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17 août 2009

retour vers un certain bonheur

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La soeur d'Igor habite avec sa famille au Sud de Buda, dans un secteur qui, bien qu'étant toujours en ville évoque une banlieue résidentielle, avec son calme, ses friches et ses vallons. Pour s'y rendre, il faut aller jusqu'au terminus de la ligne de bus N° 7, et puis rejoindre une petite colline de l'autre côté de la voie ferrée en empruntant un tunnel piétonnier. Un bien long tunnel, en fait, auquel on accède par une rampe en béton à faible pente pour les vélos et les poussettes.

Je ne peux jamais descendre vers ce tunel sans penser à la scène du viol dans Irréversible. On est pourtant loin du chahut de la ville, les newsirreversible1.jpgenvirons sont tranquilles, seules des odeurs d'urine et les graffitis sur les murs évoquent une sorte de déserrance et un imaginaire violent.

Irréversible... comme beaucoup, ce film, sorti en 2002 je crois, m'a profondément perturbé. Un des films les plus crus, les plus haletants qu'il m'ait été donné de voir, d'une violence inouïe, mais qui se termine par sans doute la plus belle scène d'amour du cinéma français : un long plan séquence, Vincent Cassel et Monica Bellucci se réveillent d'une sieste tardive, se préparent pour sortir à une soirée, se jouant d'intimité et de complicité sans fausse pudeur, ils jonglent d'une pièce à une autre, fluides, d'une danse à une autre, d'une pomme à une cigarette, avec un rideau de douche, et pour finir avec ce que l'on devine être un test de grossesse... Cette scène contient en elle un merveilleux devenir, mais le irreversible.jpgspectateur sait déjà qu'il n'éclora pas, brisé par un événement criminel quasi accidentel, d'où en naîtra l'exact négatif, la mort, la folie vengeresse, la rage. La fin du film mais le début de l'histoire, la promesse, mais dite après son abortion.

Chaque fois que je traverse ce tunnel, je repense à ce bonheur demeuré vrai possible, mais uniquement possible. Parce que les destinées parfois s'anéantissent avant de se réaliser.

J'aurais tenté, durant ces vacances hongroises, de rassembler dans ma besace imaginaire quelques fragments d'un bonheur éparpillé au cours de ces dernières années, pour au moins me convaincre qu'il n'était pas inconsistant. Et qu'avant de se laisser réduire en poussière, les destinées s'écrivent vraiment quelque part. En chemin, j'ai retrouvé Igor et il m'a retrouvé. Libres.

Est-il est vrai que, tant que l'on n'a pas sur sa route croisé celle du malheur, certains égarrements peuvent être réversibles ?

15 août 2009

une nuit à dompter le plombier

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J'étais installé à Budapest depuis près d'un an déjà quand je décidais de prendre des leçons de hongrois. Jusque-là, je m'étais concentré sur ma nouvelle mission et, travaillant pour une organisation internationale, sur la langue anglaise dont il s'avérait que mes notions essentiellement scolaires étaient gravement aléatoires. Et puis ayant échoué à Budapest par accident de parcours, j'avais eu durant cette première année du dépit plus que de la curiosité, et il me fallut goûter aux charmes d'un premier été, et de premières amours, pour finalement apprivoiser la ville et trouver un intérêt dans cette langue obscure.

Nous étions un groupe d'une quinzaine de personnes, de tous âges, dans une petite salle de l'Institut français. Notre professeur se présenta, et suggéra qu'à l'occasion d'un rapide tour de table de prise de connaissance, chacun propose un nom de métier, afin qu'elle en donne une traduction. Une sorte d'entrée en matière.

Pris au dépourvu, sans malice, mon tour venu je proposai "plombier", la simplicité est toujours gage de discrétion. Le plombier polonais n'avait pas encore fait parler de lui, loin s'en faut, mais j'avais des problèmes d'eau à la maison qui sans doute m'orientèrent. Ce serait donc le premier mot hongrois que j'allais apprendre, après jó napot et köszönöm, évidemment (*).

