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02 avril 2013

sortie de route

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Je suis entré dans l'âge adulte par la porte étroite d'un amour secret. Menem a été le premier homme auquel j'ai voué passion, déjà en serrant les dents car cet amour était à la fois impossible et inavouable. J'ai passé presque cinq ans, pendant mes années de fac à Marseille, à nouer des stratégies de rapprochement et de dissimulation, à intriguer pour être aussi intime qu'il se pouvait dans une sphère qui ne devait que rester amicale. Passer une nuit à Miramas dans l'appartement de sa mère était la promesse d'apercevoir sa silhouette nue et de flirter avec ce fantasme pendant des semaines. C'est en lui et en cet intrépide imaginaire que je puisais la vigueur dont il me fallait faire preuve dans les bras de ma copine ensuite. Cette relation était exaltante et épuisante, et je ne sais plus trop si j'y ai forgé ma force de caractère, ou si j'y ai scellé ma faiblesse pathétique, me préparant à faire de ma vie une incessante course aux amours impossibles.

J'étais introduit dans sa famille comme il l'était dans la mienne. Mes parents, mon frère, ont toujours voué à Menem une amitié très forte. Il est vrai qu'il semblait toujours s'intéresser avec sincérité aux activités des uns et des autres, se montrant admiratif pour les peintures de papa, pouvant être absorbé par d'interminables discussions sur l'art ou sur le cinéma avec mon frère, ayant toujours une attention sensible à l'égard de maman. Et lui, toujours rayonnant, dans la joie comme dans les ténébreux récits de la guerre du Liban, délicieux à écouter et à regarder.liban_guerre.jpg

Chrétien et communiste, menacé et chassé par les phalanges fascistes, il était à lui tout seul un défi à cette guerre que l'on nous présentait comme confessionnelle.

Menem est ainsi devenu plus qu'un ami de la famille, un membre. Et de fil en aiguille, à la faveur de visites familiales croisées, toute sa famille a incarné une présence rare, précieuse mais fiable, envers laquelle la mienne a construit un attachement diffus.

Le jeune frère de Menem, Raoul, est de ma génération. Nous étions au même niveau d'étude, lui en biologie, moi en physique sur les pas de Menem. On se croisait constamment dans les artères de la fac Saint-Charles, il était presque toujours entiché de sa copine, Jocelyne. Entré en France à 13 ans, il avait choisi comme antidote à la fuite l'ancrage et la stabilité dans son univers d'accueil. Miramas n'est pas resté pour lui qu'un port d'attache, mais son pré carré. Menem combattait l'injuste déracinement dans un militantisme effréné, à l'image de ses frères aînés qu'il prenait en modèle, tandis que Raoul s'investissait dans la vie locale, accomplissait ses jobs d'été dans la commune, et se préparait à être le bâton de vieillesse de sa maman, rôle dédié au petit dernier et endossé sans mal dès qu'elle fut veuve, quelques mois avant que je ne fasse la connaissance de Menem.

Ils se retrouvaient les week-end dans le football.

Raoul, je ne lui ai jamais connu que Jocelyne. Étudiante avec lui en biologie, il la connaissait depuis les années lycées. Fervente catholique, serviable quoi qu'un peu rigide, elle fut tour à tour son adjointe à la Direction du centre de loisirs municipal, et des différents centres de colonies de vacances, son épouse, et la mère de leurs deux enfants, Rémi et Nadia.

greve_facStCh.jpgRaoul était proche de nous par les idées, proche de son frère, adhérent au syndicat étudiant que je dirigeais, mais il ne fallait pas lui demander de participer à une réunion. Ses priorités étaient toujours ailleurs. Sa façon de participer était différente. Un été, il m'a ainsi recruté comme animateur dans son centre de loisir. Il m'aidait ainsi à gagner un peu d'argent, mais surtout, sans le savoir, à faire un peu plus mon trou dans le giron de son frère, chez qui j'habitais un mois durant, heureux d'y nourrir mes fantasmes et ma désespérance.

Nous sommes ainsi devenus des amis assez sûrs de la solidité de notre relation pour nous affranchir d'obligations. Il a pu se dérouler des années sans que nous nous voyons, surtout depuis que je suis monté vivre à Paris. Peut-être dix, jusqu'à la mort de leur mère, il y a deux ans déjà, où je les ai tous retrouvés, dans une ambiance sinistre, mais nombreuse et réconfortante. D'abord à l'église, puis au cimetière et enfin chez Raoul, le fédérateur familial, le gardien de l'héritage maternel. Rémi et Nadia avaient grandi au delà du concevable et prenaient soin des convives en toute discrétion.

Samedi dernier, nous devions aller diner chez Menem et sa désormais grande famille, dans la banlieue sud de Paris. Nous nous étions peu revus depuis ces obsèques, et nous nous faisions une joie de ces retrouvailles. Il était touché de ce qui je lui disais de l'état de maman, et maman s'efforçait de retrouver le prénom de ses trois grandes filles avant ce dîner.

Seulement voilà, la veille près de Ventabren, entre Aix et Miramas, après son travail, Rémi, le garçon de Raoul et Jocelyne a entrepris un dépassement hasardeux, et fait une entrée fracassante dans les statistiques sordides de la sécurité routière. C'était le vendredi saint. Il avait 26 ans.

Et d'un coup, la démence de maman, son incontinence, son regard hagard qui me prennent de court et dont je t'abreuve, sont devenus juste tellement, tellement dérisoires...

29 mars 2013

la parabole du trou

vieille_dame_andine.jpg

Ma flemme pour écrire devient chronique, alors même qu'on m'a récemment pas mal flatté sur ce point. C'est qu'il y a en moi un grand vide, un abîme. Des vents contraires absorbent mon énergie et mes capacités. Et je suis privé des réconforts que j'escompte. Mon compagnon de quinze ans convole à d'autres noces. Mon ami d'amour, quant à lui, n'a ni amour, ni amitié, ni solidarité à offrir - aucun soutien ni aucune compassion. Son silence à lui dure depuis huit jours, engouffré dans ma bouderie, et finira sans doute drapé de la sacro-sainte liberté qui le condamne à une éternelle dépressive insatisfaction. Tant pis pour lui, et tant pis pour moi car j'enrage.

