Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03 mars 2012

"on" ne va quand-même pas voter pour "ça" ?...

835110.jpg

J'ai un ami, très cher, qui veut voter utile. Un peu par défaut, si je comprend bien, mais utile. Dans son esprit, ça s'appelle voter Hollande au premier tour. Il lira probablement ce billet.

Le même, lors de la primaire socialiste, avait voté Montebourg, le démondialisateur...

Et ce paradoxe, vois-tu, n'en finit pas de me laisser perplexe.

Je passe sur les qualités oratoires alambiquées de son favori, sur sa plastique erratique, sur ses rondeurs dissimulées... L'enjeu est trop important pour qu'on s'en tienne, lui comme moi, à des aspects aussi superficiels.

Il reconnaît pas mal de mérite à Mélenchon. Il aurait pu être enclin à voter Europe-écologie si, pour le coup, son vote n'avait pas été perdu dans un puits sans fond à 3%. Pas de menace Le Pen non plus, puisque le socialiste caracole en tête et devance la blondillonne de plus de 10 points.

Pourtant, il pense - aujourd'hui du moins - devoir voter "utile".

Mais utile à quoi, au juste ?

capitaine de pédalo.jpgQuand Hollande promet en meeting de faire la guerre à la finance, mais s'efforce illico de "rassurer" les marchés et les spéculateurs dans les colonnes de la presse britannique, cela fait-il du vote Hollande un vote utile ?

Quand il se résout à annoncer une tranche d'impôts à 75% au dessus d'1 million d'euros de revenus, mais qu'il envoie aussitôt des émissaires dans les milieux du football, de la chanson et du cinéma pour y expliquer qu'il ne le fera pas, que ce n'est qu'un "coup" de campagne, cela donne-t- il une crédibilité à la notion d'utilité ?

Quand il déclare qu'il veut renégocier le traité européen Merkozy, mais qu'avec son groupe au Sénat, où il est majoritaire, il laisse voter le mécanisme européen de stabilité, véritable carcan libéral, qui justement contient une obligation de ratification du traité en question, n'est-on pas en pleine inutile ubiquité ?

Qu'y a-t-il d'utile à donner un blanc sein à cette vision si étriquée de la gauche qu'il n'en reste presque plus rien ? Parce que le vote du premier tour, c'est bien ça : un chèque en blanc. C'est le signe de l'adhésion, pleine et entière.

Moi, j'ai une autre vision : le vote Hollande pourra être utile au second tour, s'il se passe quelque chose au premier. Si Eva Joly cartonne pour donner de la force à l'idée de la sortie du nucléaire. Si Poutou ou Arthaud incarnent un rassemblement de poids. Si l'union du "non de gauche" au référendum de 2005 réussit à se refaire. Sinon, même le vote Hollande du second tour sera inutile, je le crains...

Et ça tombe bien, il est en train de se passer quelque chose, à côté de quoi il serait dommage de rester.

Ce n'aurait pas forcément été mon choix initial, mais ça se passe : Mélenchon rassemble, et développe des thèmes intéressants et pédagogiques. Il a cassé l'effet de sidération auquel toute la classe politique et médiatique était en train de céder autour de la fille Le Pen. Il a nommé l'Orbanisation du régime Sarkozy, mission confiée à Claude Guéant. Il a cassé le mythe de l'intouchabilité de 31.jpgl'hyper-richesse en proposant 100% d'impôt au dessus de 360.000 euros de revenu annuel. Même sur l'écologie et contre toute attente, il est pertinent avec sa fameuse "planification écologique", sa dénonciation du productivisme, sa référence au scénario négawatt pour la sortie du nucléaire et la sobriété énergétique. Il est seul à donner du crédit, dans la clarté, au rétablissement de la retraite à 60 ans et à la sécurité sociale professionnelle.

Alors moi - c'est ma conviction mais elle m'a l'air tellement évidente - même si les accents plébéiens de Mélenchon agacent parfois : la seule chose d'utile qui pourrait arriver, c'est qu'il passe devant Bayrou au premier tour. Que ce soit lui, l'événement de l'élection, et que Hollande soit obligé de s'engager dans un contrat avec sa gauche, plutôt que d'aller s'encanailler au centre sur des promesses de désendettement à la con qui nous conduiraient inéluctablement dans une hellénisation de la France !

Il faut virer Sarkozy, certes, mais pas à n'importe quel prix ni n'importe comment ! Car derrière les déceptions et les humiliations, souviens-t'en, il y a toujours le fascisme...

