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31 août 2012

crevaison

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Bon, ben cette fois, c'est bien fini. Retour maison. A cœurs et à corps déchirés. J'ai du mal. A accepter, à reprendre, à devoir tout sortir des cartons : le soin aux plantes mal-traitées par l'absence, le rapport laissé sous la couveuse avant de partir, la mise en vente de la voiture, ce blog.

Il me faut beaucoup d'amour pour toi, éternel passeur de l'improbable, pour que s'anime l'énergie de revenir aussi en ces futiles prairies.

L'Autriche est loin, hélas. Mozart s'en est allé, et Beethoven, et Schubert, reclus dans leurs maisons de mémoire. Les alpages verts et naïfs comme tirés de la mélodie du bonheur s'éloignent eux aussi à toute vitesse des berges du Lac de Constance. Et la Chapelle du Corbusier à Ronchamp, monument d'architecture et de spiritualité, ultime étape de ces belles vacances avec l'ami qui se refuse chapelle_ronchamp-4bc1.jpgobstinément amant, mon mélodiste de la désharmonie. Épilogue sur un pneu crevé et une jante explosée, entorse inaboutie, signal de détresse. On achève bien les chevaux.

Clap de fin aussi sur les espoirs de changement, ils auront fait long feu. L'Europe s'enfonce mais les bavardages suppositoires sont en place sur toute la longueur de la bande FM. Je n'ai pas encore eu le courage d'alumer la télé.

Hors mis une preuve de tendresse glanée dans un sauna de Zürich, le plaisir se conjugue toujours au singulier, d'une main ou de deux. Ah si, j'ai effleuré je crois, de la pointe d'un doigt, l'orgasme prostatique. C'est WajDi qui serait content de le lire... Seule voie prometteuse à explorer. Avec les appels du Front de Gauche à changer vraiment. En se positionnant sur des propositions précises.

Proscrits, prostrés, prosternés... Voilà à quoi nous sommes rendus. Réduits à entendre le fracas des oligarchies assoiffées, de sexe et de pouvoir. Les écuries de Salzbourg dégorgent encore du fiel des officiers alanguis. Insensibles au sort des femmes. Et des faibles. Bachar élimine son peuple avec méthode. Mitt Romney promet chaque centimètre carré d'Amérique à la loi de la fracturation hydraulique. Les athlètes paralympiques se débattent comme de beaux diables, les caméras sont là mais juste pour le décor. Le monde est un opéra de Bernd Alois Zimmermann.

Pourquoi tout ne se finit-il pas comme les sonates de Beethoven : dans un dernier souffle, parcourant en crescendo toute l'étendue du clavier des deux mains, jusqu'à une double volute sur trois octaves, puis en diminuendo, les premières notes de l'histoire rappelée d'une nostalgique transparence pour se fondre dans la sérénité finale de la dernière mesure ?

19 juillet 2012

transhumance

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Le train me ramène de Toulouse sur Paris. Un trajet long, plus de six heures, qui me permet de lire un peu - un roman de gare qui raconte des histoires de bistrot - et de revenir sur ces quelques jours de vacances dans le sud. Dommage que nous n'ayons pas réussi à nous croiser avec Manu causse, j'aurais préféré embarquer sa littérature.

Mais le train est confortable, designé (di-zay-né) par un créateur de mode, chaudement coloré avec de larges courbes. A Montauban, la petite fille qui a pris place sur le siège derrière moi, à côté de sa grand-mère, doit être mignonne. Je n'ai pas vu son visage, mais ses bavardages témoignent d'un esprit vif : je sens que ça va vite me peser sur le système.

Je rêve toujours, en m'asseyant dans un train, qu'un beau jeune homme s'installera à côté de moi et ça n'arrive jamais. La place est encore libre, nous avons passé Agen il me reste une chance au tirage de Bordeaux.

A Aix, j'ai découvert un festival qui s'autorise une programmation créative. J'ai renoué avec les couloirs fluides de la piscine Yves Blanc. J'ai coupé une branche morte au bouleau de maman, gravé des DVD qu'elle avait promis à mon frère - le chagrin et la pitié, on est comme ça dans la famille - l'ai conduite à Leroy-Merlin choisir des éléments de remplacement pour sa cuisine, ai abondamment arrosé l'olivier, fait deux ou trois vaisselles, préparé un soir des courgettes sautées... Je crois que c'est tout. J'étais surtout présent, à partager les montées de chaleur qu'elle combat à coup de volets et de ventilateur. Elle m'a montré les traces laissées par la fourmilière, qui l'a enquiquinée tout ce printemps dans l'atelier de mon père. Plusieurs fois, nous avons dîné sur la terrasse du patio, en tête à tête, sur la petite table de jardin dont elle m'a raconté qu'elle avait été le pivot logistique de la campagne pour Mélenchon, lors des tractages dans notre village.