En dépit de son titre, ce n'est pas de la prestation de François Hollande, hier soir, que parle ce billet. Pourtant, il y est aussi question de trous de mémoires.

J'étais à Foix le week-end dernier. Récupérer maman. J'ai troqué la charge de la distance et de la culpabilité par celle de la présence et de l'attention de tous les instants. Je vis la confrontation directe avec la déchéance d'une mère. J'y investis des wagons de tendresse et d'affection, je la touche et l'embrasse comme du bon pain, et elle réagit avec bonheur à ces marques tactiles. Je prends toute la mesure des vingt ans qu'elle a traversés dans la solitude après la mort de papa, et ne peut m'empêcher de penser que c'est de cette souffrance-là qu'elle se soulage. Elle se rend à ses vingt ans de silence, las du combat et des apparences. Peut-être nous voit-elle assez solides, enfin, pour s'autoriser cette capitulation. J'encaisse à défaut d'accepter.

Maman était une belle jeune femme. Enfant, on la prenait pour ma grande sœur. Ado, mes copains me donnaient des coups de coude histoire de me montrer, n'eut-elle été ma mère, qu'elle était bonne à draguer. Puis elle a toujours été la dégourdie de la famille, la bricoleuse, prenant sur elle les tâches domestiques tout comme les menus et les grands travaux de la maison. Jusqu'à il y a peu, sa maison était entretenue comme nulle autre. Les volets du patio ne passaient pas deux ans sans recevoir leur couche de lasure. La menuiserie n'avait pour elle aucun secret. Son congélateur était toujours garni d'un bourguignon, d'un carry de veau ou d'une tarte aux olives. Elle avait l'énergie et la tête froides. Tu m'aurais posé la question au printemps dernier, je t'aurais juré qu'elle était promise à vivre cent ans. Elle avait tout de ce prototype de femmes.

Elle a fait soixante-seize ans l'été dernier. Ce n'est encore qu'une adolescente de la vieillesse.

Alors je franchis l'étape, je construis le deuil, j'affronte tête baissée et dents serrées, plein encore de questions inédites et impréparées sur les moyens qui sont les nôtres, mon frère et moi, pour gérer cette situation dans la durée, sans pouvoir prédire ni le sens ni le rythme des évolutions. Sans renoncer à trouver ça injuste, profondément injuste.

Lundi matin, elle est est restée seule deux heures. Elle avait l'air à peu près bien quand je suis parti, après un petit déjeuner pris ensemble. Un rayon de soleil était entré dans la maison, déposer sur ses pommettes et son front un baume de sérénité. Mais j'ai eu peur qu'elle débloque et ne sache pas à quoi s'accrocher, qu'elle se trompe dans ses médicaments, ou qu'elle tombe comme souvent il lui arrive de faillir.

Finalement, tout s'est bien passé. Mais en dehors d'impératifs professionnels stricts, j'ai renoncé à toute sortie. Avec les médicaments, elle se couche tôt, et au moment précis où j'ai un peu de temps, par exemple à te consacrer, via ces pages, la tristesse s'engouffre. Le soir venu, je me sens vidé de tout. Une tristesse que j'attribue volontiers à la situation de ma mère et à l'énergie que je laisse à lui donner de la joie. Je sais pourtant qu'elle se nourrit surtout de l'assourdissant silence, de l'absence de gentillesse, de l'abandon où me laisse l'homme que j'aime et qui ne m'aime pas, l'homme qui prend et ne donne pas, de son orgueil et de mon obsédante obstination. Du trou où je me complais, mais dont je crois être de plus en plus prêt à sortir, pour peu qu'une main...

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La photo qui illustre ce billet provient du site www.tripalbum.net. Son auteur, Gullaume, talentueux voyageur, me demande de bien vouloir le préciser, ce que je m'empresse de faire, et avec plaisir, n'ayant pas l'âme d'un pirate...

27 mars 2013

mariage pour tous : François m'a tuer

mariage pour tous

Et si le mariage pour tous venait à se fracasser sur François Hollande lui-même. C'est à dire sur la déception et le rejet qu'il suscite désormais.

On n'aurait pas pu y croire, même pas en cauchemar, il y a de cela encore deux mois, mais ce scénario devient de plus en plus probable : entre l'effilochage de l'électorat socialiste sur le sujet, la radicalisation de la droite, et les incidents planifiés par les groupuscules fascistes, la soi-disant "manif pour tous" fait le buz, et les médias ont beau agiter le hochet de la violence et de la manipulation, inviter les porte-parole les plus sulfureux sur les plateaux, le supposé élargissement populaire de la mobilisation est devenue de dont on parle le plus.

De fait, ce gouvernement porte en lui, dans ses entrailles, dans son placenta encore étroit, la promesse de la catastrophe homophobe annoncée. L'échec des visées économiques du Président, l'absence de toute considération pour les gens modestes et pour les services publics, l'envolée du chômage, l'abandon de l'emploi industriel, l'inconsistance sur la scène européenne... ramènent le mariage pour tous au rang d'une futilité de circconstance, limite indécente.

Du pain béni pour les culs bénis.

Il se murmure qu'en tenant bon face à l'adversité, Hollande se draperait des vertus qu'on lui prête le moins : la résistance et la décision. Un coup de com, en somme. Mais il se dit aussi qu'il ne prendrait pas le risque de rouvrir un débat sur les questions familiales une fois la loi votée : adieu donc la PMA pour toutes, c'est à dire ce qui aurait pu être la première conséquence concrète, authentique, pratique, incarnée, la seule voie réelle de parentalité pour au moins certains couples homo, tant on sait que pour l'adoption, entre la lourdeur des procédures en France, et l'interdiction pour les couples gays à l'étranger, qui va perdurer longtemps, ça restera un phénomène rare et marginal.