Notre professeur devint blême, bafouilla, afficha un petit rictus gêné. Les propositions précédentes s'étaient bien passées : professeur, tanár, coiffeur, fodrász, policier, rendőr... mais plombier... Bon, il fallait bien s'acqitter de son salaire, plombier, ce serait donc vízvezeték-szerelő !

J'ai passé la nuit à me le répéter, un petit papier à côté de mon oreiller. Au petit matin, échevelé, j'était fier de connaître mon premier nom de métier hongrois, et le nommais à qui voulait l'entendre...

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(*) "bonjour" et "merci"

13 août 2009

500 notes pour une sonate

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Cette note est ma 500e note. Jolie partition, déjà, non ? Avec 500 notes, on peut faire quoi ? Un concerto ? Un quatuor ? Disons une sonate. La mienne a compté un premier mouvement allegro ma non troppo - classique du genre -, un deuxième andante molto mosso, puis un troisième lente quasi adagio. En toute logique, je devrais attaquer sur un final allegro vivace. Nous verrons bien, je n'en suis pas au final, il m'y faudra sans doute bien davantage de notes.

Puisque c'est l'occasion d'un bilan, en voici un sur ces petites vacances à Budapest, qui viennent de se finir :

- Je me suis reposé - de longues nuits de sept ou huit heures, des siestes, souvent courtes, sous le soleil ou sur un canapé, parfois au milieu d'amis, j'ai évacué toute pression, c'était le plus important.

underwaterpinkudstrip.jpg- J'ai nagé : 35 km, pile poil la distance qui sépare ma banlieue de Paris. Et pourquoi pas 42, me diras-tu, puisque j'y ai passé 21 jours, à Budapest ? Eh bien parce que je me suis autorisé trois journées de relâche, et que j'ai commencé doucement. Et puis 35 km, c'est une approximation, parce que nul n'a su me dire avec exactitude la longueur du bassin sportif à Palatinus, tantôt 38m, tantôt 40m, voire 42,5 - le décompte des distances était une gageure.

- J'ai baisé, ou plutôt j'ai tâté de la queue, j'en ai mâté, parfois sans en faire grand chose, peut-être juste pour m'assurer que la mécanique fonctionnait encore. Je suis allé pourtant peu aux bains - une fois aux Széchény, une rencontre fulgurante avec un homme marié, un Français, et une première approche avec Attila ; une seule fois au Király, ce qui me valut de rencontrer Federico et Roberto ; une fois aux Gellért (quel luxe ! - mais choux blanc) ; et deux fois au Rudas, où je underwaterbutts.jpgcrois bien avoir réussi à mettre dans mes filets les plus beaux specimens... Au terme de ces visites, je m'autorise à me placer dans la catégorie des beaux garçons qui peuvent choisir leurs victimes. Mais qui ne sont pas à l'abri de deux-trois gamelles. Attila est resté une histoire sans suite...

-
J'ai bronzé, surtout à Palatinus. Et j'ai pu observer à cette occasion que de longues heures de naturisme sous le soleil ne suffisent pas à effacer la fameuse marque du maillot, forgée par des heures de nage au quotidien. Ou alors j'ai passé trop de temps sous les douches ?

- J'ai lu, ce qui allait souvent de paire. 700 pages, quand-même, dont un thriller de Robin Cook, Facteur risque, où se jouait un complot criminel autour de la marchandisation de la santé aux États-Unis. Entre la fin d'un Murakami (Haruki) et le début d'un autre (Ryû).

- Et j'ai écrit, ce qui n'a pas été le pire de mes petits plaisirs : une quinzaine de notes, même si nous étions vraiment entre-nous - je pourrais presque dire rien que pour toi et moi.

J'ai retrouvé Budapest. Au fond, j'y ai toujours nagé, j'y ai appris à aimer, j'y ai parfois lu, j'y ai souvent écrit. Il y règne un art de vivre et une paix propices à ces travers et à une certaine virtuosité, ce n'est sans doute pas un hasard si Liszt, Bartók et Ligeti s'y sont joués de leurs notes avec malice et inventivité...