Le train s'arrête en pleine voie, dans un village avant Bordeaux. Pas assez longtemps pour que je me connecte. Dommage, il y avait du réseau...

Elle m'a surtout parlé des états de panique, de plus en plus fréquents, qui l'assaillent parfois. Sans raison particulière. Des angoisses qui s'amplifient d'elles-même, et se font des noeuds aux recoins de sa solitude.

La mamie ne trouve pas mieux que d'appeler sa fille et de lui passer la petite. J'ai bon espoir qu'elles descendent à Bordeaux. Mon heure de chance ? Pour l'heure elle braille. Elle termine en lançant : "je t'aime maman".

La vie recèle des tas de situations anxiogènes. On se sent parfois mal armé pour les affronter.Surtout si l'on est seul. Alors que l'angoisse parfois vienne lui empoisonner la vie, du haut de ses bientôt soixante-quinze ans passés, est-ce si anormal ? La mamie vient de rappeler sa pitchoune à l'ordre : qu'elle soit patiente, elles iront jusqu'à Paris !

Ce qui est frappant dans la description qu'elle me fait de ses crises, c'est qu'elles ne tiennent pas à un sentiment d'incapacité, ce n'est pas de se laisser dépasser par une situation qu'elle n'aurait plus la force d'assumer ou d'accomplir convenablement, qui lui fait peur. Accueillir pour une semaine ma nièce anorexique, par exemple. Moi,ça me plongerait dans l'anxiété, je le sais. Elle ne craint pas tant son âge, finalement. Mais elle se raconte des histoires. La peur d'un accident qui l'empêcherait de secourir l'autre - sans voir que c'est désormais à l'autre qu'il revient de lui venir en aide - ou qui la ferait entraîner l'autre dans sa chute.

Bordeaux a embarqué. Pas de chance ! Le train ne manque pourtant pas de beaux jeunes hommes...

L'appelant durant l'année trois ou quatre fois par semaine, j'entends toujours à sa voix si elle va bien ou non. Ses coups de bourdon percent malgré elle. Elle me parle de ce qu'elle a entendu de mon frère, de mes nièces, son état est généralement accordé aux soubresauts familiaux. Pour ça, rien de neuf, je n'ai jamais vu maman exister pour elle-même. Ce qu'elle ne m'avait jamais dit, c'est combien ces passages à vide tournent parfois à l'obsession panique, handicapant tout son discernement.

Alors elle consulte. Une fois par semaine. Parler lui fait du bien. Lui permet d'inscrire ses crises dans les angoisses dont elle fut nourrie à l'école religieuse. Pourquoi, de toutes les petites filles à qui se racontaient des histoire de serpents cachés dans un placard, de dragons féroces qui peuplaient l'enfer où chaque mensonge la vouait, pourquoi de toutes est-elle la seule qui ait intégré ces récits au premier degré, sans la distance, la révolte ou le dénigrement qui l'auraient laissée respirer ? Elle nomme, elle comprend, et c'est déjà énorme. Elle qui a toujours adoré son père l'a pour la première fois cité comme un père oppresseur plus que protecteur, qui en rajoutait sur les préceptes au lieu de les interprêter. Oh, malgré lui, une histoire de rigueur exigeante, juste un peu de chagrin et beaucoup de pitié, mais de ma mère, c'est un acte de violente lucidité.

La psychiatrie ne pourra pourtant plus grand chose, hélas, contre le vieillissement. Alors il faut réfléchir à la suite.

Mon frère et moi en avons conscience. Nous nous le sommes dit. A demi-mot, au soleil couchant, chateau de foix.jpgmarchant vers le panorama du bout de sa rue. Mais nous n'en avons pas parlé frontalement, du moins. Juste que peut-être il ne faudrait plus qu'elle soit seule. Mais lui à Foix désormais, dans un cul du monde clos, une maison agréable, certes, l'été, mais difficile à chauffer l'hiver, et où ma mère craint autant l'éloignement que les névroses de sa bru - mon frère le sait, mais envisage-t-il à quel point cela interdit tout projet durable de cohabitation ? Et moi en banlieue, dans une région parisienne qu'elle a fui dès qu'elle a pu parce que le froid, parce que la lumière, parce que la pluie, parce que...