On peut aussi ne pas exclure une capitulation finale en rase campagne, habillée du vœux de pieux consensus à venir... Le syndrôme du fameux droit de vote des étrangers aux électiosn locales. Un serpent de mer, et des couleuvres à avaler.

Christiane, reviens ! Vivement le débat au Sénat, qu'en t'entende à nouveau défendre avec simplicité et conviction les principes qui fondent cette avancée de société et d'humanité, et que tu fasses taire ce brouhaha.

Voilà, j'ai fait mon papier. Le premier depuis dix jours. Ma flemme pour écrire est impardonnable. Il y a en moi un grand vide, un abyme. Mais c'est un autre sujet, chargé de peines. J'y reviendrai forcément.

17 mars 2013

l'angelus et le glas

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Sa Sainteté François a donc donné aujourd'hui son premier angelus sur la Place Saint-Pierre de Rome. Conclusion d'une semaine d'excitante agitation médiatique, entre suspens, incrédulité et bienveillant angélisme.

Ce Pape a tous les tacts : celui d'attendre la fin de l'épisode neigeux pour ne pas reléguer les naufragés de la route dans l'actualité du lundi. Celui d'organiser sa première apparition en direct, dès le lendemain, au milieu de tous les 20 heures d'Europe. Celui d'être simple, d'avoir accompli un vœux d'authentique pauvreté, troquant l'Archevêché pour un appartement modeste, la limousine pour le bus, et pour sa croix l'or pour le bois. Celui de sortir l’Église de son européo-centrisme... Un candidat idéal pour des sociétés en crise, qui doutent de leurs systèmes austéritaires et de leurs nouvelles oligarchies capitalistes.
 
Et cerise sur le gâteau, voilà qu'il offre aux bons peuples latino-américains leur nouvel héros.

Hugo Chavez disparu, Fidel Castro dans les choux, son frère Raùl sur le départ : la voix est pile libre. Et avant que n'émerge de toutes les révolutions citoyennes sud-américaines le nouveau Bolivar, avant que ces prometteuses expérimentaions politiques, économiques et sociales ne finissent par faire tâche d'huile sur la planète, voilà donc notre bon samaritain qui vient occuper la place et l'espace. Et en quelque sorte, couper d'une sainte faux l'herbe sous les pieds des tentations rebelles.

Je sens qu'ils vont l'adorer. Qu'on n'en a pas fini d'avoir du pape normal à toutes les sauces. Qu'on Bergoglio.jpgcommence à peine à s'émouvoir des entorses au protocole. Quelque chose me dit que seront vite rangées au rang des anecdotes sournoises la guerre qu'il a mené contre le mariage homosexuel dans son pays, sa compromission - active ou silencieuse, l'histoire le dira-t-elle jamais ? - avec les dictatures argentines, dont on doit aux années de plomb la bagatelle de 30.000 morts ou disparus. Qu'en disent, du reste, les Folles de la Place de mai : les as-tu entendues ?

Pape ou président de la République, je préfère le style normal au tapage bling-bling. Mais "tout changer pour que rien ne change", c'est une recette connue des possédants depuis la nuit des temps. Je ne suis pas sûr que le Pape François soit une bonne nouvelle. A Dieu ne plaise qu'il ne sonne le glas des expérimentaions révolutionnaires : elles sont encore la meilleure chose qui soit arrivé aux pauvres, aux minorités et aux paysans ces dernières années.

En attendant, Olivier, lecteur-veilleur de ce blog, m'a transmis une analyse parue sur Mediapart et accessible uniquement aux abonnés, que je te livre en partage. Ce n'est pas pour être bégueule. Mais avant de juger par nous-même, sur pièce, ça ne fait pas de mal d'introduire un contrepoint aux unilatérales louanges dont on nous assourdit...

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RTR3EYXV.jpgLa mémoire vive de la dictature argentine pèse sur le nouveau pape


Tandis que la plupart des médias et des voix officielles saluent l’élection, le 13 mars, d’un pape sud-américain (pour la première fois), jésuite préoccupé de charité chrétienne envers les pauvres (d’ailleurs lui-même vit modestement, nous rappelle-t-on), quelques journaux ont commencé à explorer la vie et les œuvres de Jorge Mario Bergoglio durant la dictature militaire en Argentine, de 1976 à 1983 (30 000 morts et disparus, selon un bilan communément admis).

Mais que reproche-t-on exactement à Jorge Mario Bergoglio, qui était Provincial de l’ordre des jésuites (la plus haute autorité jésuite du pays) lors du coup d’État en Argentine, le 24 mars 1976, puis qui a officié comme curé et recteur d'une faculté de théologie à partir de 1980 ?

Marquées par des dictatures militaires qui continuent d'essaimer en Amérique du Sud aussi vite que s’expriment des mouvements contestataires de gauche et d’extrême gauche, les années 1970 agitent aussi les esprits de nombreux catholiques. L’Église en tant qu'institution ne porte que rarement la contradiction aux pouvoirs militaires. Mais pour la base, c’est une autre histoire : la « théologie de la libération » est en plein essor et se radicalise en Argentine à travers le Mouvement des prêtres pour le tiers-monde, de 1967 à 1976.

Ce sont des prêtres engagés socialement dans les quartiers pauvres, dans les bidonvilles, dont les idées marquées à gauche dérangent leur propre hiérarchie. Car, à l’époque, nationalisme et catholicisme se confondent au point qu’il « était presque naturel pour le clergé argentin de prendre la défense du régime », explique un professeur d’histoire au New York Times. Et, comme le rappelle Paulo A. Paranagua dans son blog du Monde, « l’Église d’Argentine est une des plus contestées d’Amérique latine pour sa passivité, voire sa complicité, à l’égard de la dictature ».

À son arrivée au pouvoir en 2003, Néstor Kirchner décide de revenir sur les lois d’amnistie et d’impunité décidées par le président Carlos Menem. Depuis, les enquêtes ont pu être rouvertes et les procès se succèdent. Deux anciens chefs de la junte, Jorge Videla et Reynaldo Bignone, ont déjà été condamnés plusieurs fois à perpétuité.