Les valises sont posées. Le ciel est un peu gris, cela va sans dire. Mais ces petites musiques me restent dans la tête, et je crois que mon adagio est termiiné.

12 août 2009

l'île du festival, le festival de l'île

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Aujourd'hui s'ouvre à Budapest ce qui est devenu la plus grande scène musicale européenne : le Sziget fesztival, le festival de l'île. Ainsi dénommé parce qu'organisé sur une grande île située au nord de Budapest, face au quartier de O-Buda, il attire de toute l'Europe une faune un peu détonnante, venue joindre l'utile à l'agréable, profiter de huit jours de musique sur plus de dix scènes installées pour l'occasion, tout en découvrant les attraits touristiques de Budapest.

La configuration des rues, des bains, des trams s'en trouve assez profondément transformée.

Il est donc temps pour nous de préparer nos valises et d'envisager le retour. C'est pour demain, hélas ! J'ai en réserve quelques matériaux pour poursuivre un temps encore ces petites chroniques hongroises.

Mais puisqu'il est question de musique, je glisse un petit hommage aux accents gitans à un artiste que je n'ai vu sur scène qu'une fois, et ce fut ici, à Budapest.

10 août 2009

soyeuses réminiscences

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En fait, je cane sur ce billet depuis plusieurs jours. Je voudrais y faire affluer les vides et les pleins de mes jours. Les couleurs de ma tête, ses clairs-obscurs, ses éclats éteints, ses facéties, je voudrais y faire tourner le kaléïdpscope de la vie pour y discerner les faux-semblants.

Mais les mots me manquent. Ou plutôt le fil. L'intention se dérobe, et je ne sais plus quoi du rêve ou de la vie est le plus important. Quoi du monde ou de sa représentation. Quoi des souvenirs. Quoi des récréations, des re-créations, des recompositions qui se jouent de nos têtes. Je ne sais plus si je suis heureux d'un regard qui m'enveloppe, ou si je m'en illusionne pour échapper à une chose sale, s'il ne m'est pas qu'une ligne de cocaïne, un shoot.

J'avais d'abord décidé de renoncer à visiter les bains Rudas, pour ne pas me confronter au souvenir de ma rencontre avec Saiichi, il y a deux ans. Et puis une fois passée la première semaine, je m'y suis aventuré néanmoins (ah! ce que valent les serments !). Mais il se trouve qu'ils étaient fermés en raison d'un problème technique, et j'y avais vu un signe qui me confortait dans ma prudence.

h_budapest_bains_rudas1.jpgJ'aime pourtant les bains Rudas. Ils ont le même cachet turc, confiné, que les bains Király, une voûte en pierre ancienne, à chaque angle de la grande salle carrée des bassins de températures croissantes, et des faisseaux de lumière depuis la coupole, projetés par le soleil à travers des tessons colorés. Les corps y sont dénudés, le sexe y est plus ou moins caché par le même pagne en drap qu'aux bains Király. L'ambiance y est d'autant plus sensuelle qu'il y a un public plus hétéroclyte, et que les attouchements n'y sont pas permis, nous l'avions éprouvé à nos dépens avec Saiichi.

Cette suavité n'est cassée parfois que par les deux-trois touristes occidentaux, jeunes en général, qui ne savent pas se départir de leur maillot à lacets et à fleurs, et qui leur tombe aux genoux : pruderie obsène !

J'ai laissé passer quelques jours et n'ai finalement pas résisté, un mercredi de pluie où il n'y avait pas beaucoup mieux à faire. Et finalement, cette expérience au Rudas n'a fait affluer aucun souvenir pénible. J'y suis du coup retourné ce matin.

Budapest, j'y ai vécu près de quatre ans, à la fin des années quatre-vingt dix. Et à chacun de mes retours, la place décalée qu'y occupent mes souvenirs berce et rythme le temps.