Et elle qui de toute façon, où qu'elle soit, dérange, désorganise, désole, elle qui se persuade qu'elle n'a sa place nulle part, qui ne se voit qu'en poids, partout où elle est, alors que...

Elle est où, la solution ? Dans cinq ans, tout au plus, il faudra qu'on y ait vu clair et que l'on ait agi. Car s'il faut bouger, elle devra pouvoir le décider, en pleine capacité, à l'abri de ses angoisses. Et là, c'est moi qui redoute l'avenir.

A notre arrivée à Foix, nous sommes montés pique-niquer en terres de transhumance, au milieu de cheveaux libres. Maman a mordu dans un sucre pour dissimuler sa peur de la route sinueuse. Le chateau était encore paré des ses atours de tour-de-France. Le lendemain, nous avons visité les peintures rupestres de la grotte de Niaux. Morceau de sucre encore. Et fierté, après-coup, d'avoir marché 1.600 mètres dans la roche, joie de ce face à face avec les mystères de cette avant-veille humaine.

Elle en a bien des ressources, merde, pour peu que ce mental à la con, en suractivité permanente, ne vienne pas faire écran à ses libres désirs... Là c'est moi qui me voit, comme peint sur la paroi de sa caverne cérébrale, à côté de ses démons.

Le soleil est en train de se coucher. Il reste deux heures de trajet. La petite fille s'est endormie, on dirait, et sa grand-mère joue seule à présent à un jeu vidéo sur son smartphone. Je vais rejoindre mes rencontres de bistrot dans le café de la jeunesse perdue. Fait-il encore froid à Paris ? Je posterai ce billet demain.

26 août 2010

je l'ai fait

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Hier donc, séance de reprise chez mon psy. Ma décision était faite, réfléchie, pesée. J'avais quand-même choisi d'honorer mon rendez-vous, et de l'affronter, lui, avec ses arguments qui font toujours mouche. Par respect, par sens du devoir, sans doute soucieux de mon image, comme à chaque fois. Mais surtout pour éprouver ma solidité. Et j'ai tenu.

Ça n'a pas été facile.

En exposant, dans la confusion, les raisons qui me poussaient à arrêter, je citais pêle-mêle l'argent, la durée sans fin de l'exercice, l'épaisseur de ma carapace, mes récalcitrances chroniques, l'argent encore et mes priorités, mon impression de butter sans cesse et de ne pas être capable d'y arriver, l'icônoclasme de la recherche coûte-que-coûte, au milieu d'une enfance protégée, d'un traumatisme enfoui comme cause à mon mal-être, l'argent toujours, le sentiment d'un luxe déplacé... Au milieu de tout ce fatras, dont je t'épargne le détail, j'évoquais l'idée que cet arrêt puisse n'être qu'une pause.

"Ah! non, m'a-t-il aussitôt rétorqué. Si vous preniez la décision d'arrêter (note bien le conditionnel, alors que je lui annonçais une décision ferme), il n'y aurait pas de retour possible. Nous sommes là pour travailler sur vos résistances, pour essayer de les comprendre. Ce travail ne peut pas fonctionner si vous lâchez chaque fois qu'elles se manifestent."

Cette affirmation me désarmait un temps, je vacillais. Mais je lui dis que malgré tout, eh bien tant pis, il était important pour moi de prendre cette décision, de l'assumer, de venir la confronter à lui.

J'ajoutais qu'au fond, je m'étais retrouvé en psychanalyse non par choix, mais parce que commençant une thérapie pour dépasser l'état dépressif qui s'installait en moi, à la suite de ce satané chagrin d'amour, il m'avait lui, de fil en aiguille, conduit sur le divan, pour nous affranchir l'un comme l'autre du regard de l'autre. Arrêter, c'était reprendre la main. Et que si je devais revenir un jour en psychanalyse, ce serait cette fois par choix. Je ne l'écartais pas.

J'étais honnête. J'ai la curiosité de mieux me connaître, de comprendre les ressorts du mal-être où je me complais malgré l'amour qui m'entoure. J'ai perçu en un an et demi la richesse de cette démarche, j'y ai déjà puisé une force nouvelle, une distanciation avec la vision idéalisée de mon enfance, de mes parents et de leur histoire.