Sur ce chemin de la justice, l’Église n’a pas été épargnée : en 2007, un prêtre a été poursuivi et condamné pour complicité avec la dictature. Une première. Rappelons aussi que parmi les vingt victimes françaises figurent trois religieux : les sœurs Alice Domon et Léonie Duquet, et le père Gabriel Longueville. Alfredo Astiz, surnommé l’ange blond de la mort, a été condamné à perpétuité et par contumace en France en 1990, puis en Argentine en 2011 pour la disparition des religieuses.

Quant au procès des assassins du prêtre, il vient de se terminer. Le général Luciano Menéndez et deux autres tortionnaires ont été condamnés en décembre 2012 à la peine maximale par un tribunal de La Rioja pour le meurtre de Gabriel Longueville et de son vicaire Carlos de Dios Murias en 1976. Au cours du procès, le prêtre défroqué Délfor Brizuela, devenu député kirchneriste, a accusé la hiérarchie catholique de complicité et dénoncé les persécutions de prêtres sous la dictature (voir le quotidien Los Andes).

Les juges ont eux aussi employé ce terme de « complicité », soulignant la « persistance » de cette « attitude réticente des autorités ecclésiastiques et même de membres du clergé pour nous éclairer sur les crimes que nous sommes en train de juger », comme l'a noté le quotidien Página12 dans un article relevé par La Croix. À ce moment-là, fin 2012, la plus haute autorité catholique argentine s’appelle Jorge Bergoglio.

Dès après le conclave de 2005, lors duquel Bergoglio avait fait figure d'outsider face au futur Benoît XVI, le cardinal Bergoglio avait publié son autobiographie intitulée El Jesuita (Le Jésuite), dans laquelle il défendait son rôle de Provincial des jésuites sous la dictature. C'était une réponse aux accusations des prêtres jésuites Orlando Yorio et Francisco Jalics, qui l’accusaient ni plus ni moins que de les avoir dénoncés comme « dangereux » aux militaires : ils furent arrêtés et torturés pendant cinq mois en 1976. Ils étaient jugés dangereux car impliqués auprès des pauvres dans les bidonvilles.

Ce livre était une belle opération de communication de Bergoglio pour laver son image, a estimé Horacio Verbitsky en 2010 dans Página12. Le journaliste a longuement expliqué le rôle de l’Église dans le livre El Silencio (Le Silence), du nom d’une île proche de Buenos Aires, lieu de villégiature de l’archevêque avant de devenir l’un des centres de détention secrets de la dictature…

Concernant le rôle de Bergoglio dans l’arrestation des deux prêtres, Verbitsky assure qu’il leur a retiré, à eux et à d’autres, la protection de l’ordre des jésuites. Il a reproduit des documents prouvant que Bergoglio a informé la junte que l’un des prêtres avait des contacts avec la guérilla, comme le rappelle le quotidien mexicain La Jornada. Dans cette affaire, Bergoglio s’est défendu en assurant avoir fait le nécessaire auprès des ex-dictateurs Jorge Videla et Emilio Massera pour obtenir leur libération.

Francisco Jalics a donné sa version de l’histoire dans le livre Ejercicios de meditación (1995), dans lequel il expliquait que travailler dans les bidonvilles était à l’époque interprété comme un soutien à la guérilla. « L’homme m’a promis qu’il ferait savoir aux militaires que nous n’étions pas des terroristes. Par les déclarations ultérieures d’un officier et 30 documents que j’ai pu consulter plus tard, nous avons pu vérifier sans aucun doute possible que non seulement cet homme n’avait pas rempli sa promesse mais que, au contraire, il avait présenté une dénonciation fausse aux militaires », rapporte le quotidien espagnol El País. Cet « homme », c’est Jorge Bergoglio.

En octobre 2007, un prêtre est pour la première fois condamné, dans la ville de La Plata, à la prison à perpétuité. L’aumônier Cristian von Wernich assistait non seulement aux interrogatoires sous la torture et avait libre accès aux centres de détention, mais il a aussi extorqué des aveux sous le sceau de la confession, qu’il a ensuite transmis aux bourreaux.

Au moment de ce procès, Bergoglio était déjà cardinal, archevêque de Buenos Aires et primat d’Argentine. C’est lui qui a été chargé de dégager l’Église de toute responsabilité dans cette affaire. Le père Capitanio, un autre prêtre appelé à la barre des témoins, a, lui, osé dire que « l’Église n’a pas tué » en tant qu’institution, mais que ses positions ont été « scandaleusement proches de la dictature, à un degré de complicité coupable».

Bergoglio a refusé deux fois, en raison de ses hautes fonctions ecclésiastiques, d’aller témoigner au tribunal lors du deuxième procès sur les crimes de l’École de mécanique de la marine (ESMA), le tristement célèbre centre de torture de Buenos Aires, dont peu de personnes sont sorties vivantes, aujourd'hui transformé en Espace de la mémoire. Le tribunal s’est donc déplacé à l’archevêché, en 2010, pour entendre ses explications sur la disparition des deux jésuites.

En 2011, un avocat argentin et l’association des Grands-Mères de la Place de Mai ont Lieux_dictature.JPGdemandé que le cardinal-archevêque soit entendu comme témoin dans le procès pour vol de bébés, comme l’a écrit La Croix. Pendant la dictature, les jeunes femmes enceintes étaient gardées en vie jusqu'à l'accouchement, et leur enfant ensuite volé pour être confié à une famille inconnue. Les “grands-mères” recherchent ces enfants, dont le nombre est estimé à 500.

Jorge Bergoglio a juré n’avoir eu connaissance de ces enlèvements de bébés qu’après le retour de la démocratie. Et pourtant, a rappelé Página12, Estela de la Cuadra, sœur et tante de deux victimes, a assuré que Bergoglio avait reçu en 1979 son père, qui recherchait sa fille enceinte disparue en 1977. Jorge Bergoglio lui avait remis une lettre qui l’aiderait à retrouver la trace de l’enfant né en détention et « offert » à une autre famille.