Depuis mon arrivée et le début de ces vacances, je suis surpris par la sérénité que j'y trouve, la décontraction que me procurent les longs instants en famille ou en groupe, malgré mon accès difficile aux propos échangés. Je me souvenais m'impatienter assez rapidement, dans ces après-midi, ressentir de l'ennui, de l'irritation lorsque ça s'éternisait, et parfois me mettre à bouillir de l'intérieur jusqu'au moment de notre départ. Mais là, rien de tel, j'apprécie la compagnie, je m'y installe, puis je décroche et j'assume, je me laisse rouler dans l'herbe et m'assoupis, je me raccroche quand je le souhaite, et n'y recueille que du bien-être.

Je crois qu'il se passe quelque chose de l'ordre de la réminiscence. Si ces réunions, autrefois, finissaient par m'agacer, elles restent associées à une période de ma vie qui correspond à une certaine forme de bonheur. Retrouver ces ambiances, c'est me lover dans ces souvenirs, revenir au confort de cette époque, dont ma mémoire a soigneusement effacé les plaies.

C'est un peu la même chose qui se passe lorsque je fais mes longueurs dans le bassin olympique de la piscine Komjádi, lorsque je prends place dans un tram, qu'un métro s'ébranle, que je passe devant une petite vieille qui vend des fleurs coupées de son jardin, que je m'installe à une terrasse du cours Ferencz Liszt. Comme si ces images, et tout un passé qu'elles convoquent, étaient forcément plus fortes que les souvenirs ingrats.

Ces réminiscences, ce sont tous ces souvenirs rassemblés, mais épurés de leurs aspérités.

Curieusement, je ne perçois aucune vague nostalgique non plus dans cette mémoire, elle me semble juste être un meilleur remède que les rencontres d'un jour, d'une heure ou d'une minute. Ces dernières me rassurent mais ne me soignent pas.

J'ai été profondément troublé par la lecture de Haruki Murakami : Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil.  Une histoire d'amour, ravageuse, 9782264036292.jpgtiens donc ! Une rencontre improbable, des retrouvailles, et tout qui bascule. Tout, je ne parle pas de la petite vie de famille bien réglée, des relations avec beau papa, du business as usual. Ceci est secondaire, finalement. Tout, c'est l'édifice mental, l'équilibre psychiatrique, la charpente du cerveau, les piliers sociaux, quoi ! Ce livre dit l'aspiration par le vide. Ce moment où tout ce que l'on croyait être devient néant absolu.

La chimère qui hante le personnage est à la fois bien tangible - une amie d'enfance, une femme qui le visite certains soirs dans un des clubs de jazz qu'il a ouverts à Tokyo - et évanescente. Elle est le mystère total. Hypnotisant. Il s'y engouffre pour retrouver la complice d'autrefois, longtemps perdue de vue, auprès de qui il expérimentait une forme juvénile du bonheur. Elle est réminiscence. Elle incarne le chemin du retour après l'école, la quiétude paisible à écouter des disques dans une chambre d'enfant, la connivence à partager cette dure condition de l'enfance unique et à tenter de la compenser. Mais il est happé aussi par son absence de maîtrise, l'état de servilité où l'amour l'enferme : il ne sait rien d'elle, de ce qui la fera venir le rejoindre ou de ce qui l'en empêchera, de ce qu'ont été ses vingt-cinq ans de vie loin de lui, lorsqu'elle devint une adolescente recluse puis une adulte nymbée et résignée.

J'ai retrouvé dans ses mots au féminin à peu près tout ce que j'ai traversé au masculin au cours de l'année écoulée. Les mêmes effondrements, la même fuite dans le travail, ou dans les 2.000m quotidiens de natation, les mêmes heures intersidérales. Les mêmes questions sur la fragilité de l'âme.

Sur les souvenirs qu'on fuit et ceux qui vous rattrappent.

07 août 2009

Lajos Batthyány, ou la débandade hongroise

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Il avait 42 ans quand ils l'ont assassiné. Premier Président du Conseil d'une Hongrie qui s'essayait républicaine et indépendante. Entre 1848 et 1849. Ce n'était pas rien, pour cette nation, de s'affranchir d'un même mouvement du joug féodal et du joug impérial. Ni pour ce jeune homme issu d'une famille noble de prendre le parti des républicains. Il y avait alors de puissants courants de pensée qui donnaient corps à ces rêves, des artistes s'engageaient, des poètes regardaient l'Europe et lui vouaient un avenir.