Mais il m'a donné le vertige. Avant les vacances, quand évoquant l'idée d'espacer nos séances il me répondait que nous n'en étions qu'au tout début, que j'étais trop résistant me réfugiant sans cesse dans la "conversation sympathique", qu'il faudrait au contraire, idéalement, intensifier le travail. S'est instillé en moi l'idée qu'il n'était pour l'instant pas à ma portée, ce travail, ni dans mes moyens. Et que ne l'ayant pas choisi, il était préférable de l'arrêter.

"C'est dur d'avancer dans un tunnel, je lui ai dit, surtout quand on n'en voit pas le bout, vous savez. Ah! évidemment, quand vous avez un loup qui vous court derrière, il n'y a pas de problème, vous avancez sans réfléchir. Mais j'ai retrouvé la paix et une certaine sérénité..."

C'était vrai. Je n'ai plus versé de larmes d'amour depuis quatorze mois, j'ai retrouvé une capacité de travail, une capacité à écrire, à créer. Je me surprends même à être capable d'aimer au passage d'un sourire clair. Alors bien sûr, je suis encore fragile, je suis même pétri de fragilités et mon chagrin est à peu de distance, mais cette quête sans fin d'un possible trauma m'apparaît aujourd'hui décalée. Et elle me coûte cher.

Un quart d'heure avant d'entrer en séance, je faisais un SMS à trois-quatre amis, leur annonçant ma résolution. Je pensais que convoquer des témoins au combat me rendrait plus fort. "A votre avis, en jouant la rupture avec moi, à quelle autre rupture cherchez-vous à échapper ?"

Il faisait mouche encore. J'ai bafouillé un peu, ai rit pour souligner sa lucidité, ai évoqué les ruptures professionnelles, associatives, personnelles, amoureuses, à côté desquelles j'étais passé tout au long de ma vie, que je cherchais encore à esquiver aujourd'hui.

"Les autres sont plus compliquées, elles n'engagent pas que moi. Celle-ci, elle n'engage que moi. Un tout petit peu de vos revenus, aussi. Mais elle n'a pas d'autre incidence que pour moi. Alors oui, elle est plus facile..." Au fond, tout assumer !

Et j'ai été le plus fort.

En sortant, il m'a tendu la main, comme à l'accoutumée, mais cette fois en se pinçant les lèvres et en murmurant "Bonne route !". J'ai presque cru voir du chagrin dans son regard fuyant. Est-il possible qu'un transfert fonctionne en sens inverse ?

J'ai sans doute tort mais je suis content de me tromper. Je te dois beaucoup, en tout cas. Cette décision, tes commentaires instruits de ton expérience et emplis d'empathie, me l'ont inspirée.

Une fois la porte d'entrée refermée sur la rue, je rentrais dans la pharmacie juste en face pour demander des huiles essentielles. Désormais, je me soignerai à l'arômathérapie.

ricky martin.JPGEt puis j'allais nager à Roger Le Gall, où je fus accueilli, dès le vestiaire, par le sourire lumineux d'un gaillard au crâne rasé. Je retrouvais dans la seconde les saveurs de ces belles années où me comblait une bonne paluche, synchro, l'œil dans l'œil, rictus pour rictus, sous la lumière tamisée des douches. J'ai nagé 2.000 mètres en énergie véloce sous les yeux encourageants de cet amant de circonstance, qui me confirmait que la technique n'était pas mauvaise, pour se libérer de tensions parasites. "Ricky Martin lui-même, avant d'enregistrer en studio, me dit-il, y aurait souvent recours, alors"...

14 juillet 2010

conversation sympatique

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Paris ce matin avait la tête en l'air. Le défilé aérien avait ouvert la parade du 14 juillet, et la Place de la Nation recevait les fins de cortège avant la dislocation dans un ciel chargé. J'ai nagé sous la pluie battante, et ce fut réjouissant.

Lundi, pour notre dernière séance avant la rentrée, mon psy m'a engueulé. Il faut dire que pour la première fois, j'ai évoqué la possibilité d'arrêter.

La perche était trop belle.

Un rêve à l'origine. Un collègue, haut placé dans la hiérarchie mais en disgrâce, lisait fièrement en réunion le montant des émoluments qui lui seraient versés en compensation de sa retraite précipitée. Comme un ami avait reçu de son notaire, le même week-end, dans la matinée d'une crémaillère où j'étais invité, un chèque de trop perçu dans le pli qui contenait son acte définitif de vente. Le trop perçu de mon collègue s'élevait à quelque chose comme 250.000 euros. "Ah! l'argent", avait simplement réagi mon psy. Là où moi j'avais d'abord simplement pensé à une envie de large par rapport à mon boulot.