Ça t'étonne, hein, que je fasse de la politique comme ça depuis mes vacances hongroises ?!? Mais c'est qu'à l'époque de TV5-Monde et d'Internet, je suis ici un peu comme à la maison. Avec du temps pour écrire en plus... Et puis l'Orbanisation, je l'ai sous les yeux.

D'ailleurs, puisque j'en ai pris le goût, j'ai encore entendu du Mermet hier soir. Une émission qu'il te faut absolument prendre le temps d'écouter : tous les discours de Sarkozy décryptés au moyen de procédés scientifiques. Ses mots, sa syntaxe, ses formes rhétorique de prédilection... Tout y est décortiqué, et c'est hyper instructif.

Nicolas-Sarkozy-discours-tribune_pics_390.jpgLe mot qu'il utilise le plus ? C'est "ça". Le "ça" qui "suffit !", le "ça" qui "ne peut plus durer". Le "ça" imprécis, impersonnel, qui établit immédiatement la connivence avec l'auditoire. Ou le "on", son deuxième mot, encore plus flou, responsable de tout, l'incarnation du laxisme, l'ennemi invisible, le lâche, qui permet de tout dénoncer et de ne rien expliquer...

Quand à ses formes négatives, interrogatives ou, le must, interronégatives, dont il use et abuse, elles ont des fonctions précises, parfaitement étudiées. A écouter d'urgence avant d'entrer dans les deux derniers mois de la campagne.

Quant à moi... Plouf ! Je retourne dans les eaux douces et soyeuses de Budapest. La campagne, je la reprendrai maintenant à mon retour.

02 mars 2012

mes nuits avec Tamás

DSCN1714.JPG

Robuste, fier, le muscle bandé et le manche droit, concentré à son affaire, l'engin bien en main. C'est ainsi la deuxième nuit qu'il passe au dessus de moi. Avec lui, je me sens protégé. J'aime le velu de ses jambes, la rondeur de son fessier, et surtout, la profondeur de son orbite. Plus il se laisse carresser de mon regard, plus je me trouble devant la gerbe qui s'élève au dessus de son manche. Tamás Wichmann, trois fois médaillé olympique en canoë. Nous partageons la même chambre. Lui en noir et blanc un tantinet sépia dans un cadre sous verre, figé dans l'exploit. Moi, alangui dans la chambre numéro 4 qui lui est dédiée.

Par la fenêtre, j'ai une vue imprenable sur le large bassin olympique extérieur, où j'irai à nouveau faire mes longueurs ce matin. Car l'eau, c'est mieux en immersion. Qui dit qu'à mon retour de la douche,DSCN1713.JPG devant l'icône de compétition, je ne vais pas m'abandonner à quelque chavirement onanique ?

L'Hôtel Császár est devenu le havre de mon pélerinage hivernal. C'est un paradis pour les nageurs. Pour 28 euros hors saison, j'y ai ma nuit, mon petit déjeuner, et mes entrées à la piscine. Les lignes d'eau sont toutes réservéées aux nageurs, nous n'y sommes jamais plus de deux ou trois. Il m'arrive même d'y être seul. La température de l'eau est idéale. Si l'air extérieur est froid, à sec la morsure n'est pas trop sensible. La traversée jusqu'au bord du bassin te laisse à peine le temps de la ressentir et de vivre l'immersion dans la chaude caresse enveloppante de l'eau comme une jouissance libératrice.

La fine volute s'estompe vite au dessus de l'eau. Ton regard se heurte à chaque respiration aux façades jaune Habsburg du bâtiment néo-classique qui entoure le bassin. Un paradis, je te dis !

Mon premier bain chaud au Rudas, hier, m'a bien soulagé le dos. Mais que le dos car j'y ai fui les crocodiles égarés et je n'avais pas moi-même une âme de prédateur. J'y retourne cet après-midi, dans les mêmes dispositions.

Hier soir, j'avais acheté de bonnes places à l'Opéra de Budapest pour un Cosi Fan Tutte familial. Un premier rang de trois-quart au deuxième balcon. C'était sans compter avec le vertige de ma belle-mère, qui a du échanger sa place contre un deuxième rang, à la visibilité tronquée mais rassurante.

DSCN1718.JPGAh! et puis en marchant sur Andrassy ut, je suis passé devant cette statue de Jokai, que je dédie à Bougrenette. Elle lui rappellera qu'avant d'être une délicieuse soupe de haricots au lard, Jokai était d'abord un écrivain célèbre d'époque romantique, un Flaubert hongrois, dont je ne sais toujours pas pourquoi on lui attribue le nom de ce plat rustique mais inimitable...