C'était le Printemps des peuples, dont le vent avait pris naissance en France. Partout, des révolutions libérales, à qui il manquait de reconnaître leur place aux ouvriers, ce qui inspira à Marx et à Engels le Manifeste du Parti communiste, qu'ils publièrent, anachroniques visionnaires, à cette même époque.

De quelle utopie ils étaient capables nos Victor Hugo, Sándor Petőfi et toutes cette intelligentsia qui ne se résolvait pas à l'enterrement des Lumières ! L'armée des Habsbourg fit appel aux armées du Tsar pour écraser la République hongroise naissante, mais l'Empire austro-hongrois ne serait plus jamais le même, la Hongrie avait conquis sa maturité, et la nouvelle position qu'elle occupait dans l'Empire lui permettrait de jouer les premiers rôles dans le développement bourgeois de la fin du XIXè siècle. Le millénaire de la Hongrie serait célébré avec un faste incroyable en 1896, avec une Exposition Universelle, la première ligne de métro d'Europe continentale, de grandes artères et un raffinement qui font encore le cachet du Pest d'aujourd'hui...

Au fond, si l'Empire n'avait pas été du mauvais côté du manche pendant la Première guerre mondiale, et si - cruelle humiliation infligée aux perdants - la Hongrie n'avait pas été dépecée des deux tiers de son territoire, qui sait quel rôle elle occuperait aujourd'hui en Europe ?

Mais c'est ainsi. L'indépendance fut écrasée en 1849, Batthyány fut exécuté le 6 octobre, et la Hongrie perdit la guerre. Par dessus le marché, une guerre plus tard, elle fut mise au régime Traband et komsomols.

Il reste de ces époques des vestiges.IMG_3693.JPG

La place Batthyány, à Budapest, est de fait l'une des plus intéressantes. Située sur le bord du Danube, ouverte sur lui, elle fait face au Parlement sur la rive opposée, et c'est de là que l'on peut en apprécier le mieux son architecture victorienne dans toute ses dimensions. Une petite  église pittoresque côtoie une halle de marché en brique, et la statue de Janos Batthyány se dresse comme à la proue d'un navire.

C'est près d'elle que m'a rejoint Attila, mardi soir, et que nous avons bu un verre sur la terrasse du café Angelina. C'est drôle, notre moyenne d'âge était justement de 42 ans : l'âge des martyres !

Attila, je l'avais rencontré aux bains Szechény l'avant veille, avais approché mon transat du sien après avoir constaté son attirance, et avait pris plaisir à lui caresser les jambes et le torse. J'avais compris qu'il n'était pas adepte des petits coups consommés sur place. Nous n'avions pas parlé, sauf lorsque je dus partir pour un dîner chez belle-maman ! Le hasard avait voulu que nous nous rencontrions le lendemain sur une autre terrasse, à Palatinus. Cette fois, je lui avais offert de nous retrouver le lendemain pour passer une soirée ensemble, il avait accepté et nous y étions.

Il avait en lui beaucoup de douceur, qui parfois confinait au flegme et qui n'était pas toujours simple à interpréter. Nous avons parlé moitié en hongrois, moitié en anglais. Il venait de passer une dizaine de jours en Croatie. Tiens, à Trogir, justement, où j'avais été moi-même en vacances l'année de la canicule, en 2003. Nous avons aussi confronté nos expériences d'appendicites. J'en avais moi une marque laide et boursouflée, à cause d'une péritonite évitée de justesse en 88. Lui avait été opéré durant des vacances en Égypte, il y a trois ans. Mais une infection subite lui avait valu de retourner sur le billard une semaine plus tard, il en portait une cicatrice discrète mais spectaculaire, verticale, au milieu du ventre.