Alors je le lui ai dit. L'idée me taraudait depuis plusieurs mois. Depuis je crois le jour où mon amie Céleste avait écrit ici-même, dans un commentaire, qu'une psychanalyse pouvait s'arrêter quand on avait retrouvé l'énergie du travail et la capacité de l'amour. Je lui ai dit que je me demandais si l'heure n'était pas venue. Bien sûr, ce rendez-vous m'était devenu familier, presque agréable, mais il me coûtait cher, et mon budget était en peine, mes comptes dans le rouge, presque chaque mois. Pas à cause de ces séances, seulement. A cause de mes sorties surtout, de mes excusrsions. Mais enfin, cela me créait suffisamment de souci pour que je lui en parlas.

Il est parti dans une diatribe comme il en livre peu. Il m'interpelait. N'était-ce pas un prétexte ? Un acte de résistance ? Pourquoi donc est-ce que je ne m'interrogeais pas plutôt sur les difficultés qui étaient les miennes à interpréter mes pensées sur un plan psychanalytique, et me contentais-je sans cesse de conversation sympathique ? D'où venait donc que je fus si récalcitrant ?

Je me suis montré surpris de sa véhémence, me suis défaussé de vouloir arrêter, ai prétendu avoir voulu évoquer cette idée parce qu'elle était simplement présente dans ma tête, que du reste, l'incertitude quant à ce qui fondait la fin du travail engagé ne me permettait pas de savoir par moi-même s'il était légitime de m'interroger ou non.

Il était bien gentil de me reprocher ma carapace, mais si je savais par moi-même comment la faire craquer, cela se verrait. Je m'efforçais même, lui dis-je, de parler sans interrompre mon flux durant nos séances, pour ne pas laisser mes mécanismes cérébraux prendre le pouvoir mais tâcher de laisser les idées s'exprimer telles-quelles, dans l'état où elles me venaient. Il me répondait qu'il ne fallait plus que j'aie peur des silences, qu'il fallait que je prenne le temps de m'interroger sur la portée psychanalytique de ces pensées, sans les redouter, sans en faire de simples éléments de récit, sans chercher à me construire une image, comme pour chercher, toujours et toujours, à être idéalisé. Que si j'étais venu commencer ce travail, c'est bien qu'il y avait une blessure à mettre à jour... Et selon lui, nous n'en étions qu'aux balbutiements !

Bref, il m'a secoué. Avant un break de 5 semaines. Sans que je sache quoi faire de tout cela. Si je n'ai plus le droit à la conversation sympathique dans son cabinet, que va-t-il me rester. Ou que va-t-il surgir ?

Je vais donc refermer cette porte. Et la tienne aussi, avant de partir quelques semaines pour Madagascar : le cadeau à ma nièce, pour ses 18 ans. Un projet qui lui fut aussi un remède quand elle était au fond du trou, il y a six mois. Elle vient d'ailleurs de décrocher son Bac avec mention, et à son arrivée, lundi soir, nous a joué une danse hongroise de Brahms au violon. Plutôt bien, d'ailleurs. Attention à ce qu'elle ne reparte pas dans une course effrénée à la performance. Elle aussi, tient, elle sait pratiquer la conversation sympathique pour ne rien livrer d'elle.

Ce doit être un sport familial, la dissimulation des blessures.

01 juin 2010

de l'intérêt du micro sans fil

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Je suis autour d'une table, une table rectangulaire, sombre, nous y sommes quatre ou cinq. Sur un bureau à côté, plus étroit, surélevé, sombre aussi, se trouvent deux ordinateurs, les écrans sont éteints, l'un est le mien. Nous nous tournons vers eux, nous ne sommes plus que deux. Que ferons-nous, si le premier ne fonctionne pas ? Sera-t-il permis d'utiliser le mien. Je prends peur. Et mes dossiers privés, et mes fichiers pornos, s'ils venaient à être ouverts par hasard, en pleine projection publique ?

D'ailleurs, ce n'est pas autour d'une table, que nous sommes, mais bel et bien sur une scène. Deux collègues m'accompagnent, deux femmes, alertes, l'une de chaque côté de moi. Face à nous, un public d'enfants. Nous nous avançons vers le devant de la scène. Mes collègues ont toutes les deux en main un micro sans fil, comme pour en organiser la circulation dans l'assistance. C'est moi qui parle. Mon micro est filaire. Je suis le Maître de cérémonie, mais suis subitement stoppé dans mon avancée par un câble trop court. Mes collègues ne se rendent compte de rien, d'un air réjoui elles continuent à s'avancer. J'ai l'air con, seul avec la parole mais arrêté dans mon élan presque dans les coulisses.