01 mars 2012

un temple de délicatesse

Rafał Olbiński - «Manon Pelleas et Melisande».jpg

C'est sur une note douce et mélancolique, que j'ai quitté Paris. La première de Pelléas et Mélisande, à l'Opéra de Paris. En fait, une reprise de la mise en scène de Robert Wilson, d'une épure totale, lente, presque statique, un théâtre de poses plus que de mouvements, où tout se joue dans l'occupation de l'espace et les jeux de lumière. Ses tableaux évitent les redondances, ce qui est dit n'étant jamais montré. Que servirait de toucher une main quand le chant le raconte, ou de donner des roses, ou de dérouler une chevelure aussi longue que la hauteur d'une tour quand le livret expressionniste de Debussy s'avère aussi explicite. Le chant et les compositions scéniques se font écho, dans le même registre soyeux et transparent, sans démonstration superfétatoire. Tout sonne juste.

C'est la troisième fois que j'assiste à un spectacle monté par Bob Wilson, après Madame Butterfly l'an dernier, et une version théâtrale de Lulu au théâtre de la ville en début de saison. Sa pâte m'est désormais reconnaissable entre mille. Ce gars a une signature. Soignée, travaillée, malaxée, débarrassée d'inutiles apparats, souvent emprunte d'un univers visuel asiatique. Mélisande, dans sa longue robe à traîne blanche, les bras toujours relevés, le visage blanchi tourné vers un soleil invisible, aurait pu être coréenne. Mon ami me dira qu'il y avait reconnu la technique du kabuki japonais. Debussy et Wilson forment un temple à la délicatesse.

Dommage qu'en arrivant à l'hôtel hier j'ai découvert avoir oublié ma carte d'identité dans l'avion ! Sans cet incident qui tracasse mon début de séjour, tout aurait été parfait : petit temps mort à l'aéroport, qui m'a permis de lire plus longuement le blog de Jean-Luc Mélenchon, qui ne finit pas de me surprendre pour la pertinence de ses approches, même sur des questions où on ne l'attend pas. Ponctualité du vol, Buda.jpggentillesse du personnel de bord, rapidité de la prise en charge à l'aéroport de Budapest. Et puis cette route en pleine lumière d'hiver, crue, transparente, écorchant les façades d'immeubles, réveillant leur patine désuète, et avec elle presque un siècle d'histoire européenne.

Après avoir écouté les émissions récentes de Daniel Mermet sur la Hongrie, je me suis surpris à regarder autrement les Hongrois. Qu'un rire soit gras, et j'y lis de la haine, la rondeur débonnaire des quadras m'apparaît suffisante. A bonne distance, j'ai l'impression de voir partout une transpiration nationaliste, un rejet confusément mêlé de l'étranger et du tzigane. L'Europe libérale - tu sais, celle qui devait assurer la paix du continent pour cent ans ? - a réussi à transformer le visiteur occidental en colonialiste. Vivement que je me replonge dans de vraies rencontres pour balayer cette lecture univoque et insupportable de la rue. J'espère ne pas être trop déçu...

J'ai nagé ce matin mes premiers deux-mille mètres, le dos n'a pas bronché. Je m'en vais de ce pas, une fois postée cette note, m'immerger dans les bains chauds de Rudas - un autre temple de délicatesse - avant de retrouver ma belle famille, que j'invite ce soir à l'opéra pour un Cosi Fan Tutte dont je te reparlerai sans doute.

Puis-je conclure autrement ce billet que par un tonitruant "Vivent les vacances !" ?

26 février 2012

la Hongrie, l'autre pays des plombiers

L'Europe et le plombier polonais, tu te souviens ? En fait, il était hongrois, le plombier, et je m'en vais t'expliquer pourquoi... Mais c'est vrai que vu de Paris, et depuis la guerre froide, la Pologne et la Hongrie, hein, qui sait où est la différence ?

Tout a commencé mardi matin. Elle m'a pris en me rasant. Non pas l'idée de devenir président de quoi que ce soit - je laisse ça aux narcissiques compulsifs - mais la grippe. Enfin, une sorte de, une virose de l'estomac, il m'a dit, le docteur. J'en étais à rincer les dernières congères de mousse à raser derrière les oreilles quand j'ai été pris de sueurs froides, de sensations mi nauséeuses mi diarrhéiques, un état de malaise à me rouler par terre, et puis la soif, une soif inextinguible.

Ça m'a terrassé. Et j'ai été cloué au lit trois jours. Sans une once d'énergie.
 