Je te parle d'Attila parce qu'il s'est produit une chose troublante, que je redoutais un peu. Alors que nous étions chez lui en pleine étreinte, je me suis mis à penser au billet que j'allais en faire pour ce blog. A sa structure, à la petite page d'histoire avec laquelle j'avais envisagé de l'introduire, dès la lecture au pied de sa statue des dates de naissance et de mort de Batthyány, à nos deux rencontres précédentes dans un contexte naturiste, à certains détails de son anatomie : ses cicatrices, la tâche de vin brune qu'il lui dévorait le flanc, ses testicules qui lui pendaient à mi-cuisse.

brutos11754.jpgCes pensées me faisaient débander, et cet épisode-même vint aussitôt trouver place dans mon projet de billet, me piégeant dans un dérisoire cercle vicieux. Cela m'était déjà arrivé une fois dans un sauna parisien. Et je n'aime pas du tout ce sentiment d'être ainsi dominé par mon sujet, l'impression de ne plus vivre les choses pour ce qu'elles sont mais pour pour ce que je pourrais en dire.

Curieusement, lui-même s'excusait de ne pas avoir d'érection plus vaillante, et mettait sa défaillance sur le compte de la fatigue. Il se mit à me parler de son petit copain, Zoltan, avec qui il était dans une relation "ouverte" qui ne l'épanouissait pas. Une relation d'un an, qui n'a jamais connu de phase fusionnelle. Je lui ai parlé de ma relation avec Igor, vieille de maintenant presque douze ans, et qui en était à sa phase... comment la qualifier, tiens, ma phase avec Igor ? ce sera peut-être l'objet d'un prochain billet...

Il m'a aussi appris à dire "caresser" en hongrois : simogatni. En parlant ainsi, en l'écoutant, en caressant ses mains solides et ses larges épaules, en laissant mes lèvres trainer sur ses bras et sur son cou, j'ai enfin recommencé à bander, et il a souhaité que je jouisse avant de le quitter.

Nous avons prévu de nous revoir ce soir.

05 août 2009

egészségedre ! (*)

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Francis est un connaisseur de la Hongrie. Et il a apparemment le goût des bonnes choses. Alors une fois n'est pas coutume, pour le remercier de sa fidélité, et parce qu'il m'a inspiré le billet qui suit, paradoxalement plus sobre que les précédents, je lève mon verre à sa santé.

Il est vrai qu'on ne manque pas de choses à boire, en Hongrie, ni dans le registre du distillé, ni dans celui du fermenté. Et les usages ne manquent parfois pas de surprendre.

Voici tout d'abord quelques constatations d'ordre quasiment anthropologiques, qui résultent de petites observations du quotidien, piochées au détour de mes repas familiaux - car dans les restaurants, c'est évidemment différent.

La liqueur se boit à l'apéritif. S'il y a une grande variété d'eaux de vie (pálinka), la prune étant la plus répandue, elles n'ont jamais fonction de digestif. Les vins, souvent demi-sec ou doux, même les rouges, sortent plutôt des placards à la fin des repas.t_unicum.jpg

L'Unicum reste un produit rare, avec son goût médicinal étrange et sa recette tenue secrète rassemblant, paraît-il, plus de quarante essences de plantes différentes, on le sort pour les occasions. Et je confirme, il vaut mieux y mettre quelques gros cubes de glace, ça fonctionne trés bein avec sa substance épaisse et crémeuse.

On trinque verre contre verre, comme dans la plupart des pays d'Europe, sauf avec la bière. En signe de résistance passive contre l'intervention autrichienne venue écraser la révolution républicaine et indépendantiste, en 1849, les Hongrois cessèrent de trinquer avec la bière, boisson autrichienne par excellence. Et encore aujourd'hui, c'est en claquant lourdement son verre de bière sur le dessus de la table qu'on se dit "egészségedre".

Mais au delà de ces anecdotes, il y a en Hongrie une production viticole qui mérite l'intérêt. J'évacue tout de suite les mousseux doux, ou demi-sec, destinés principalement à l'exportation vers le marché russe.

Le lac Balaton donne lieu à une production de vins blancs qui peuvent rappeler nos Bourgogne, en particulier certains pouilly fuissé.

