quinzaine autour d'une table, pour parler de sport et de féminisme, il y a quatre ou cinq ans. Marie-José Pérec avait été de ce rendez-vous, excusez du peu. J'ai surtout vu dans cette affirmation, répétée au micro le soir-même pendant le dîner, le signe qu'il attache un prix à notre amitié.

D'ailleurs, en arrivant devant la mairie, il m'a confié son appareil photo pour la cérémonie, un magnifique Toshiba comme sorti du futur, laqué blanc, ultra fin, pour garder quelques traces plus intimes que les photos officielles. J'ai senti un grand poids me tomber sur les épaules. Je l'ai tourné dans tous les sens pour réussir à l'ouvrir, tandis que la foule gonflait. Puis j'ai cherché le bouton ON/OFF. Il ne se passait rien, j'étais en panique, jusqu'à ce que je lui fasse vérifier que la batterie était juste totalement à plat. Ouf ! Je n'avais donc plus d'autre rôle que celui d'"unique témoin de la rencontre".

Ravissante, la mariée est arrivée un bon quart d'heure plus tard. La foule était compacte. Dés que la rumeur l'eut repérée, les applaudissements ont jailli, et elle a fondu dans ses premières larmes.

La cérémonie a été sobre. La maire a lu des extraits du code civil, dont de de nouveaux articles abolissant le principe de solidarité financière et matérielle dans le cas de dérives compulsives entraînant des situations de surendettement. Enfin, c'est comme ça que je les ai compris...

Le soir, j'étais à Roger Le Gall. Enfin, juste derrière. Mais pas pour nager cette fois. Juste pour y faire la fête !