Du coup, parfois dans un demi-sommeil, je me suis offert d'écouter in extenso les huit épisodes que Là-bas si j'y suis venait de consacrer à la Hongrie. Vive le podcast ! Une plongée intelligente dans des réalités complexes, que la stigmatisation des dérives populistes et liberticides de Viktor Orban ne suffisent à faire comprendre. Avec Daniel Mermet, la radio prend le temps. Le temps de pénétrer, le temps de rencontrer, le temps de confronter. Une immersion non pas émotionnelle mais factuelle et pédagogique. Il est si rare que je puisse écouter ses émissions, j'ai presque pensé que la grippe avait parfois du bon...

624_341_photo_1325533486129-1-0.jpgOn entendait pour la première fois que si Orban était un dangereux nationaliste, il avait aussi promulgué les lois parmi les plus sociales de ces dernières années, on comprenait qu'il en était ainsi parce que la social démocratie à la hongroise n'était que l'habillage sémantique d'une autre droite, libérale-globaliste, qui a commis un des plus vastes plans de privatisation et de remise en cause des acquis sociaux de toute l'Europe. On comprenait que les règles libérales de l'Union européenne avaient jeté sans vraiment d'alternative tout ce pauvre peuple hongrois dans les bras des seules idées nationalistes, parées de leurs relents racistes habituels. On comprenait qu'on ne pouvait se contenter de crier haro sur les attaques liberticides d'Orban, comme le font également les responsables européens et le FMI, mais qu'il était urgent de crier le même haro sur les solutions libérales appliquées à la Hongrie.
 
J'entendais revivre ce que Zoltan, retrouvé l'été 2007 sur une terrasse naturiste de Budapest, m'avait alors transmis, déjà, de la grande dérive de sa vie.

Et puis jeudi, en début d'après-midi, je commençais à aller mieux, le chauffagiste est venu. Révision annuelle de la chaudière dans le cadre du contrat d'entretien. Il s'est occupé un quart d'heure du chauffe-eau, qui après trois interventions pour pannes cet hiver n'avait besoin de rien, et a pris le café pendant une heure trente. Il avait entendu tout Mermet - privilège des métiers de la route - et était intarissable sur l'Europe, la Grèce, la Hongrie, la politique, l'histoire. On a refait le monde, imaginé le tzigane-hongrois-par-djamtala1.jpgrésultat des élections, partagé nos angoisses devant l'avenir libéral promis par les principaux candidats et les dirigeants de l'Europe, les risques de fascisme, et nos souhaits de rupture. Le débat Mélenchon-Le Pen n'avait pas encore eu lieu.

L'homme était charpenté et jovial. Un vrai maestro de la plomberie. De l'humour à chaque phrase comme tiré d'un film d'Audiard. Une voix du peuple. Indécise mais exigeante. Inquiète mais insoumise. Parfois perdue mais pétrie d'érudition. Une verve à produire de l'espoir. La classe ouvrière. La classe, quoi !

A la fin des années quatre-vingt dix, à ma toute première leçon de hongrois, ma prof avait proposé à notre groupe un jeu original pour nous familiariser avec cette langue. Chacun devait choisir un nom de métier, et elle nous en livrerait la traduction. Je venais de découvrir des problèmes d'eau dans mon appartement de Budapest, alors je choisis "plombier", espérant en secret d'un métier simple une réponse simple.

Et en quelque sorte, c'est toute la complexité cachée des choses qui me sauta à la figure. Tu parles de simplicité : "vízvezetékszerelő", c'est par ce mot que je suis entré dans la langue hongroise !

Il ne faut ainsi jamais oublier que derrière un plombier, il y a toujours un "réparateur de conduites d'eau". Et que ça a le mérite d'être plus clair. Que derrière un plan d'ajustement structurel, il y a toujours un projet de dépossession de richesses populaires par de grandes multinationales occidentales. Que derrière le Mécanisme européen de stabilité, il y a un projet durable d'asservissement des peuples européens à la finance.

Je retourne mercredi à Budapest, ma petite semaine à moi dans la natation et la grande musique. Et les bains chauds. Des fois que j'y croise un plombier aussi limpide pour me remettre la tuyauterie en état de marche...

21 février 2012

entrée en campagne

j04393501.jpg

C'était l'âge d'or des blogs. Ils fleurissaient, prospéraient. Ils croyaient faire la pluie et le beau temps. La crainte du sarkozisme avait stimulé les plumes, et l'heure était aux prises de partie. Ils incarnaient la victoire de la communication numérique, la démocratie se vivait en web deux point zéro. Et en temps réel. C'était il y a une éternité. C'était il y a cinq ans.

J'étais arrivé sur le tard. Sans doute l'avènement de Sarkozy m'avait-il plongé dans un profond ennui, comme m'y avait préparé une campagne absurde, elle-même dépourvue d'espoir, marquée par le sourire en papier glacé de Ségolène et l'éparpillement si décevant d'une expression plus authentique de la gauche.