Adolfo Pérez Esquivel, militant des droits de l’homme, victime de la dictature et prix Nobel de la paix, a, lui, pris la défense du pape François : « Il y a eu des évêques complices mais pas Bergoglio », a-t-il déclaré à BBC Mundo. Les procès ne sont pas terminés en Argentine, certains s'étalent sur des années. Le pape François sera-t-il appelé à témoigner ?

12 mars 2013

relâche opus 466

Voilà à quoi je m'attaque, et voilà pourquoi tu ne me vois plus. Depuis que j'ai récupéré et fait réparer le piano électronique de ma grande nièce, je suis hâpé des heures chaque semaine. Au début, j'ai reconstitué "mon" répertoire, retrouvé les trois ou quatre pièces apprises dans l'enfance et qui avaient fini par s'échapper du bout de mes doigts. Bach, l'Invention N° 13, une Romance sans parole de Mendelssohn, une Valse posthume de Chopin, la N°1 de l'opus 69. Les sensations étaient agréables, presque goulues, empreintes de fierté.

Ceci fait, avec une onctuosité que je n'avais pas imaginée, j'ai repris la seconde Valse posthume de Chopin, dont je n'avais jamais abordé qu'une ébauche, et je fus bien surpris de me voir capable d'y avancer, de me l'approprier, et d'y mettre, en sus, tant de délectation. La famille m'a écouté avec flatterie, mon ami d'amour avec moquerie. Evidemment, ça reste pataud. Chaque interprétation reste un enjeu, dans lequel j'investis ma concentration et ma sensibilité. Et qu'importe la sonorité, ce qui compte est le plaisir que j'y prends.

Et depuis quelques semaines, je suis donc sur Scarlatti. Ça a l'air simple, comme ça. Il faut déchiffrer, comprendre. Il faut acquérir les automatismes. Plus compliqué, il faut parvenir à dissocier la main droite de la gauche, qui jouent sur des rythmes voisins mais distincts, à cause de l'utilisation de triolets qui créent cette sensation de légèreté. Mais cette légèreté, justement, dans le toucher et les trilles, pour juste m'en approcher, juste l'effleurer, juste comprendre ce qu'il faut de doigté pour espérer l'apercevoir... j'y laisse une sueur incroyable. C'est ardu, je m'accroche, je répète, et répète sans cesse. Je m'y écorche. Et le plaisir que j'y prends ne décroît pas.

Alors voilà. Tu ne me vois pas, mais je ne suis pas loin. Et si tu écoutes cette interprétation par la jeune Italienne Ottavia Maria Maceratini, sache que c'est là que je suis.

02 mars 2013

la liberté contre la démence

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Une semaine déjà que j'ai laissé Budapest à son temps alangui et à ses chimères. Je m'y suis soigné autant que je m'y suis abruti. J'y ai nagé presque 16 kilomètres, et jour après jour cet effort installait dans mon corps une douce douleur existentielle. Mes muscles n'ont pas sombré dans les courbatures ombrageuses et fiévreuses, ils se sont fourbus tranquillement, sans aller au delà de la manifestation de présence.

Au travail, comme à chaque fois, j'ai payé cher cette petite escapade. Les dossiers accumulés, les mails qui nécessitaient des réponses urgentes, les collègues qui avaient besoin de mon avis ou de mon assentiment, tous m'attendaient au seuil de mon bureau et ne m'ont pas lâché les mollets. J'ai traversé la semaine sous haute pression. Je crois que je n'ai pas failli.

Mon ami d'amour a remis avec sang froid et résolution certaines pendules à l'heure. Dés mon retour, en guise d'enthousiastes retrouvailles j'eus mon lot de signes visibles d'agacement, qui m'ont permis de provoquer la discussion. Il recherche l'amour éternel et réciproque, n'y parvient pas, en souffre mais ne renonce pas, ma présence auprès de lui, dans l'attention à lui, dans le souvenir de lui, l'entrave dans sa quête, quand elle ne l'oppresse pas. Je dois redevenir un ami ordinaire - avec un peu plus de musique et de solidarité que dans l'ordinaire, mais pas plus de tendresse. Voilà, c'était dit. J'ai mal, mais je n'ai pas pleuré, habitué désormais à ce retour épisodique de la distance. A l'appel vain du large. Ou peut-être parce que nous avions au programme, mardi et mercredi soir, deux concerts fabuleux à la Salle Pleyel, où Simon Rattle devait diriger le Berliner Philharmoniker, avec des œuvres de Dutilleux, Lutoslawsky, Beethoven, la pianiste Mitsuko Ushida, la soprano Barbara Hannigan, et deux symphonies de Schumann, qui ont besoin d'orchestres de cette trempe pour trouver leur relief.

Et puis hier matin, je les ai appelés. D'abord une société d'assurance, puis un groupe mutualiste. Maman m'avait remis, il y a quelques années, un dossier où figuraient, soigneusement rangées, les attestations de souscription à ses contrats - avec, un peu jargonneuses, des précisions sur les garanties couvertes. J'ai ouvert le classeur hier. Il y en avait une petite liasse. Accident, invalidité, obsèques... et dépendance. La veille, après une discussion téléphonique très confuse avec elle, mon frère m'avait dressé un état alarmant de la situation, me préparant à admettre qu'on était dans une configuration sans retour. C'était, de loin, le plus probable. Il avait besoin de connaître l'état des garanties et des clauses avant de revoir le médecin lundi - des fois que le diagnostic, dans son énoncé, soit déterminant pour autoriser ou pas la mise en oeuvre des garanties. Il m'a parlé des récits incohérents, dans lesquels elle entremêle différentes époques. Il m'a parlé de ce frigo jamais refermé, de ce feu, jamais éteint à la gazinière, de petites chutes jusque-là sans importance... Là, j'ai pleuré. Dans le creux de son oreille, j'ai lâché mon dépit, des sanglots, et hier j'ai donc ouvert les dossiers. J'ai appelé. Je me suis mangé de la démence "médicalement attestée et documentée", de la "constatation d'état de dépendance", avec des employés anonymes, froids, distants, manipulant les concepts au mépris de la détresse qui, elle, tatonne, hésite à employer certains mots, cherche à comprendre à l'autre bout de la ligne.
 