La province d'Eger, au Nord de la Hongrie, est la principale région vinicole. Le sang de taureau (Egri Bikavér) est sans doute le vin rouge le plus consommé ici. Personnellement, je le trouve trop tannique, et lui préfère, de loin, des cépages comme les kékfrankos, à la fois plus subtiles et mieux charpentés.

Mais surtout, évidemment, c'est le Tokaji qui fait l'absolue exception hongroise, en matière de vin. (Prononcer [to-ka-yi], et non [to-ka-gi]).

Tokaj est une ville moyenne située à l'extrême est de la Hongrie, le bout du bout de la puszta, près de la frontière avec l'Ukraine. Sur la Tisza, un affluent du Danube. Là, la terre se vallonne, et les coteaux offrent une belle exposition au soleil. On y a planté en général des furmint et des pinots. C'est d'ailleurs un retour de ces cépages vers l'Alsace qui donna l'appellation Tokay Pinot-gris, aujourd'hui interdite pour préserver l'appellation d'origine du Tokaji.

Certaines années à la fin de l'été, jusqu'au milieu de l'automne, les conditions climatiques permettent au raisin de se botrytiser - c'est à dire de se dessécher lentement, en se concentrant en sucre, et en développant à sa surface ce que l'on appelle la pourriture noble. C'est avec ce précieux alliage que l'on produit le Tokaji Aszú, "le vin des rois et le roi des vins", selon la légende qui veut que Louis XIV en faisait venir à sa table. C'est de lui que l'on parle, en général, lorsque l'on parle des Tokaji.

Il y faut de la rosée, un brouillard persistant le matin, et un soleil généreux et caressant l'après-midi. Pendant un mois environ, entre la fin septembre et la mi-novembre, ce raisin maturé est récolté grain par grain. Autrefois, on confiait aux vieilles dames des villages le soin de passer chaque jour dans les allées du vignoble pour en remplir leur hotte (puttony), qui était ensuite vidée dans de grandes cuves pour y être coupé avec une récolte ordinaire.

La qualité du vin s'exprime en nombre de puttony (hotte de 20 litres) de grains aszú par cuve (de 136 litres). On trouve ainsi des Aszú de 3 à 6 puttonyos. La vinification se fait en trois ans, dont au moins deux en fût.

Ce vin constitue un produit unique, excessivement charnel. Avec une attaque acide, des saveurs d'abricot sec, et une incroyable rondeur en bouche, des arrières goûts d'amende. Évidemment, plus la concentration est élevée, plus cet équilibre est savoureux. Les 5 et 6 puttonyos sont de vrais nectars d'exception.

D'autres années, ce phénomène reste trop marginal et l'on procède à une vendange tardive indifférenciée, qui donnera un Tokaji szamorodni, sec ou doux selon l'évolution de la vinification, qui peut constituer un excellent apéritif.

Le Tokaji Aszú se vend exclusivement en bouteille de 500 ml.

Je suis allé deux fois à Tokaj lorsque je vivais en Hongrie, visiter les caves et assister au pressage.

Au début des années 90, de grands groupes français d'assurance, AXA, GMF pour ne pas les nommer, ont investi dans ces domaines, racheté des châteaux à l'État, arraché des pieds de vigne vieillissant, en ont replanté, ont fait venir des œnologues français. Assurément, ils ont disznoko_sarga.jpgcontribué à améliorer et à optimiser la qualité de la production, qui était tombée dans une routine d'État, voire une certaine désuétude.

Je me souviens avoir visité avec Péter, en septembre 1996, une foire aux vins à Budapest. Le Château Disznókő, que j'allais visiter quelques semaines plus tard, proposait à la dégustation sa production de 1993, non encore commercialisable. C'était à tomber par terre. Plus tard, j'en achèterai quelques bouteilles, puis cette cuvée deviendra rapidement hors de prix.