Perdant mes petits matins endimanchés dans de futiles séances de surf sur le net, à la recherche de sexe plus que d'idées, de sensations crues, j'étais par hasard tombé sur le blog de ce jeune de cité, limite racaille, jeune père de famille, vivant sa bissexualité virtuelle avec la même intensité fantasmée présidentielle2012,jean-luc mélenchon,front de gaucheque sur un ring de boxe. Il mêlait dans ses textes, avec ses mots de banlieue à l'orthographe écorchée, essemessée, l'amour des siens, une quête affranchie de tabous, un rapport singulier à son corps, très analytique bien que dépourvu de références, et un positionnement éclairé sur la société stigmatisante à laquelle le tandem Sarkozy-Hortefeux donnait son assise.

Tombé en addiction avec son blog dès mai 2007, je me shootais à d'insatiables interactions, pleines de politique, d'introspection, de fantasmes aussi, et je m'aventurais dans une relecture de ma propre histoire.

Si j'étais passé à côté de la campagne, l'avenir obscurci qui s'installait en torpeur du quotidien frémissait malgré tout grâce à ces nouvelles fenêtres. La sienne en particulier. Je me liais à certains de ses personnages et de ses commentateurs, tous encore très présents dans mon imaginaire, même si j'ai perdu l'énergie d'entretenir ce lien avec la ferveur qu'appelaient à leur début ces nouvelles amitiés.
5001.blogs.jpg
Mon blog est apparu comme une étape de ce cheminement. J'avais raté la veillée d'arme. Il me restait la gestion convalescente de la défaite. M'engager n'avait rien d'héroïque car la blogosphère était une foule qui exultait, se donnait des rendez-vous flatteurs, se jaugeait, se classait, reproduisait les hiérarchies traditionnelles, se linkait et se relinkait. On y perdait le sens d'une certaine réalité, mais qu'importait puisque nous nous en recréions une autre, à nous, et que notre société secrète savait aller à la rencontre des autres. Facebook était alors une rigolade pour happy few de salon, les ados en ignoraient encore les vertus, et tweeter sommeillait dans son placenta.

J'ai souvent dans ce blog livré mes états d'âme. Tu n'ignores rien de mes errances, toi qui passes ou es passé. Rien de mes désillusions. Si j'y fais de la politique, c'est par révolte car j'ai perdu mon âme partisane. La politique m'a autant déçu par ses fan-clubs que par les glissements irrésistibles de ses institutions publiques dans la médiocrité libérale. Mais les rafles d'enfants à la sortie des écoles, la réforme des retraites, Fukushima et les hypocrites plans de sauvetage de la zone euro sont passés par là. Alors je n'ai pas renoncé à m'engager.

Il s'est déjà passé quelque chose avec la primaire socialiste, qui a su réveiller mon envie de m'en mêler, vite retombée par le choix de François Hollande. J'ai pensé un temps qu'avec Europe-écologie, j'avais l'opportunité de faire un saut plus net vers l'urgence écologique, de donner un coup de pied au cul de tous les détenteurs du productivisme, dans leurs versions libérale ou ouvriériste. Mais refaire un 2 ou 3%, cela en vaut il vraiment la peine ? Puis j'ai été gagné par la peur d'un retour du fascisme, saisi par l'efficacité du discours haineux entretenu à coup de voile islamique, d'identité nationale et de viande halal dans le contexte de la crise.

Et maintenant, une chose est en train de se dérouler. Le Non de gauche au traité constitutionnel de 2005, les forces éparpillées et lassées de 2007, semblent en train de retrouver le chemin de leur rassemblement. Qui aurait pu penser qu'avec sa gouaille marchaisienne, Jean-Luc Mélenchon réussirait, deux mois avant le scrutin, à capitaliser près de 10% des intentions de vote, à remplir autant les salles lors de ses meetings, et à tenir, en fin de compte, des raisonnements aussi censés ?

J'ai bien cru qu'avec ses coups de colère calculés et son ton austère, il serait dans la posture plus que dans la conviction ou dans les idées. Son talent d'orateur ne me paraissait pas suffire pour incarner le 00.jpgpossible révolté que j'appelais de mes vœux. Mais force est de constater que derrière les effets de manche ou les formules à buzz,  il mène un combat d'idées non complaisant. J'ai été séduit par sa virulence de fond face à Marine Le Pen. Et puis, lorsqu'il se laisse aller à évoquer des sujets plus sensibles et la perception qu'il en a, ou le cheminement qui a été le sien sur des questions de sociétés, il ne manque pas de chaleur, comme en témoignent les dernières minutes de l'entretien ci-dessous.