Soudain, une musique se met à jouer puis s'arrête. Une musique courte mais enlevée. "Les enfants, savez-vous ce que nous venons d'entendre ?" J'attends qu'ils me disent "une virgule", ou "une respiration". C'est qu'auparavant, ils ont été beaucoup sollicités. La salle rit, chante, danse même à nouveau sur cette musique. Quelqu'un me crie le nom du chanteur, ou du groupe, ou du morceau, je ne m'en souviens plus. Mais j'ai l'air con, avec ma virgule.

C'est là dessus que je me suis réveillé. Trois vents dans la nuit. Dans le même rêve. Pour quelqu'un qui ne rêve jamais !...

"Cette histoire de câble trop court, surtout j'aimerais entendre ce que ça vous inspire..." Et là, un flash d'évidence au seul énoncé de sa question, le souvenir récent d'une voiture, d'une rencontre, d'une excitation haletante, émotive, contrariée, d'une main à peine glissée jusqu'au pubis, d'une envie hésitante, impatiente entre deux rendez-vous, ma mère qui m'attend dans un musée.

Je lui réponds, la voix tremblante : "La peur de l'impuissance, sans doute".Biosphoto_609652.jpg

Quinze jours après, Pentecôte oblige, j'ai revu mon psy, hier. Il a juste décelé dans ce que je sécrétais que j'avais besoin que l'on prenne soin de moi.

Syndrôme de la sortie de chrysalide ?

07 mai 2010

je vais bien

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Je vais bien. Pas de signe extérieur d'alcoolisme (à part peut-être ce petit verre de vin d'orange, chez Boug, l'autre samedi soir...), ni d'excès médicamentaux (mon dernier doliprane date d'il y a bien deux mois, pour un petit rhume). J'ai le sommeil lourd, deux cachets de somnifère en tout et pour tout sur les deux années écoulées. Pas de larmes excessives, mes dernières remontent à l'épilogue de La petite fille de Monsieur Linh (un peu émotif, certes, c'est grave docteur ?). Mon acuité intellectuelle est plus à son zénith qu'à son azimut, si j'en crois la facilité de mes écrits, la pertinence de mes idées, et les retours dont on me gratifie -  professionnellement, s'entend. On me convoque ici ou là comme expert, ou comme personnalité qualifiée, je suis convié à des comités scientifiques. Mes collègues m'entourent de respect et de tendresse. Ou viennent près de moi chercher du réconfort. J'ai eu avant-hier le pot de départ de ma secrétaire où n'en finissait pas de se dire toute l'empathie qui était la mienne pour faire vivre parmi de fortes têtes de la cohésion et du lien. Je peine à la nage, j'ai trop ralenti la fréquence des longueurs, mais j'exulte du cerveau, et j'ai rarement autant été dans mon assiette. Le réveil sonne le matin sans heurt, les dimanche soir ont cessé depuis longtemps d'être un creuset à dépression. Une espèce de sérénité, de douce paix, s'est mise à m'envelopper. J'ai dans le travail de l'assurance, et mon assurance se voit. Ouf !

Pourquoi un tel auto-panégyrique ? Parce qu'au milieu de tout cela, il y a un hic. Un tout petit hic de rien du tout, ridicule, totalement insignifiant. Une petite chose qui se fabrique par inadvertance au sein de la machine administrative à cause d'un je ne sais quoi de zèle ou de dérive bureaucratique : l'échelon hiérarchique de trop, la cheffe inutile, le petit bout de gras qui cherche à tout prouver, qui se veut compétent là où il n'y peut rien, et qui s'efforce, à chaque tour de roue, d'y glisser le grain de sable.

Tout ceci n'est pas vraiment nouveau. Les grains de sable sont juste parfois plus nombreux, parfois un peu trop gros. Alors, il y a conflit. D'autant que j'ai choisi de privilégier, depuis belle-lurette, hérétique, le projet à la carrière. Et récemment, devant les assauts d'autoritarisme, de manifester du mépris - à travers une ironie froide. De répondre du tac au tac. Ou d'ignorer. De marquer mon désir d'un égal-à-égal hors de sa portée, de déconsidérer la règle de l'organigramme.