Elle a soixante-seize ans. C'est trop trôt, trop soudain, trop cruel.
 
Où Stéphane Hessel a-t-il trouvé les ressources de tant de lucidité et d'engagement, à quatre-vingt-201211162322_zoom.jpgquinze ans ? Maman n'a pas mois de révolte en elle ? Pas moins de combat à son actif ? Pas moins de courage dans ses choix ?...
 
Au début des années 2000, j'ai plusieurs fois rencontré Stéphane Hessel. Il avait été nommé par Marie-George Buffet administrateur de l'Office franco-allemand pour la jeunesse. Il était très soucieux à la fois de la relation franco-allemande et de la voir évoluer au service des êtres tels qu'ils sont, des jeunes en particulier. L'Office devait revenir installer son siège en France et Buffet avait décidé que ce serait en banlieue. Sortir la relation franco-allemande des lambris feutrés et la rapprocher des jeunes et de la vie. Stéphane Hessel soutenait cette idée, laquelle était combattue par la partie allemande qui privilégiait le prestige et les beaux quartiers. Le Quai d'orsay restait timoré.
 
Engagé dans ce bras de fer du fait de mes fonctions d'alors, j'y mettais de l'ardeur et de la fougue, pour empêcher que l'oiseau ne soit tué dans l'oeuf, tandis qu'il y mettait de la distinction diplomatique. Je me souviens d'une conversation privée où il m'avait incité non à mettre de l'eau dans mon vin, mais à comprendre le point de vue allemand à partir de traits historiques et culturels qui m'échappaient. Son regard était profond, serein, patient, sa conviction était tranquille, dépourvue d'ambition, appuyée par ce sourire généreux qui ne le quittait jamais. Sa pensée semblait libératrice, et d'abord pour lui-même.

En commentaire privé à un post récent, parlant de ma mère, ma choubinette adorée m'a écrit ceci : "Et si elle en avait simplement assez de penser, de réfléchir, ce poison qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent, en ruminant le passé et en essayant de contrôler le futur ?"

Alors je m'accroche à cette idée. Elle n'est pas malheureuse, elle s'est juste libérée de ses tourments. Après tout, mon ami d'amour n'est pas seul à avoir droit à la liberté, et toutes les pensées ne sont pas libératrices...

En attendant, je n'ai pas remis le pied dans l'eau de toute la semaine, depuis mon retour en France.

23 février 2013

ne t'en va pas !

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Avant-hier, un grand soleil d'hiver inondait Budapest. Je suis monté dans les hauteurs de Buda pour visiter la maison-mémorial de Béla Bartók . J'y étais seul, et pendant une heure une guide m'a accompagné dans ma visite.

A l'entrée, avec les volumes et les reliefs qui distinguent les Carpates, une grande carte cloutée montrait toutes les régions où il s'est rendu pour collecter les chansons traditionnelles hongroises. La Hongrie était vaste, au début de sa carrière, à l'image de Nagyszentmiklós, la petite ville où il est né et qui se trouve - depuis les pactes de l'armistice de la première guerre mondiale - en Roumanie.

Il partait avec un carnet, ses flacons d'encre, son crayon à cinq plumes pour tracer les portées, et son gramophone, qui ne manquait d'impressionner les villageois, lesquels se pliaient ainsi de bonne grâce à l'exercice de l'enregistrement.

Il aurait recueilli 4000 chansons populaires, décrit toutes sortes d'instruments originaux, ramené des pièces gravées, ou brodées, qui en disaient le contexte, les savoirs, les gens. Il ne s'agissait par pour Bartók de glorifier la nation hongroise, d'encenser son patrimoine et de la figer dans du formol. A l'orée du 20è siècle, le développement économique et industriel de la Hongrie attirait les foules vers les villes, et il voyait ces trésors menacés d'extinction. Il y avait deux façons de rendre hommage à ces génies populaires : les conserver, et en faire quelque chose. Il opta pour les deux. Et sa musique, la plus moderne qui fut dans la première moitié du siècle, et encore si persuasive aujourd'hui, est inspirée, nourrie, construite des thèmes et des rythmes ainsi rassemblés.

La présence, dans sa maison, de tant d'objets collectionnés rendait tangible cette démarche, et il était émouvant d'y voir mêlées des photos de lui parmi les paysans et les artisans.

La musique ressemble aux gens. Celle de Bartók est audacieuse, étonnamment structurée derrière d'apparentes dérives. Elle semble suivre la pensée et la langue davantage que les codes. Avec lui, l'ostinato est évolutif, s'enrichit ou se transforme à chaque répétition, t'emmène là où tu ne pouvais t'attendre, il agglutine des préfixes, des suffixes, qui deviennent partie du sens musical, à la façon de cette indomptable langue hongroise.

Bartók a vécu dans cette maison avec sa seconde femme, de 1932 à 1940. Quatre jours avant son exil pour l'Amérique, qu'il savait définitif, le 12 octobre 1940, il donna un concert d'adieu dans la grande salle de l'Académie de musique Ferencz Liszt. Une salle que je connais bien, même si elle est depuis de nombreuses années en rénovation. Dans les années 90, j'y ai entendu le Double concerto pour violon de Bach, la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak, les Tableaux d'une exposition de Mussorgski, j'y ai vu Zoltan Kocsis dans des transcriptions d'une incompréhensible virtuosité de Wagner par Liszt... Je n'ai pas le souvenir d'y avoir entendu du Bartók . Mais peut-être parce que j'étais encore insensible à son œuvre, alors.

C'est un auditorium art nouveau à l'acoustique ingrate, en vérité, tout comme le confort de vision, mais d'une incroyable beauté décorative.