J'ai donc fait mon choix. Un choix qui me rassure car il me ramène dans un giron familier. Mais un choix inédit où le rassemblement a primé sur les logiques d'appareil.

Et qu'on se le dise : si j'ai raté 2007, le blog ne ratera pas 2012. A deux mois du scrutin, il entre en campagne !
 


18 février 2012

la civilisation de la rédemption

 radar à feu.jpg

En début de semaine, entre deux considérations sur la hiérarchie des civilisations, Claude Guéant a pris le temps de dresser le bilan 2011 de l'un des plus beaux fleurons de la nôtre : les caisses enregistreuses installées sur le bord de nos routes. Elles ont flashé 19 millions de fois et généré 630 millions d'euros de recette, qui désormais, pour les deux tiers, ne seront plus affectés à la sécurité routière (entendez à l'installation de radars supplémentaires) mais contribueront directement au désendettement de l’État.

Au total, entre 11 et 12 millions de points de permis ont été retirés pour la seule année passée. Ce qui est, conviens-en, un indicateur de valeur indiscutable en matière de civilisation. Tout autant sans doute que les 33.000 expulsions d'étrangers sans-papier ou quelques dizaines de rafles de leurs enfants à la sortie d'écoles.

Quant à moi, malgré quelques 30.000 km parcourus en 2011, j'ai réussi à n'en perdre... aucun ! Le dernier qui m'a été volé, c'était en août 2010, à la sortie de Narbonne : mon régulateur de vitesse n'avait pas résisté à la forte pente sur un tronçon à 50 à l'heure, et l'appareil avait crépité à mon passage autoroute-fribourg.jpgà 56 - compté 51. Seul en voiture, j'étais puni d'avoir quitté l'autoroute dans l'espoir de trouver une petite plage naturiste pour m'amuser quelques heures avant de rejoindre des amis dans la Drôme. Je n'ai jamais trouvé la plage en question, mais quelques heures plus tard, aux abords de Montpellier, une aire d'autoroute m'offrit de me soulager et d'oublier la mésaventure.

J'en suis donc toujours à six points sur mon permis, avec dix-huit mois à tenir avant de les avoir tous récupérés. Les six points qui me manquent, je les ai perdus tôt, pour un dans la première année des radars automatiques en 2003. Pour deux, à cause de l'utilisation de mon téléphone sans oreillette, un dimanche à la campagne en 2005, et pour trois à un feu rouge, considéré comme grillé par des policiers zélés un soir où, un peu excité, j'allais à l'opéra. Ça devait être au printemps 2009. A l'époque, même les petits dépassements de vitesse t'imposaient trois ans sans fauter avant de récupérer les points perdus. Une infraction qui aujourd'hui vaudrait un point avec un an de rédemption, mais la loi n'étant par principe jamais rétroactive, mes points, eux, sont toujours sous le coup d'un sursis de trois ans automatiquement reconduits à chaque nouvelle infraction.
 
permis de conduire.jpgPutain, dix-huit mois ! Est-ce que je tiendrai jusque là, pour me mettre franchement à l'abri de la perte de mon précieux graal ?
 
Tiens, d'ailleurs, j'avais une question à poser au seigneur des totems flashant : dispose-t-il de statistiques sur l'accidentologie liée aux coups de freins à l'approche des radars sur les voies rapides ? A-t-il une stratégie pour réduire la mortalité des deux-roues, la seule en hausse, et qui te laisse des potes en deuil aujourd'hui ?

 

12 février 2012

Isabelle et la Cité radieuse

citeradieuse.jpg

J'ai vécu quelque années à Marseille. Ce segment de ma vie - bien que désormais relativement court au regard de ma quarantaine avancée - ne sera jamais anecdotique. C'est là que j'ai le plus douloureusement aimé, que j'ai le plus vaillamment combattu le démon homosexuel reclus dans ma grotte intime. C'est là que j'ai tissé, patiemment, ardemment, un paravent de valeurs, d'engagements, de relations, qui ont fait de moi ce que je suis. Et que je me suis endurci dans d'apparentes douceurs.

Cinq ans pour une licence de physique, la moitié d'une maîtrise, une première vie commune, de chaleureux rassemblements pour la libération de Nelson Mandela, un rôle de leader dans le mouvement étudiant contre la loi Devaquet, la rencontre avec un Liban chassé par la guerre et, au delà de tout ça, un goût pour le reste du monde.

Il y avait avec moi à la fac Saint-Charles, parmi le groupe d'étudiants communistes que je fréquentais, une jeune fille de caractère, très belle je crois, le teint blanc, le cheveux noir et court, le profil anguleux, l'allure fière, cigarette évidemment, un aplomb rassurant. Parents bourgeois, culture intellectuelle, esprit revêche... Une évidente maturité. On dirait aujourd'hui bobo de deuxième génération.