A mes yeux, elle n'existe plus comme cheffe. Donc elle n'existe plus. Ça aussi, c'est un signe de ce que je vais bien, outrageusement bien : j'assume le conflit. J'y suis sûr de moi. Fier. J'avance, irréprochable, l'erreur est dans l'autre camp. Je n'agresse pas, je n'attaque pas, mais j'affronte, je ne baisse pas la tête. Aux "Je te demande de faire ceci, je te demande de faire comme ça", je réponds juste "Voilà pourquoi je ne le ferai pas". Sur le même ton, sans égard autre que pour la justesse de mes raisons.

Deux échanges de mail, trois, en quelques semaines. Le mot "harcellement" prononcé, écrit même, pour espérer que nul ne succombe à sa tentation. Alors insidieusement, au sortir d'une réunion, le sourire aussi figé que brillant, aussi faux qu'éclatant, sans aucune dent qui manque ou ne dépasse, elle m'a glissé "Je suis inquiète pour toi, vraiment, je crois que tu ne vas pas bien."

Comme ça.

Sur le moment, entouré de mes collègues, toujours aussi attentionnés, j'y ai vu la marque de son seul dépit. Une façon de défendre sa superbe. Et puis peu à peu, cette phrase s'est mise à résonner en moi. "Je crois que tu ne vas pas bien"... Elle n'a pas instillé de doute, non. Je suis très sûr de ma santé mentale, merci pour elle. Mais d'un coup, le jalon d'une stratégie prenait forme. Cette phrase s'est mise à perdre ses proportions mesquines pour prendre celles d'une estocade calculée : la rumeur, elle allait donc me confronter à une rumeur. On ne sait jamais comment ça peut enfler, une rumeur. Ça ne connaît pas de frontière, les rumeurs, ça passe sous toutes les portes, ça atteint tous les étages, les solidarités entre cadres d'une même maison peuvent leur faire le lit.

Le propre des cabales, c'est de ne reposer sur rien. Alors oui, je vais bien. Mais combien de temps encore le sauront-ils ?

27 avril 2010

la deuxième saison

 

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Le 27 avril, l'an dernier, était un lundi. Au matin, j'avais accompagné l'objet de mes chagrins répétés à l'aéroport, je m'étais posé dans un petit café, pour un petit déjeuner copieux, puis j'étais allé sonner à sa porte. Déjà allégé d'avoir simplement osé prendre ce rendez-vous. Il m'avait reçu chaleureusement, m'avait offert son meilleur fauteuil. Au début, j'avais été timide. C'est de mon chagrin, que je lui avais d'abord parlé, de mon incapacité à le dépasser, de ma peur de voir s'installer en moi la tristesse, et sa copine la dépression. Je lui avais dit ensuite que je n'avais qu'une crainte : qu'il me suggère comme porte de sortie de rompre ma liaison, fut-elle douloureuse. Puis j'avais parlé de moi. Évoqué l'impression que j'avais d'avoir continuellement une dette à régler. Il m'avait écouté, m'avait posé quelques questions, peu, son regard était profond, je le soutenais, je m'y réfugiais peut-être, son écoute n'était pas de la compassion, déjà ses yeux devenaient miroir, je ne savais pas encore qu'à la fin de l'été suivant, il me proposerait d'opter pour un divan afin de m'affranchir du poids de son regard, et de se soulager du mien.
Notre premier entretien avait duré une heure. Il me prit 60 euros. Il m'expliqua que nos prochaines séances dureraient une demi heure, qu'il ne me ferait pas de feuilles de maladie, ne décelant en moi aucune pathologie.

La machine était enclenchée. Elle tourne depuis un an, grève mon budget, bouleverse mes priorités, je ne sais plus bien à quoi me servent ces rituels, mais je ne vois pas davantage à quoi me servirait de les interrompre.

Alors lundi, j'y retournerai. Je commencerai ma saison 2 avec lui.

29 janvier 2010

cette lumière secrète venue du noir

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Je suis neuf en psychanalyse, comme dans un peu toutes les choses de la vie. Je viens ainsi d'apprendre que le complexe d'œdipe avait sa version féminine, qui prend ses racines dans la tragédie grecque de Sophocle : c'est le complexe d'Electre. Electre qui, par amour pour son père Agamemnon, assassiné par sa mère Clytemnestre, assigne un sens unique à sa vie : la tuer pour le venger.

C'est sur ce mythe que Richard Strauss a construit son opéra Elektra, un opéra sombre dans la veine de Salomé, sur un livret ténébreux qui commence dans l'assassinat et finit dans le bain de sang. Le théâtre de la Monnaie de Munt, à Bruxelles, vient d'en monter une production rare (1), et j'ai fait le voyage, accompagné par mon mentor en la matière, pour assister à la première. La mise en scène contemporaine de Guy Joosten avait fait des servantes des gardiennes de prison ou des infirmières, Electre n'y était pas habitée par la démence, mais par la détermination froide.