A la fin de son concert d'adieu, le public se serait levé et aurait entonné un air célèbre écrit par le compositeur intitulé "Ne t'en va pas !" Mais la guerre était là, déjà plus à la porte, alors il partit, et comme Zweig, mourut en exil - non sans avoir, après quelques années de stérilité, parachevé son œuvre du fantastique Concerto pour orchestre.

(Ici, dans le grand hall de l'Académie de musique, et sous la baguette d'Ivan Fischer, Ne menj el, ne t'en va pas ! - un enregistrement de 1987)



Pris par l'élan, l'émotion et  le temps clément, j'ai poursuivi mon périple jusqu'à Farkastéri temetö, où ses cendres ont été rapatriées après guerre. Arrivé dans ce vaste cimetière, perdu dans les allées, j'ai fini par demander à une élégante dame si elle saurait m'indiquer l'emplacement de sa tombe. Sans dire un mot, d'un signe de main, elle m'a invité à la suivre. Elle semblait fatiguée mais marchait d'un pas vif. Un grand manteau de fourrure dissimulait son grand âge dans une houle de chic. Devant mon embarras de l'avoir entraînée dans ce périple imprévu, elle m'a dit qu'elle n'aurait pas su m'expliquer le chemin, puis, arrivée sur place : "Moi aussi, j'aime beaucoup sa musique". Elle m'a montré à côté la tombe du grand chef Georg Solti, puis s'est éclipsée.

Bartók ne se découvre pas par hasard. De prime abord, sa musique est austère. Il m'a donné du fil à retordre, enfant, dans mes leçons de piano. On entre dans son univers par petites touches, on en acquiert les codes. Ce n'est pas si difficile, en définitive. Puis on accède à son génie harmonique, une écriture colorée, percussive, où tout compte, même l'odeur sans doute.

Durant ce pèlerinage, à travers les nombreuses photos placées parmi les meubles de sa maison, aux grands yeux clairs du compositeur, à ses lèvres minces, à son front généreux, à sa silhouette droite, j'ai compris quel homme il avait pu être. Un bel homme, petit et gracile, svelte et pénétrant. J'ai compris aussi ce qui attachait aussi intensément mon ami d'amour à celui qu'il appelle son papa musical, mais qui est plus sûrement son amant mélodique.

21 février 2013

à un degré du chaos

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C'est le problème des médailles : quoi qu'on fasse, il y a deux faces. Les anges sont d'un côté, mais côté pile, toujours un diable se niche.

En apparence, tout est simple, donc. Je suis là, à Budapest, en pleine liberté pour me ressourcer. Me reconnecter à moi-même, comme disent certains de mes amis. Et pour commencer, me réconcilier avec mon corps. De ce côté-là, ça ne marche d'ailleurs pas si mal. Mon corps résiste bien à l'épreuve de force que je lui inflige chaque matin : 2OOO mètres de course de fond en eau claire. Je vais au turbin sans rechigner. Bien sûr, dehors, il fait froid. Plus ou moins zéro, mais mon rituel est bien rôdé. Habituellement, je prends la douche avant d'aller dans l'eau. Tant pour l’hygiène, que pour me laisser gagner par une sensation froide entre la douche et la piscine, qui fait de la petite seconde d'entrée dans l'eau un instant fugace d'intense délivrance. Là, si je suis mouillé au moment de sortir, je crois que je me pétrifie aussitôt. Je sors donc de mon hôtel à sec, la sensation froide m'enveloppe ainsi très progressivement, et je suis mûr, cinquante mètres plus loin, au moment de la pénétration.

Après, nager en plein air, c'est un bonheur. L'eau reste à 27 degrés. L'eau des piscines doit être à 27 degrés. En dessous de 26, c'est trop mordant, le corps peine à s'échauffer. Au dessus de 27, une fois passée la sensation initiale, tu te sens vite devenir cotonneux, le muscle n'a plus l'énergie de réagir. C'est très important la température d'une piscine : elle doit être à 27, à un degré près !

Un degré, une minute, et tout peut changer : le fameux effet papillon ! Tiens, lundi dernier, la douche avait été tristement vide après ma séance de nage, je m'étais donc savonné vite fait bien fait. Mais au moment précis de partir - j'étais déjà à la porte - voilà que toute une ribambelle de grands gaillards - probablement des waterpolistes - arrivent. Une minute plus tôt, et je pouvais faire mine de commencer ma douche pour rester quelques instants parmi eux. Mais dans ma position, faire machine arrière n'aurait eu aucun sens, je me suis donc contenté de regarder l'heure, pour ajuster ma prochaine séance à leur horaire d'entraînement.

Mardi, au lieu de 9h20 comme la veille, je suis ainsi allé nagé à 9h30. Échec total ! Pas la visite d'un chagrin d'amour,coup de blues,vie gay,homosexualité,drague,piscine,nager,natationseul compétiteur. J'ai persévéré, et hier, à 10h30 précises, alors que je finissais ma douche, l'équipe a débarqué. La plupart des gars ont ôté leur maillot, beaux comme des dieux grecs. Tout en se touchant, se savonnant, ils n'ont pas arrêté une minute de parler. Leurs sexes, initialement rétractés par le froid et l'effort, se sont vite gonflés sous l'effet combiné de l'extraction, de l'eau chaude, et du contact de leurs mains, allongés un peu, appesantis, sans jamais aller jusqu'à l'érection. Leurs bavardages rendaient le tableau naïf, innocent. Tout à mon émoi, je m'étonnais de voir cette génération tout entière prise dans la mode du sexe rasé. Preuve qu'ils se regardent les uns les autres, et que des normes naissent de cette jauge, sans s'énoncer...

En apparence, donc, ça va. Je suis plutôt étonné de voir comment l'on me tourne autour dans les bains, même lorsque s'y trouve du beau gibier, moins rassi que moi.
 