Avec Isabelle, on était sûrs d'avoir des discussions aiguisées. Elle avait une façon de rire maîtrisée mais plaisante. Ses fâcheries n'étaient pas feintes. Avec le recul, je pense qu'au delà des combats du moment, c'est le charme de Menem qui nous fédérait. J'étais jaloux de l'attention qu'il lui réservait. Elle étudiait les sciences naturelles.

A l'époque, Ronald Reagan semait la terreur en Amérique Latine, empêchant les révolutions d'éclore. latest-team-nicaragua-040811.jpgL'école que nous partions construire au Nicaragua, au cours de l'été 1984, était à la fois un acte de solidarité pour le petit village isolé de Mirazul del Llano, et un acte de guerre contre l'impérialisme américain. C'est dans ce projet que nous nous sommes le plus liés avec Isabelle : collecte de fonds, portes-à-portes, attente inattendue dans un hôtel de La Havanne à cause d'une erreur d'aiguillage, rencontre avec une pauvreté extrême où se lisaient dignité et espoir, et puis compte-rendus, fabrication d'un diaporama, réunions publiques...

Les parents d'Isabelle habitaient avec elle dans la Cité radieuse, un grand duplex que j'ai eu une fois, une seule fois, l'occasion de visiter : l'appartement était vaste, inondé de lumière selon mon souvenir, haut de plafond grâce à une configuration en mezzanine, sobrement meublé. Il dégageait le bien-être, à mille lieues de l'impression assez quelconque que me laissait la barre de béton - la maison du fada, comme disaient les marseillais - devant laquelle je passais chaque fois que je me rendais à l'autre fac, celle de Luminy. C'est ce jour-là, sans doute, que j'ai eu l'intuition de la différence de milieux d'où nous étions issus - mais ceci était peu de chose à côté de notre camaraderie.

Pendant et après le mouvement Devaquet, en décembre 1986, Lutte ouvrière était très actif et sa stratégie était de proposer des rendez-vous de discussion avec les militants étudiants les plus investis, et d'expliquer la lutte des classes, le capitalisme et la révolution mondiale. J'avais moi-même été séduit, un temps, par tant de pureté idéologique, et j'étais allé deux ou trois fois à un de ces entretiens menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierparticuliers de purification idéologique. Avant d'y mettre un terme car j'avais eu peur non seulement de cette vision de l'action qui conditionnait tout à l'éveil des masses et de leurs consciences endormies, reléguait le changement à ce mythique soulèvement planétaire, mais surtout de ce mode de fonctionnement où l'éducation, les lectures, la préparation idéologique primaient sur le lien social et la vie réelle. Je m'étais vu glisser dans une secte. J'appartenais à une tradition qui avait depuis longtemps renoncé aux cités radieuses et aux lendemains qui chantent.

Je n'avais pas prêté attention au fait qu'Isabelle, de son côté, était entrée dans ce jeu, trouvait dans ces échanges éclairés des réponses à ses questions et peut-être une façon de satisfaire son goût pour une certaine radicalité intellectuelle. Ou peut-être avais-je cru que nos liens tissés dans l'aventure nicaraguayenne seraient forcément plus forts que les pichenettes sectaires de quelques urluberlus de circonstance.

Un jour, elle est partie. Elle nous avait sans doute déjà quittés idéologiquement depuis plusieurs mois. Et elle est devenue une militante de Lutte ouvrière. Nous perdions une jeune femme de charisme, brillante, radieuse. Inéluctablement aussi une amie. Intellectuelement, j'étais inconsolable mais je n'avais plus de prise et de toute façon, je commençais à regarder ailleurs. Paris frappait à ma porte.

On m'a dit que lorsque s'est posée, récemment, la question du remplacement d'Arlette Laguiller comme porte-parole de LO, elle avait été pressentie, avant finalement que ne lui soit préférée Nathalie Arthaud.

menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierMais il y a le feu à la Cité radieuse. Avec 0,5% des intentions de vote, la petite Arthaud, pourtant assez sympathique, a du souci à se faire.

Je garde une vraie nostalgie de ces années et des moments partagés avec Isabelle. Je regrette sans doute encore que nous n'ayions pas eu, à l'époque, une "maison de fada" à faire briller dans ses yeux impatients, qui nous aurait permis de la garder près de nous. Car avec le temps, j'ai aussi plus de détachement à l'égard de ce que sont les cultures politiques, les appareils et les stratégies, qui me paraissant tellement dérisoires à côté des réelles évolutions du monde, des souffrances humaines, et des utopies subversives.