Elektra_3585-046_Bofill.jpgEvelyn Herlitzius y a livré une magnifique interprétation surtout dans la scène du dialogue avec sa mère ou celle de ses retrouvailles avec son frère Oreste. Une soprano dramatique, sans vibrato excessif dans la voix : j'adore. La musique de Richard Strauss est d'une densité inouïe, finalement très honorablement servie par l'orchestre de La Monnaie, pourtant plus habitué à jouer dans la légèreté et les couleurs de la musique française.

"L’opulence de son soprano, écrit Le Soir de Bruxelles dans une critique très positive, peut se fondre dans une sensualité, un désespoir qui, en miroir, rend ses imprécations plus glaçantes. Cette voix-là, nourrie autant de haine que d’amour, Evelyn Herlitzius la domine d’un bout à l’autre, dans une progression très construite, jusqu’à l’anéantissement."

On ne va pas découvrir un opéra de Richard Strauss en ingénu. Ecouté comme ça, l'air de rien, avec un CD dans la voiture, c'est inaudible. Criard, bruyant, excessivement tendu. Il faut s'y préparer. S'intéresser à la trame du récit, à la poésie du texte, à l'épaisseur des personnages et la complexité de leurs figures. Alors la musique prend un autre sens. On y décèle les thèmes récurrents, comme celui qui vient à chaque évocation d'Agamemnon, les montées orgasmiques et les apaisements mélodieux, on constate que la musique a beau être puissante, elle n'éclipse jamais les voix et s'évertue à les servir. Richard Strauss cultive les interstices colorés, il est à la musique ce que Pierre Soulages est à la peinture. Bon, c'est osé, mais c'est qu'on y trouve la même "lumière secrète venue du noir".

Car il se trouve que j'ai aussi eu droit mardi dernier, à une visite privée de l'exposition Soulages, à Beaubourg (2). Enfin, privée... Nous étions quelques centaines de VIP, ou faisant fonction, dans ce coup-la. Avec petits fours haut de gamme à la clé.

Il y avait dans chaque salle de l'exposition des conférenciers, que l'on pouvait suivre d'un bout à l'autre, ou chez qui l'on pouvait glaner des soulages1.jpginformations, des bribes d'analyse, pour mieux appréhender l'œuvre. J'ai appris qu'adolescent, à Rodez, Soulages n'avait jamais vu de peinture, et lorsqu'en visitant une église il y fut confronté la première fois, cela suffit à le décider de faire métier dans le dessin. J'ai aussi appris que c'est en consultant, plus tard, une revue collaborationniste dans un salon de coiffure, qu'il eut sa première rencontre visuelle avec l'art abstrait, grâce aux illustrations d'un article qui dénonçait l'art dégénéré. Il s'agissait de Mondrian.

Les premières œuvres, faites de traits épais, noirs et désordonnés, presque inexpressifs, sont austères. Nous sommes dans le monde du  noir. Du noir profond, intense, d'un noir de chine ou de goudron. Qui couve de discrètes irisations. Puis entre les traits, dans des jours, dans des coins, tu vois percer la lumière. Au fil des ans, ses toiles deviennent plus noires, plus denses, mais elles soulignent de mieux en mieux les couleurs les plus sombres.

Puis vient l'âge du noir total, Soulages fait disparaître les infractuosités blanches ou colorées, mais il se joue de la matière, des épaisseurs, des effets de brosse. Dans ces noirs profonds et impénétrables, pourtant, de ces noirs même, la lumière jaillit, les reliefs l'attrappent là où elle est, et te la renvoient différemment selon l'endroit où tu te trouves. Tu en oublies qu'ils sont noirs, ou alors tu les verrais "d'un noir si bleu", pour reprendre le nom d'une maison d'édition chère à mon ami Manu. Il y a des tryptiques somptueux.

De là où nous étions, le visage d'Electre, brune comme les nuits, irradiait, foudroyante. Tu en oubliais aussi la détresse de sa condition et la terreur de son projet. C'est l'avantage des petits théâtres, on y est près de la scène, et les personnages te parlent d'un battement de cils pour faire jaillir la lumière de la pire des ténèbres.

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(1) dernière représentation, le 2 février 2010

(2) jusqu'au 8 mars 2010