J'en sais plus sur Michel et Daniel, tiens, car évidemment, ils étaient au Rudas hier, et m'ont accompagné deux heures durant dans les eaux et les recoins secrets de l'établissement. Les deux anges sont donc hollandais. Michel, le grand glabre aux yeux de braise et à la houppette de Tintin, est professeur de journalisme à Amsterdam. C'est surtout à lui que j'ai plu. Daniel est professeur spécialisé pour des enfants gravement inadaptés à Arnen. Ils ont mon âge, sont plutôt bien conservés, et notre trio irradiait le grand bassin central où était massée une assistance de choix. Ça va.

Ça va aussi parce que j'ai le temps d'écrire, ce qui ne m'arrive plus guère, sur-sollicité par toute une série de passions et d'activités absorbantes, le piano figurant au rang des nouvelles, je t'en reparlerai.

Ça va parce que je lis. Mon premier Fred Vargas. Je sais, je suis à la bourre. Mais la lecture et moi, tu sais... Trop de voiture, trop de radio dans ma vie, le livre vient toujours à la fin. Ou dans les voyages. Une histoire de loups dans le Mercantour qui me tient en haleine.
 
Ça va parce qu'un grand soleil d'hiver innonde Budapest ce matin.

DSCN4647.JPGÇa va parce que je vais au concert, parce que j'ai visité pour la première fois l'émouvant appartement du grand compositeur hongrois Zoltán Kodály, dans un rond point qui a porté successivement les noms d'Hitler, de Staline, de la jeunesse nationale, du peuple triomphant, avant de porter tout simplement son nom à lui... La musique calme aussi l'histoire.

Ça va parce ce matin je pars visiter la maison de Béla Bartok, et que cette visite s'annonce chargée de grosses émotions encore.

Ça va. Ça va.

Pourtant.

Pourtant, cette fichue face sur cette putain de médaille. Ce fichu pile habité du diable ! La médaille à une face, ça se saurait, si ça pouvait se fabriquer.

Donc regardons-la bien, cette médaille, retournons-là puisqu'il le faut.

Évidemment, que ça ne va pas. Que rien ne va. Que ça a rarement été aussi mal. Ne vois-tu pas que j'y suis nu ? Que j'y nage nu ? Que j'apprends et que j'apprends encore pour finalement ne savoir que battre des membres dans le vide ?

Par quoi je commence ? Par ce qui me fait le plus de mal ? Par ce qui me fait le plus peur ? Par ce qui me rend le plus triste ? Par ce que je fuis le plus et me rattrape sans cesse ? Par ce qui m'insupporte le plus en moi ? Je te parle de quoi, làmédaille à 2 faces.jpg ?
 
De maman qui dégringole ? De sa possible dégénérescence cérébrale, pas diagnostiquée avec certitude, mais le sera-t-elle jamais, de son improbable rebond ? D'un matin à l'autre, j'avais une mère et j'ai un petit être chétif, perdu, dont on ne sait plus si on lui parle ou si on lui fait passer le temps. D'une saison à l'autre tout a basculé et l'on ne sait s'il faut s'accrocher à l'idée d'une issue prochaine, ou intégrer celle de l'étape irrévocable. On avait tout anticipé pour qu'elle vieillisse bien, doucement, sauf ce saut dans un néant aux émotions diffuses. Ça nous tombe dessus, comme ça, mais je fais quoi, moi, avec ça ?

Je te parle de quoi ? De mon mec ? De l'homme avec qui je vis depuis quinze ans, mais avec qui je ne partage plus que le toit et le lit, enfin, un lit bien chaste, juste par habitude ? Ah, et aussi la moitié de mon salaire. Il me reste la belle famille. Une relation d'indescriptible confiance me lie à elle, et je n'ai jamais mieux parlé de ma mère qu'avant-hier, avec ma belle mère. En hongrois dans le texte. On s'est compris. Igor est amoureux fou depuis quinze jours. D'un homme à qui il dit d'aussi belles choses qu'il me disait au début. Ça me soulage, ou ça devrait, mais qu'y puis-je si là, à ce moment précis, je m'en sens abandonné ?

Je te parle de qui ? De mon ami d'amour ? J'ai fait le deuil de tout avec lui, en cinq ans. Celui de mes désirs, celui de mes espoirs. Il me laisse partager la musique, parfois le chaud contact de sa main sur la mienne, et un flot ininterrompu d'insupportables frustrations. Je me ruine à le suivre dans une frénésie de concerts, m'ajoute des sorties à moi pour me croire libre, lui offre celles auxquelles il serait tenté de renoncer. Et j'ai toujours aussi mal quand je le vois flamber pour s'offrir des plaisirs coûteux, achetés à la conscience par une terminologie tantrique. Ou quand je le devine éperdu dans des jeux de séduction. Quand il aura compris que nous étions faits pour être des amants d'éternité, que nous aurions pu nous épargner du temps et des souffrances, nous serons, lui et moi, au seuil de la mort. Notre relation affichera trente ans au compteur, mais sans doute refusera-t-il encore d'admettre que c'était bien là notre sort, car lui sera resté libre d'un bout à l'autre. En attendant, j'ai mal à chialer.

Je te parle de qui ? De quoi ? De mon amoureux du bout du blog qui n'espace plus ses visites, mais les intersidéralise ? De mes chefs, pris dans l'engrenage des duperies de la gauche, étouffés par des budgets qui s'étiolent, et contre qui je n'ai plus l'énergie de me battre ? Je te dis que Daniel et Michel ont décliné mon invitation à dîner hier soir, et que c'est ce qui m'a filé un méchant coup de blues ? Je te raconte comment je me dégoute quand je me vois, quand je m'entends, quand je m'imagine dans le champ de vision des autres ? Comment, comme maman, je me trouve insignifiant, comment j'aimerais être tout le temps tout petit, transparent, et pourtant recevoir du vrai amour ?

Je suis à un fil du grand chaos. A une minute, à un degré. On ne joue pas sa vie à pile ou face. On la mange à pile et à face, à anges et à diable. Et parfois on oublie de la poser du bon côté.