Péter était surpris de l'engouement que j'avais pour le vin, il était amusé de tout le rituel dont j'entourais sa dégustation. Je me souviens que lorsque nous allions dîner au restaurant, il se mit à m'imiter, il s'essayait à reconnaître des goûts, il comparaît, il m'interrogeait sur les vins français. Lors de mes retours en France, je lui en rapportais des bouteilles. Puis il acheta des revues spécialisées, s'y abonna même. Quand je le revis, bien après notre séparation, il avait réalisé des stages d'œnologie, et me dépassait de beaucoup dans ce domaine.

Lorsque j'avais connu Péter, mes premières expériences homosexuelles étaient récentes, et j'étais encore en couple avec Armelle. Lui vivait chez sa mère, auprès de qui il n'avait pas fait son coming out. Il avait un compagnon "régulier", mais entre mes voyages à l'étranger, mes retours en France, et les secrets que nous avions l'un et l'autre à défendre, le poids de notre relation lui était devenu lourd à porter. Il laissa les choses s'effilocher. De mon côté, je ne comprenais pas qu'il ne se rende pas disponible les fois où moi je l'étais, et souffrais de cette distance qui ne disait pas son nom. Puis nous sommes restés amis quelques années, avant de nous perdre du vue. Un peu la vie, quoi...

Je crois qu'il a conservé sa passion pour le vin, et j'en suis simplement heureux.

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(*) à ta santé !

04 août 2009

Federico et Roberto

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Federico, le napolitain. 46 ans radieux. Le corps et le visage secs, comme je les aime. Une barbe de deux jours, rèche, quelques rides riantes au coin de l'œil, et un sourire lumineux. Nous sommes donc aux bains Király de Budapest. C'était mardi dernier, il y a juste une semaine...

Il ne nous a pas fallu longtemps pour nous enfermer dans une cabine de douche, c'était son choix. Il avait un corps svelte quoique peu athlétique, peut-être à cause de ses origines croates, la peau assez blanche, les jambes glabres, la queue longue et épaisse, lourde. Il m'embrassait en m'aspirant la langue avec énergie et a joui quand je lui léchais les couilles. Nous sommes ressortis de la cabine et il m'a présenté son compagnon, Roberto, très brun, petit, rigolard et rondouillard, poilu... pas du tout mon style, mais entreprenant malgré son incapacité à communiquer en anglais.

Federico nous a laissés un moment, un peu comme s'il m'avait déposé en gage, ou s'il avait voulu offrir des fleurs à son ami avec qui il comptabilise vingt ans de vie commune. Je me suis laissé faire, au vrai, comme si j'y voyais le moyen de retrouver Federico plus tard. Et puis ils étaient chaleureux. Nous sommes allés dans le bassin d'eau fraîche, où il fit bon s'immerger tant la chaleur montait. Je me livrait à lui, yeux fermés et lui tournant le dos, éprouvant à peine d'une main la vigueur de son érection. Je bandais sous l'effet de ses caresses. Il jouit en simulant une pénétration. Dans l'eau, chose que je me suis toujours interdite. Puis poursuivit jusqu'à ma propre éjaculation dans une cabine de douche.

Ils repartaient le lendemain matin par le premier vol de 7h 30, mais me proposèrent de les rejoindre pour un dernier verre dans la soirée. Ils me parlèrent de leur vie, de la folle flambée de l'immobilier à Naples, de leur séjour en Hongrie, dont ils me montrèrent quelques photos sur le petit écran de leur appareil photo. Roberto ramassa - pour sa collection - des sachets de sel et de sucre du café New-York où nous prîmes un Unicum avec glace. Federico faisait office de traducteur, patient et amusé. Roberto était ingénieur pour le métro de Naples, et Federico FunPhotoBox_3603021204770.jpgtechnicien prestataire indépendant.

Ils m'invitèrent à partager un ultime moment dans leur chambre de l'hôtel Ibis, place Luiza Blaha, et à me rendre à Naples les visiter pour quelques jours de vacance.

C'est jusqu'à aujourd'hui mon meilleur souvenir de ce séjour à Budapest, hors mis tout ce qui relève de soyeuses réminiscences, et qui n'a pas de prix.