07 février 2012

Salomé sauvée des neiges

 Salome.jpg

Il y a quelque chose entre Lille et la passion. En décembre 2008, déjà plus de trois ans, j'y étais allé à l'Opéra pour le spectacle Pitié, un ballet contemporain monté sur une relecture ethnicisée de la Passion selon Matthieu de Bach, qui m'avait émerveillé. En suivant ce lien, tu en liras une évocation, qui prenait déjà un détour par l'Espace des Blancs manteaux et le RSO, devenus eux aussi, depuis, une constante de ma vie et de ses passions.

Samedi soir, c'est l'Opéra chorégraphique de Pascal Dussapin qui y était joué : Passion, évidemment. Une réflexion musicale contemporaine sur le couple, le rapport à l'autre, la quête d'identité, servie par deux merveilleux jeunes solistes et quelques tableaux superbes. On devait cette production à Sasha Waltz, dont j'ai lu hier qu'on la retrouverait bientôt à Garnier, pour une chorégraphie de Roméo et Juliette.

Cette Passion-là était la cerise sur le gâteau d'une petite excursion musicale dont Bruxelles était la destination principale. Nous allions, avec mon ami d'amour, découvrir une nouvelle mise en scène de Salomé au théâtre de la Monnaie - superbe théâtre, qui nous a déjà vus arpenter ses travées à deux reprises. Sa programmation est dynamique et audacieuse, et s'y cultive une forme d'intimité entre l’œuvre et son public.

Mais cette fois, nous avons bien cru ne jamais arriver à Bruxelles. Partis de Paris vendredi en voiture sur le coup de midi, nous avons commis la grande bêtise - à Cambrai, tu le crois ? - de faire une pause déjeuner, assaillis par la faim. La flammiche était généreuse en maroilles, là n'est pas la question, mais du coup, il était près de 16h quand, à trente kilomètres de Bruxelles, d'abondantes chutes de neige vinrent s'inviter sur notre route et bloquer le trafic. Immobilisés de longues demi-heures, à voir défiler les minutes, à maudire toutes les bêtises du monde, nous constations, impuissants, les monceaux de neige s'accumuler sur le bas côté et les flocons rouler et danser sur les ornières étroites de l'autoroute.

Un miracle s'est produit, grâce à mon GPS qui nous a soudain proposé une voie de délestage, salée mais déserte, alors que la radio belge annonçait à notre grand désespoir "plus de 1.200 kilomètres de file à travers le pays" : nous sommes finalement arrivés en temps et en heure, avec même le loisir de trouver une place de parking juste derrière La Monnaie. Une suée et beaucoup de stress, mais notre Salomé était sauvée.

Et du reste, je ne pensais pas si bien dire : dans la mise en scène de Guy Joosten - et ce n'est pas la moindre de ses originalités - Salomé est en effet sauvée. Car à l'ordre d'Hérodes de "tuer cette femme" - après qu'elle ait suscité son dégoût en embrassant la tête sanguinolente de Yokanaan qu'il lui avait finalement fait livrer, cédant à son caprice, sur un plateau d'argent - ce n'est pas un soldat qui répond, s'approche et exécute la sentence - la garde tout entière ayant été décimée par une fusillade éclatée au moment de la décapitation  - mais Yokanaan lui-même, ressuscité, omnipotent Saint-Jean Baptiste aux mains nues, à la veste de ville rejetée sur l'épaule, avant que ne retentisse la dernière note et que la lumière ne s'éteigne d'un coup sur la stupéfaction de Salomé, te laissant seul imaginer  l'intention de ce Prophète si simplement humain et le destin qu'il s'apprête à lui réserver.

Guy Joosten a centré son propos sur la concupiscence de Hérodes, représenté en chef maffieux couvert de bijoux, hôte de festins libertins. J'ai trouvé Herodias remarquablement campée par Doris Soffel dans sa désinvolture vengeresse, habillée en Castafiore bourgeoise sophistiquée.

Avant de prendre la route pour Lille, le lendemain, nous sommes passés par la maison de la bande dessinée, retrouver une autre Castafiore et une foultitude d'autres personnages, appartenant ou pas à mon univers d’enfance. Et, jamais arrêtés par les grands froids, nous avons fait une halte aux musées royaux des beaux-arts marat.jpgoù, malheureusement, des Delvaux étaient remisés, en raison de travaux qui se prolongent dans les ailes principales du musée.

Nous avons juste pu revoir Marat dans sa baignoire, peint par David, bel et bien exécuté, lui. Sur ce coup-là, il n'aura pas eu la chance de Salomé...